‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 10 sur 171 · Bolton King, Histoire de l'unité italienne, t. I, p · texte numérisé non relu

Bolton King, Histoire de l'unité italienne, t. I, p

prompt et irrésistible au royaume entier ; pendant quelques mois, un régime constitutionnel est instauré dans la monarchie des Deux-Siciles et le roi Ferdinand prête serment à la Char(e. Mais les grandes puissances veillaient; à Troppau, à Laybach, leurs représentants déclaraient nécessaire Tintervention de l'Autriche; le 7 mars 1821 l'armée du général Friment franchissait la frontière napohtaine; l'écrasement du nouveau régime était prochain .

Le Piémont paraissait sommeiller dans le calme, malgré les prédictions de quelques pessimistes et l'ambassadeur de France se plaisait à constater cette sérénité. « Je me sais bon gré d'avoir dit et répété à Votre Excellence que la tranquillité ne serait point troublée ici, — écrivait M. de La Tour du Pin à son ministre le 6 mars 1821 ; — ce n'est point assurément que le contraire ne me fût bien souvent annoncé'. » Le diplomate français manquait de perspicacité. La rixe sanglante qui s'était produite six semaines auparavant à Turin entre les étudiants et les troupes royales, les protestations contre « la prépondérance de l'Autriche qu'on voyait croître chaque jour », le mécontenlemenl contre un régime d'écrasement, tout présageait l'orage. En réalité, depuis plusieurs semaines, un mouvement national était préparé par les chefs du parti libéral, qui en confièrent le secret au prince de Garignan le 2 ou 3 mars.

Charles Albert avait vingt-deux ans; cousin du roi, il était l'héritier présomptif de la couronne, ni Victor-Emmanuel ni son frère Charles-Félix, duc de Genevois, n'ayant de fils. Rien de plus difficile que de comprendre et juger ce prince, car dans son caractère comme dans son existence,

1. Le marquis de la Tour du Pin au baron Pasquicr, 0 mars 1821, Archives du ministère des Affaires étrangères, Savoie, t. GGLXXXVII, foSil. Documents inédits.

tout a été contradiction. Le premier abord séduisait : allure élégante, grand front sous une forêt de cheveux noirs, regard profond ; à le mieux connaître, la méfiance naissait, car vite on percevait un manque de franchise, une inquiétante dissimulation. Le courage physique de Charles- Albert était indiscutable ; il le montra en Espagne comme en Italie ; mais le courage moral lui manquait. Il semblait se donner et déjà se relirait. Il n'avait confiance en personne et n'inspirait confiance à aucun. « Je ne suis sûr de moi ni en politique ni en amour », dit-il quelque jour. Il était comme replié sur lui-même, aux aguets du péril prochain, et non sans raison, car le danger était en lui autant que dans les autres : il commença sa vie pohtique en abandonnant ses amis en 1821, il la termina sur le champ de défaite de Novare en 1849.

Tel était Thomme auquel les chefs du parti libéral vinrent confier leurs désirs d'une Italie indépendante, montrer la liste des conjurés, demander une bienveillante neutralité. Il fallait choisir : ou mettre les libéraux à la porte, ou leur prêter appui. Charles- Albert joua double jeu; il reçut les confidences sans décourager ses « tentateurs » et révéla le complot au ministre de la Guerre. Il était trop lard. Le 9 mars, la garnison deFossan, son colonel en tête, se mettait en marche vers Turin. Le 10, les troupes d'Alexandrie réclamaient une constitution, la marche contre les Autrichiens « pour les chasser de Fltalie et proclamer l'indépendance italienne ». Le 12, les régiments de Turin se révoltaient à leur tour, unis à la bourgeoisie et même à une partie de raristocratie pour demander la charte espagnole, et l'insurrection prenait nettement un double caractère, libéral et national. « Le cri de guerre aux Autrichiens est joint au cri de Constitution^ . »

i. Le marquis de la Tour du Pin au baron Pasquier, 13 mars 1821.

