Cavour à Naville de Chàteauvieu.v, 7 octobre
2. Camille de Cavour. Voyages agronomiques en France de M. Lullin de Châteauvieux, dans la Bibliothèque universelle et Revue Suisse de Genève, septembre 1843. M. Lullin de Chàteauvieu.x était mort en 1841, ses Voyages ne parurent qu'en t84:i, 2 vol. Paris.
culture un intérêt croissant, et ce qui le rebutait le plus ne tardera pas à avoir pour lui un charme qu'il n'avait jamais soupçonné. » De toute évidence, c'est l'histoire de sa vie que Camille retrace ainsi, le jeune mondain de Turin, le dandy du Jockey-Club, heureux à Léri.
L'article plut; il était agréable, élégamment composé puis écrit, rien de plus. Mais encouragé par ce joli succès, Cavour se décida à traiter un plus vaste sujet, à se lancer dans la « grande politique ». Il avait en 1843 fait avec Auguste de La Rive un grand voyage d'études en Angleterre, il en avait rapporté des notes et des impressions sur une question poignante alors, — hélas comme aujourd'hui : le régime de ITrlande. Ainsi décide-t-il de rédiger une étude d'ensemble, avec une introduction historique puis l'étude serrée du problème '. Mais, adonner tout leur développement à ses réflexions, « il en est venu à écrire un petit volume- ». Il reprend son sujet, vingt fois sur le métier il remet son ouvrage, enfin le termine, l'envoie, et... pendant qu'on l'imprime, il ouvre la Revue d'Edimbourg et y trouve un long article sur l'Irlande; l'article n'est pas signé, Cavour s'inquiète, l'auteur est son ami M. Senior, « l'esprit le plus éclairé d'Angleterre^ ». Désolation, correction sur épreuves, enfin l'article de Cavour parait % et il est excellent, — bien supérieur à celui de M. Senior,
Le puissant mouvement soulevé par O'Connell avait provoqué une attention générale en Europe et l'opinion publique
1. Ed. Rossier. Cavour et la Bibliothèque Universelle, dans la Bibliothèque de septembre 1910.
2. Cavour à Auguste de La Rive, 24 août, o novembre et 24 novembre 184:^. retlere, V, U2, 97, 103.
3. Cavour à >!"• do Circourt, 23 février 1S44. Nigra, lac. cit., p. 55.
4. Camille de Cavour. Considérations sur l'état actuel de l'Irlande et sur son avenir, Bibliothèque universelle, janvier-février 1844.
n'était pas favorable à l'Angleterre ; la politique trop souvent cassante du Foreign Office, le triste état des catholiques irlandais, avaient déterminé dans la presse du continent des protestations de tous les partis : des libéraux au nom de la liberté ; des conservateurs, au nom de la religion catholique. Cavour essaie de pénétrer, en son début, «•les causes véritables du mouvement qui agite les esprits en faveur de rirlande ». Pour lui, et avec équité, il « manifeste hautement sa sympathie pour ces Irlandais à qui les siècles ont légué un pesant héritage de misères et de souffrances », et il ne veut pas « être injuste envers la nation puissante », tout ensemble opposée aux bouleversements violents et à l'immobilisation de la société. A grands traits, il retrace « la longue et triste histoire des malheurs de Tlrlande ; pendant huit siècles ce pays a souffert tous les genres d'oppression et de persécution ». Et l'admiration de Cavour pour l'Angleterre ne l'empêche point de proclamer « les efforts généreux que les Irlandais ont fait pour maintenir leur indépendance », de s'indigner contre les persécutions politiques et religieuses et spécialement contre « celte législation monstrueuse qu'on a nommée la loi pénale, et dont le but avoué était de maintenir les catholiques dans la pauvreté et