‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 102 sur 171 · Orsi. L'Italie moderne, p · texte numérisé non relu

Orsi. L'Italie moderne, p

Cavour. — I. 16

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tife, Gioberti ne la recommande qu'avec d'infinies précautions ; car s'il dit au pape : « A vous l'empire du monde », il ajoute aussitôt pour les laïques : « Cet empire du monde est un arbitrage moral. » S'il annonce aux patriotes : « J'élève une maison de libéraux », il déclare au clergé : « Une maison de libéraux avec les armoiries du pape. » Aux peuples, il proclame : « Je demande pour vous l'indépendance et la liberté », et pour les princes, il fait celte réserve : « Mais pas de révolutions, pas de républiques, pas de bouleversement constitutionnel, tout au plus un Sénat d'hommes éminents. » Et s'il crie à l'Italie : « Lève-toi et marche », il ajoute pour rassurer Charles- Albert et Grégoire XVI : « Marche, mais sous le drapeau de ton prince et sous la croix de ton Dieu K » Ainsi, conclut-il en mélancolique retour sur sa propre situation, tous seront heureux, mais sous le ciel serein de la patrie, il n'y aura plus d'Italien pleurant sur la terre étrangère. Ce volume, plein tout ensemble de hardiesses et, de prudence, eut par là-même un succès extraordinaire ; nul n'en vit les fins réelles, qui étaient révolutionnaires, — sauf les Jésuites qui attaquèrent vivement l'œuvre et l'auteur. Mais, à le relire, les modérés piémontais ne furent point sans inquiétude ; car s'ils acceptaient, et avec enthousiasme, les données premières de Gioberti, l'humiliation de l'Italie contemporaine, sa renaissance par l'union de tous les peuples de môme race, ils ne pouvaient envisager qu'avec méfiance la solution proposée ; avec le pape, chef de la Confédération italienne , ils voyaient intervenir toutes les congrégations, la Propagande d'abord, la Société de Jésus, ensuite, et aussi l'influence de la catholique maison d'Autriche ; et tout cela ne présageait point d'un sérieux progrès, d'une « renaissance » totale. Aussi

1. Marc Monnier. L'Italie es L-elle la terre des morts? Paris, 1860.

le chef du groupe modéré de Piémont, le comte César Balbo, crut-il devoir répondre, quelques mois plus tard, en exposant à son tour « les Espérances de l'Italie' ».

L'ouvrage est dédié à Gioberti ; mais tout en le louant fort, tout en protestant qu' « il marche sur ses traces », Balbo expose dès son début « qu'il en diffère sur plusieurs points, qui sont ou me paraissent importants pour notre patrie commune » . Tous deux partent d'un même postulat : l'organisation poHtique actuelle de l'Italie n'est pas bonne. Mais par quoi la remplacer ? ici les opinions diffèrent et quatre modifications profondes ont été proposées : ou créer un nouveau royaume d'Italie, mais que fera-t-on du pape ? sera-t-il roi ? personne n'y songe; sujet? ce serait contraire à tous les intérêts, à toutes les destinées de la chrétienté. Ou mettre toute la péninsule sous le joug autrichien, rêve renouvelé des anciens Gibelins, intolérable aux Italiens comme aux grandes puissances, fors l'Autriche. Ou laisser la péninsule se diviser en une multitude d'Etals populaires, utopie dangereuse, hostile à tout progrès. Ou, enfin, organiser une Confédération de l'Italie; c'est, actuellement, la seule solution possible, Gioberti la proposait, mais sous l'autorité du pape, et c'est de quoi diffère Balbo; avec non moins de précautions que son devancier, dans un désordre et un fouillis peut-être voulus, il va vers une autre fin ; il commence par exposer que la Confédération de l'Italie est impossible tant qu'une grande partie de l'ItaUe est terre étrangère ; il faut donc, avant toutes choses, que l'Autriche abandonne ses riches possessions et elle le fera volontiers si on lui remet en échange l'empire turc, qui croule de lui-même ; et c'est le Drang nach Osten, pratiqué par Bismarck lors du traité de Berlin, la Bosnie

1. Gesare Balbo. Délie Speranze d'Ilalia, Paris, 1844. Traduction Leopardi,. Des Espérances de l Italie, Firmin-Didot, 1844.

et l'Herzégovine remises à la maison de Habsbourg en remplacement de la couronne allemande, — ou italienne. L'Autriche' évincée d'Italie, les petits princes s'esquivent de Toscane, Modène, Parme, etc.. La papauté est écartée en principe et surtout par prétérition. Restent deux monarchies, Naples et le Piémont et c'est ici que la prudence s'impose à l'auteur, car pour être lu dans toute l'Italie, il ne faut encourir la censure ni du pape, ni de l'Autriche, ni de Naples, ni même du Piémont. Mais entre « gens d'esprit on peut apprécier les raisons ». « Or, « l'Italie septentrionale a deux avantages qu'on ne peut lui enlever, celui des dangers et celui des accroissements possibles. La monarchie de Savoie, voisine des provinces esclaves de l'étranger, peut seule les rendre italiennes, ce qui est le point capital de l'entreprise. » Il faut commencer par libérer le sol national, le Piémont seul en a le pouvoir ; l'ouvrage se termine par un hymne en l'honneur de l'indépendance. Et la conclusion, demandera-t-on ? .c'est au lecteur à la donner, car tout l'art de l'auteur est de l'amener à celle-ci : l'accroissement de la maison de Savoie, la formation sous son sceptre de la Confédération itaUenne d'abord, de l'unité italienne comme but suprême ; tel est le |)rogramme du nouveau parti piémontais.

