Chiala. Lettere di Cavour, t. I
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mont en 1821, » montre quelle part le jeune adolescent prenait aux idées généreuses du temps ^ L'armée et le peuple associés dans un même appel à la liberté et à Tunion italienne, le succès du parti libéral puis son effondrement, la fuite d'un roi puis d'un prince régent, la menace de l'invasion étrangère, la déception des espérances paternelles, toutes ces choses marquaient fortement sur une jeune imagination, ouverte par sa vivacité même à toutes les impressions nouvelles. Ici encore des idées d'avenir furent semées.
Les années passaient ; le jeune « aspirant » continuait ses cours à l'Académie militaire, spécialisé maintenant dans les études pour l'arme savante du génie. Ses notes, fort irrégulières, présentent sa conduite comme tantôt bonne, tantôt mauvaise, ses progrès comme sensibles surtout dans les sciences exactes, « parmi les meilleurs en physique, chimie et mathématiques- ». Il avait pris goût à l'enseignement supérieur des mathématiques, fort complet à l'Académie dans les hautes classes, — mathématiques analytiques et appliquées, mécanique et hydraulique — et qui tenaient la majeure partie des heures d'étude ; les professeurs étaient choisis parmi les meilleurs de l'Université, ils tenaient leurs élèves de près, et formaient leurs intelligences. Gavour le reconnaissait, qui écrivait plus tard : « L'habitude que j'avais dans ma jeunesse de résoudre mentalement des problèmes de mathématiques, m'a mis en état d'accumuler dans mon cerveau une longue série de théorèmes et de déductions dans leur ordre de bataille. )>
On serait un peu étonné de relever dans les notes du jeune
\. Borti. // conte di Cavour nvanli il 1SAS, j). ii7, 3o0.
2. R()git;r. La reale Accademia militare di Torino, p. 101 ot suiv.
« académisle » , cette mention « littérature italienne, médiocre », si l'on ne se rappelait que l'enseignement était tout en langue italienne et que l'enfant continuait à penser en français. En réalité, il lisait des ouvrages de littérature à son gré, pour lui-môme, étudiant les lettres françaises dans le pesant traité de La Harpe, l'histoire anglaise dans les volumes de Luigard. Et à fréquenter ces gens de goût, il prenait dans la pensée et dans le style une élégance qui charme dans les lettres d'un gamin de treize ans. Chargé, à la suite d'une excursion scolaire, d'en rédiger le récit, il l'écrit d'une plume alerte, vivace, qui présage la jolie correspondance de sa vingtième année. Ses descriptions ont déjà un pittoresque descriptif. « La ville de Saluce, écrit-il, autrefois résidence de marquis qui portent son nom, est fameuse dans l'histoire par les grands rôles qu'elle y a joué. Elle était autrefois bien fortifiée, mais on ne voit plus même les restes de ses remparts, qui ont donné à faire à plusieurs armées. C'est maintenant une petite ville, chef-lieu de la province qui porte son nom, elle est fabriquée sur le revers d'une colline, et partie dans la plaine, ses rues ne sont pas très régulières, quoique de temps en temps on trouve d'assez belles maisons ^ » C'est l'exact tableau de la petite ville de Saluées, et chaque bourgade est ainsi dessinée de quelques traits justes, parfois amusants : on croirait lire les voyages en zigzag de Topfer, c'est la même école de Genève.
L'hiver suivant se produisit dans l'existence de Camille un événement qui devait exercer sur lui une certaine influence, mais par réaction, et lui donner la première occasion de manifester cet esprit d'indépendance, trait essentiel de son caractère.
1. Voyage de septembre 1823. Archives de l'Académie militaire de Turin, récit reproduit par Chiala, Lettere di Cavour, t. V, p. XIV et suiv.
Le triste prince de Carignan vivait en exil à Florence, où le confinait Fimpitoyable ressentiment de son royal parent ; Charles-Félix pensait à le traduire comme un accusé devant le congrès de Vérone, à requérir sa déposition avant son avènement, mais l'Europe, représentée par Metternich et Wellington, résistait à ces velléités ridicules. Charles- Albert demeurait donc l'héritier présomptif, et dès lors les gens prévoyants se mettaient en mesure de s'attacher à sa fortune. Ainsi Favisé marquis de Cavour sollicitait -il au commencement de 1823 pour le jeune Camille une place de page à la cour du prince, lorsqu'un destin meilleur rouvrirait le palais Carignan. Charles- Albert se gardait de refuser, il connaissait le rùle du marquis pendant la Révolution de 1821 et quel appui il pourrait trouver dans cette puissante famille. Aussi écrivait-il le 9 mars 1823 à son « très cher Cavour » en termes affectueux. « Dès que ma position politique me mettra dans le cas de pouvoir faire quelque nomination parmi les personnes de ma cour, j'ose espérer que vous êtes bien convaincu que l'acquisition de ce jeune homme intéressant et qui donne de si grandes espérances, aura pour moi un double prix, surtout si je peux croire de pouvoir jamais vous montrer, au moins dans la personne de votre fils, la reconnaissance que je vous dois et l'amitié que je vous porte. » Le billet était galamment tourné, et il était confirmé peu de jours après par le prince Charles-Albert dans une lettre où il mandait au comte d'Auzers, beau-frère du marquis Cavour, que « la première des nominations dans ma cour sera certainement celle de ce charmant Camille, si intéressant par lui-même, et auquel je suis déjà sincèrement affectionné, le regardant presque comme votre fils^ ».
i. Chiala. Lettere di Cavour, t. I, p. b-6.
La nomination devait tarder plus d'une année, car au même moment, le prince de Carignan sollicitait du roi de Sardaigne « d'aller, comme volontaire, faire la campagne contre les constitutionnels espagnols' ». Il y a quelque ironie à rappeler que deux années auparavant, pendant son éphémère régence, l'unique acte du prince avait été l'octroi au peuple sarde de celte constitution espagnole dont il demandait humblement l'autorisation de pourfendre les partisans ; il espérait, ce faisant, obtenir le pardon de son souverain et prendre par l'Espagne le chemin de Turin. Le roi Charles- Félix acquiesça, non sans avoir fait attendre le prince, pour le compromettre « à tout jamais - », et le 2 mai Charles-Albert partait directement pour Marseille : huit jours après il passait la Bidassoa, Il y resta pendant six mois, à guerroyer bravement, — on l'a dit, il avait le courage physique, — prenant part en personne et très vivement à l'assaut du Trocadéro et ne quittant l'Espagne que la campagne terminée. Il eût voulu dès lors rejoindre Turin, mais la colère de Charles-Félix n'était point encore calmée, et cet homme d'autorité voulait des garanties, quelque chose comme un billet de confession avant mariage; il envoya donc son héritier s'amuser cinq mois encore à Paris, — la pénitence semblait douce, — mais amère était la condition du retour au Piémont. Charles-Félix exigeait du prince qu'il signât un acte oîi il s'engagerait sur l'honneur à conserver intactes les bases fondamentales et les formes organiques de la monarchie, telles qu'il les trouverait à son avènement au trône. Longtemps, — on doit le reconnaître à sa louange — Charles-Albert hésita à se lier ainsi : à la fm de janvier, brusquement, il se décida et signa ce contrat de coercition. Le 7 février 1824, il rentrait à Turin.