Tavilissement, en les frappant tout à la fois dans leur culte, dans leurs droits publics et privés, enfin dans leurs plus chères affections ». La loi pénale a été abrogée, son souvenir est resté, « véritable origine de cette antipathie profonde et de cette hostiUté permanente... qui rendent étrangers l'un à l'autre le paysan irlandais et le propriétaire du sol, et qui forment le plus puissant obstacle que rencontrent ceux qui voudraient sincèrement travailler à l'amélioration matérielle et morale du pays ». A la fin du xviii'' siècle, la persévérance des patriotes irlandais trouva un aide inespéré dans le ministère
de Fox qui déclara que jamais le Parlement anglais n'a eu le droit de faire des lois pour l'Irlande, ni de porter atteinte à l'indépendance du Parlement irlandais ; il est vrai, ce dernier « n'avait qu'une ombre d'indépendance » , car il était corruptible et corrompu, soumis à l'autorité des propriétaires anglais. Aucunéi réforme sérieuse n'était entreprise, lorsque survient la Révolution française : de colère, les patriotes tentent un mouvement insurrectionnel en 1798, et Pitt, dirigé par sa politique extérieure, pour mieux assurer dans sa lutte contre la France la force nationale, fait voter par les deux Parlements l'acte d'union de 1800 : les deux royaumes d'Angleterre et d'Irlande n'en forment plus qu'un et ont désormais un même et unique Parlement. Pitt avait « considéré l'acte d'union comme le seul moyen de consolider en Irlande la paix religieuse et d'y établir un régime politique équitable ». Mais les patriotes irlandais ne trouvent suffisante ni l'indépendance politique, car (ceci n'a point été assez développé par (^avour) les députés sont élus selon un système favorable aux propriétaires anglais, puis à Westminster ils se trouvent noyés dans des masses anglaises cinq ou six fois plus nombreuses, — ni l'indépendance religieuse, car ils visent à la complète émancipation de l'Église catholique. De là, le malentendu qui pèse sur l'Irlande, que le cabinet de Londres a vainement essavé de dissiper en abolissant les incapacités politiques pesant depuis des siècles sur les catholiques, en augmentant lors du Refonn bill de 1852 le nombre des députés irlandais. Palliatifs insutrisants, et depuis 1832, à la voix puissante d'O'Connell « l'agitation s'est réveillée sous un aspect plus menaçant », sous des formes multiples, pacifiques avec les adresses au Parlement et la campagne chartiste, brutales avec les désordres agraires et les associations de prolétaires révoltés. Les unes et les autres,
PUBLICISTE ET HOMME D'AFFAIRES 2o3
sont des manifestations de souffrances trop réelles ; car l'Irlande souffre et le principal de ses maux, c'est sa déplorable organisation agraire (et ici Gavour, le cultivateur de Léri, écrit en pleine compétence) : « Depuis cent ans, l'Irlande est divisée en deux classes ennemies ; l'une qui possède, et l'autre qui exploite le sol. La population se compose de propriétaires protestants, intolérants, hautains, traitant avec mépris ceux qu'ils ont vaincus; et de tenanciers pauvres, ignorants, superstitieux, animés d'une haine invétérée pour les spoliateurs de leur pays. Un tel état social n'a pas d'analogue en Europe. » La mauvaise organisation du travail agricole, l'intervention de middlemen, sortes de fermiers généraux agissant pour le compte de landlords toujours absents, l'injuste lourdeur des impositions, l'intolérance des clergés ont encore aggravé les souffrances et sure-\:cité les colères des prolétaires irlandais.