Le succès du livre ne fut pas moindre que celui du Primato : malgré toutes ses réticences, la pensée apparaissait plus nette que dans celui-là, sinon sur l'organisation constitutionnelle de ritalic future, du moins sur l'expulsion de l'Autriche. « On e.«i ici, écrivait l'envoyé de France à Turin, fort occupé (l'un ouvrage publié récemment à Paris sous le litre de Speranza (sic) delF Italia et qui parait écrit dans des vues tout ù fait opposées à la politique de l'Autriche'. »

\. M. de Marciiil à Jl. Oiiizot, ?7 avril 1844. (^pr. marqui^ie d'A:^piïlio nôe Alfieri, Souvenirs historiques, p. 60.

Balbo portait ainsi un coup direct à M. de la Marguerite, dont les sympathies pour la cour de Vienne était notoires, et il cherchait ouvertement à séparer Charles-Albert de sa diplomatie officielle. C'est ce qu'indiquait Cavour par sousentendu en se disant « persuadé que l'appel éloquent que M. de Balbo a adressé à tous les Italiens aura fait vibrer plus d'une poitrine recouverte des insignes des premières dignités de rÉtat, et qu'il aura éveillé plus d'un écho parmi ceux qui, fidèles aux traditions de leurs ancêtres, font du principe de la légitimité la base de leurs croyances politiques ^ ». Lisez : le roi. Mais la prudence même des deiLx volumes avait paru exagérée à certains qui ne comprenaient la propagande politique qu'à coups de fusil : la Jeune Italie, les carbonari plaisantaient ces patriotes muscades et circonspects. Il parut aux modérés nécessaire de manifester à nouveau leur programme dans une forme moins touffue, d'une lecture plus facile, mieux à la portée de tous : c'est ce que fit Maxime d'Azeglio en publiant au début de 1846 sa brochure sur les Deimiers événements de Romagne ". ^

Massimo d'Azeglio était, parmi les aristocrates libéraux de Turin, le plus richement doué des qualités les plus diverses ; peintre aimable de la campagne lombarde, il prétendait, quoique de vieille race, tirer ses revenus de son pinceau et il vivait à Milan, plus favorable que Turin à une existence indépendante; là, il rencontre Manzoni, il est gagné à la cause italienne par la parole chaleureuse du poète et les beaux yeux de M"* Manzoni, qu'il épouse ; lui aussi, il sera littérateur, et, sous l'influence de son beau-père, il écrit deux

1. Chiala, Leltere di Cavour, I, p. 57 et suiv. Cf. Lettre de Gavour à un ami français. Berii, Cavour avanti il 1SAS, p. 26d .

2. Def/li ultimi casi di Roinagna, t^eftessioni di Massimo d'Azeglio, janvier 18i6.

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romans historiques Ettore Fieramosca (i833) et Nicolo de Lapi (1841) où, sous couleur de retracer les temps passés, il glorifie la patrie italienne et appelle des temps nouveaux. Il est lancé désormais dans le mouvement national, non point dans le groupe de la « Jeune Italie », qui le « dégoûte^ », mais dans les masses obscures, parmi ceux qui sont écrasés, qui souffrent, qui se révoltent et « sont persécutés pour la justice ». C'est ainsi qu'en automne 1845 il voyage dans le centre de l'Italie, alors qu'éclate dans les Romagnes une insurrection fomentée par Mazzini et ses amis, entraînant de pauvres garçons qui se font tuer, et durement réprimée par les troupes du Saint-Père. A Florence, où il séjourne, Azeglio reçoit les poignants récits des réfugiés de Rimini ; une généreuse colère naît en lui contre l'abominable régime du gouvernement pontifical, contre Finfluence désastreuse des Autrichiens dans un pays où ils n'ont ni pied ni droit. Tout frémissant, il revient à Turin, s'entretient avec Balbo, s'installe dans la villa de son ami, et d'un jet, il écrit ce qu'il a vu, ce qu'il a entendu, ce qu'il en conclut. Ce n'est point ici un gros livre de doctrine et d'histoire, comme ceux de Gioberti ou de Balbo, mais, sur un ton passionné, parfois déclamatoire-, une violente attaque contre ces deux maux : le pouvoir temporel, la domination autrichienne ; et pour finir un éloquent appel à l'opinion publique : « protester contre l'injustice, contre toutes les injustices, ouvertement, publiquement, telle est la formule qui exprime la nécessité majeure de notre époque en Italie, le moyen le plus utile et de l'action la plus efficace quant à présent' ». Remarquez : v quant à présent » ; la protestation ce n'est

i. M. d'Azeglio, Mémoires, t. II, p. 448.

2. Marquise d'Azeglio, née Alfieri, Souvenirs historiques, p. 72.

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