38 GAVOUR

Le bon roi Victor-Emmanuel s'effondra tout de go. « Il se contentait, a dit un contemporain, de gémir et de perdre la tête. » Et à la première menace des troupes, il annonça son abdication. La reine Marie-Thérèse s'indigna, réclama pour elle-même la régence, mais un vieux brave, Revel, gouverneur de Turin, soupira « qu'il connaissait l'esprit du moment, le mal est irréparable, il n'y a rien qui puisse nous sauver^ ». Sur ces belles paroles, le roi signa son abdication en remettant au prince de Garignan les pouvoirs de la régence (13 mars). Le lendemain, il partait pour Nice. Deux jours après, Charles-Albert acceptait solennellement au nom du nouveau monarque la constitution espagnole. Les troupes remplaçaient immédiatement la cocarde bleue de la Savoie par la cocarde tricolore de l'Italie. Et l'ambassadeur de France de s'écrier douloureusement : « Il ne restait plus rien : Roi, armée, monarchie, tout avait disparu -. »

Le nouveau souverain, Charles-Félix, était en séjour chez son parent, le duc de Modène, entouré de quelques « amis de Tordre », peu enclins à pactiser avec les idées nouvelles, et l'annonce de la révolution turinoise le mit dans une fureur telle qu'il n'en était point sorti lorsqu'il reçut Sylvain Costa, envoyé par le prince deCarignan. « Ne me donnez pas le nom de roi, cria-t-il, je ne le suis pas. L'abdication de mon frère est une violence abominable. Sortez. » De sa meilleure encre, il rédigea une proclamation tenant pour nulle toute modification dans la forme du gouvernement et pour rebelle quiconque aurait « la prétention de proclamer une constitution ou seulement d'introduire une innovation quelconque portant atteinte à la plénitude de l'autorité rovale ». Et il donna

1. Costa de Beauregard. La jeunesse du roi Charles- Albert, p. 121. i'. Le marquis de la Tour du Pin au baron Pasquier, 17 mars 1821.

ordre au prince de Carignan de quitter immédiatement Turin pour aller attendre ses ordres à Novare.

Charles- Albert de Carignan avait reçu les confidences des conjurés ; il avait vu éclater et grandir l'insurrection qui lui avait été annoncée ; il avait assisté à l'abdication de son royal cousin et accepté la régence, suite directe de la révolution ; tout net, le prince était à la tête du mouvement national. A l'écho, rapporté par Sylvain Costa, de la grande colère de Charles-Félix, il prit peur, une peur qui ne lui permettait que la fuite. De nuit, il partit pour Novare, il y trouva Tordre de se rendre à Florence, continua son chemin sans désemparer, et, sans souci de ce qu'il avait fait et de ceux qu'il laissait, ne s'arrêta qu'à Florence, où il se terra. Sa conduite fut honnie de tous : « Le rôle du prince de Carignan est fini, écrivait l'ambassadeur de France ^ Ce qu'il a le mieux prouvé, c'est qu'il a manqué de toutes les qualités qui forment le sujet fidèle ou le chef ambitieux. Laissons-le dormir en paix. » i

Cependant le mouvement s'étendait aux différentes villes du royaume ; Gênes, qui restait incertaine dans son individuahsme d'ancienne république trop récemment unie au Piémont, se rallia à la Révolution lorsqu'on y connut l'orgueilleuse proclamation du nouveau roi. Mais, en même temps, l'embarras était grand au camp des conjurés, car avec la fuite de Charles-Albert s'effondrait tout leur plan d'avenir et la proclamation de Charles-Félix sonnait le glas de leurs espérances. Quelques hommes modérés cherchaient un terrain d'entente, et parmi eux était le marquis de Cavour.