A ces maux, exposés si largement et avec tant de pénétration, quel remède apporter? O'Gonnell et l'association irlandaise réclament comme une panacée « le rappel de l'union », la totale indépendance de l'île. Gavour ne croit point à l'efficacité d'une mesure qui affaiblirait la force anglaise et abandonnerait l'Irlande, « livrée à elle-même ». Il esquisse un système quelque peu timoré, où ne se montre point encore la souple poigne de l'homme d Etat qu'il sera : réformes dans l'instruction populaire, le commerce et l'industrie ; exécution de grands travaux publics ; organisation des secours et de i'émigration ; amélioration des lois civiles qui règlent la distribution de la propriété et les rapports des propriétaires et des fermiers. Depuis qu'écrivait Gavour, ces premières mesures ont été prises en grande partie, elles n'ont point ramené la paix dans la malheureuse Irlande; la réforme de la propriété territoriale, essentielle au jugement du publiciste
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de 1844, n'a été qu'en partie réalisée. Et dans sa conclusion, Cavour, pressentant la lenteur de cette modification indispensable, annonçait de nouveaux combats, redoutait une insurrection irlandaise, à la suite « d'une guerre étrangère qui épuiserait les forces de l'Angleterre » . 11 faisait appel, non sans éloquence, à de mutuelles concessions, du gouvernement anglais « qui fera pour l'Irlande ce qu'il a fait pour le Canada », du parti irlandais qui trouvera « dans des réformes progressives et mesurées... de quoi le dédommager des rêves brillants d'indépendance nationale qu'il ne pourra jamais réaliser ».
Cet article, soigneusement étudié, écrit sans relief mais avec une clarté saisissante, est aujourd'hui encore d'une douloureuse actualité : il se fait lire et fait réfléchir.
Camille était sacré publiciste, et sous sa plume les articles vont se multiplier; les uns sont purement techniques : telle est une longue lettre à son ami Bixio, en date du 28 mars 1844, sur la Situation des producteurs de laine S où, en bon campagnard, il expose l'élève des moutons mérinos, les profits à en tirer, et, logique avec ses théories d'économie politique, se déclare en faveur du libre échange ; tel est encore un article sur le Congrès agraire de France paru dans la Gazette de l' Association agraire du 24 mai 1844-, et contenant d'intéressants détails sur l'organisation de la propriété foncière en France, spécialement sur la division du sol qui aboutit à une excessive fragmentation des tenures. Un autre article a des vues plus ambitieuses, et sous prétexte d'exposer la question
1. La lettre a été publiée, en article dans le Journal d'af/ricuUure pratique, d'avril 1841 : l'original est aux manuscrits de la Bibliothèque Nationale.'Fonds Bixio, N. A. F., t'2735, II.
2. Cet article est en italien, le premier en cette langue des grands articles publiés par Cavour à cette époque. Il est reproduit au tome 'V des Lettere, p. cxLvni et suiv.
relatice à la Législation anglaise sur le commerce des céréales, Fauteur développe tout un système d'économie
rurale V
Cet article était encore un produit du grand voyage d'études en 1843; alors que Gavour parcourait l'Angleterre, il avait été frappé de l'agitation pour l'abolition des lois sur les céréales, qui devait aboutir au. bouleversement économique de 1846. Gavour avait considéré ce mouvement « comme un des faits les plus importants pour l'avenir de l'humanité du xix*^ siècle. Le jour où la Grande-Bretagne admettra librement les matières premières alimentaires, aussi bien que celles qui alimentent son industrie manufacturière, la cause de la liberté du commerce dans le monde entier sera définitivement gagnée, eUe marchera à pas de géant, et une génération ne se passera pas sans qu'elle ait triomphé des obstacles que rencontre sa marche et qui paraissent insurmontables'^ ». Au moment où il donnait à son cousin l'article sur l'Irlande, il en annonçait un autre sur la question vitale du libre échange, mais il mit plus d'une année à le composer, tant il y apporta de soin, et la Bibliothèque Universelle le donna dans ses numéros de janvier et février 1845. G'est un très bel exposé de science économique écrit par un homme de pratique. Le cultivateur est volontiers protectionniste, parce qu'il croit à la hausse de ses produits par suite de la défense des importations : mais Gavour est producteur à Léri, importateur à Gênes; aussi estime-t-il que la culture indigène peut lutter contre l'introduction des céréales étrangères en se faisant plus habile et plus scientifique. La doctrine de la liberté du com-
1 Camille de Gavour. De la question relative à la législation anglaise sur le commerce des céréales, dans la Bibliothèque universelle de Genève, janvier et février 1845.