La Restauration avait brisé la carrière politique du marquis Michel ; pendant quelques années il s'était occupé uni-

1. Le marquis de la Tour du Pin au baron Pasquier, 24 mars 1821. Archives des Affaires étrangères, ibid., f» 281.

quement de l'exploitation de ses domaines, Santena et Léri, puis il s'était glissé à nouveau dans la vie publique par la voie la plus modeste, décurion au Conseil municipal de Turin, capitaine dans la garde nationale ; son activité, son intelligence des affaires, l'avaient mis en vedette. « Le marquis de Gavour est l'homme influent dans le corps de ville )>, écrivait de lui l'ambassadeur de France. Avec Tabbé Marentini, président de la Junte et M. Dal Pozzo, ministre de l'Intérieur, il tenta une médiation entre le pouvoir royal et les libéraux, réclamant la constitution promise par le régent. Ces médiateurs ne réussirent point : le ministre de Russie, M. de Monicego, les manda à l'ambassade, leur promit d'intervenir pour éviter l'invasion du Piémont mais à une condition absolue, « soumission pleine et entière^ ». Les documents qu'il produisait, démontraiei^t si nettement la certitude de la victoire autrichienne, que l'abbé Marentini se rendit de suite à Alexandrie, pour négocier avec les chefs de l'armée libérale. Il échoua complètement. Le 8 avril, près de Novare, les troupes royales, appu^'ées d'un fort contingent d'Autrichiens, attaquèrent les 9.000 soldats « constitutionnels » et les bousculèrent aisément. Les Autrichiens occupèrent Alexandrie, et Gènes se rendit sans résistance. Depuis quinze jours, les soldats d'Autriche étaient installés à Xaples. Dans l'un et l'autre ro3'aume, la répression fut sans clémence. •

Ainsi finit ce mouvement de protestation libertaire et d'unité nationale ; malgré son échec, il ne fut point sans avoir de graves conséquences et une longue portée. Vainement les monarques reprirent-ils le pouvoir avec brutalité : des idées nouvelles avaient été .semées dans la terre italienne, qui devaient germer pendant un quart de siècle. Les dures

i. Le marquis de la Tour du Pin au baron Pasquier, 30 mars, 2 avril

répressions de Naples et du Piémont déterminèrent une nette cassure entre les princes et les populations, — celles du moins capables de penser et d'agir. Dans le royaume du Sud, la réconciliation ne se fît point, jamais. En Piémont, une méfiance naquit envers la couronne, qui avait manqué à toutes les aspirations nationales ; de Charles-Félix, vieux d'idées autant que d'âge, il n'y avait rien à espérer; mais de son successeur, jeune, point lié par la piété filiale, on aurait pu mieux attendre : la louche conduite du prince de Carignan en 1821 avait enveloppé Charles-Albert dun tel tissu d'hostilité, voire de mépris, que pendant les premières années de son règne nul ne croyait en lui, nul ne l'approchait pour l'encourager; il ne gagna la confiance de son peuple qu'en 1847, en prenant avec franchise la direction du mouvement constitutionnel et unitaire^

Rentré à Turin, le nouveau roi, Charles-Félix, biffa d'un trait tout ce qu'avait écrit le prince de Carignan et refusa tout ce qu'on avait promis en son nom. On lui conseilla la modération, on lui proposa de prendre à son cabinet des hommes nouveaux, spécialement M. de Gavour, qui venait de jouer un rôle de modérateur. « Jamais, s'exclama le souverain, c'est un négociant, il vendrait mon royaume". » Et le marquis Michel revint à ses cultures et à ses spéculations.

Ce grand heurt d'idées eut-il quelque influence sur le jeune élève de l'Académie royale ? Il est difficile de le contester, car on a retrouvé dans ses papiers d'enfance un cahier contenant des extraits fort curieux de ses diverses lectures, et dont un chapitre, intitulé « Journal de la révolution du Pié-

1. Dans un article de la Revue nouvelle du !<"■ mai 1846, Cavour a montré avec une rare pénétration combien « le contre-coup de ce grand mouvement populaire fut considérable en Italie », et combien durables furent ses conséquences.

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