‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 108 sur 171 · Cavour à William de La Rive, 20 janvier · texte numérisé non relu

Cavour à William de La Rive, 20 janvier

Cavour. — i. j7

lettre à Balbo en 1835, ce n'était point pourCavour le Piémont, mais l'Italie, et ce qu'il fallait dès lors prévoir et préparer, c'était le régime italien.

Avec plus d'éclat encore, il avait, une année auparavant, pris prétexte d'une autre question économique, l'établissement des chemins de fer, pour annoncer la prochaine renaissance de l'Italie : et cet article de 1846 doit être considéré comme le plus important qu'ait écrit Cavour dans cette période de sa vie.

La construction des voies ferrées était alors à Turin l'objet de vives contestations ; les unes provenaient de la géographie même du royaume, car si la vallée du Pô était un plancher idéal pour l'étabhssement des voies, les Apennins et les Alpes opposaient des obstacles alors presque insurmontables aux lignes qui devraient rattacher le Piémont à ses deux ailes. Gênes et la Savoie. Les autres portaient sur le choix du régime économique : qui construirait, qui exploiterait les chemins de fer, TEtat ou des sociétés ? D'autres, enfin, et non les moins graves, étaient d'ordre moral et presque sentimental : par la barrière des Alpes, le vieux royaume était protégé contre les idées mauvaises qui provenaient de France et de Suisse ; aussi le parti clérical repoussait-il l'établissement de chemins ferrés qui introduiraient dans la monarchie l'immoralité et la pensée révolutionnaire; les hbéraux s'agitaient, parce qu'ils comprenaient que le Piémont ne pouvait rester en dehors des nouvelles méthodes, sous peine de perdre son avenir et sa richesse ; le menu peuple, qui ne voyait que son blé, sa viande et ses pastèques à expédier ou recevoir, accusait le gouvernement d'incurie ; et le roi iiésitait, à son ordinaire \

1. Le comte Mortier à M. Giiizol, 16 novembre 1844, o février, 18 octobre 184Ï.

Gavour était naturellement un chaud partisan des voies ferrées : par doctrine économique, d'abord, puisqu'il tenait à la liberté du commerce et à la facilité des échanges ; par intérêt, ensuite, comme producteur et importateur de céréales, et parce qu'avec des amis, banquiers de Turin et de Gênes, il voulait prendre une participation dans l'établissement et l'exploitation des lig-nes^; par patriotisme italien, enfin, parce qu'il voyait dans les chemins de fer le plus sûr moyen de fondre en un tout les diverses parcelles de la péninsule. Il voulut donc se prononcer dans les discussions engagées, et assez fortement pour que sa voix parvînt jusqu'au monarque et rompît ses hésitations. Encore fallait-il que l'article parût dans une Revue jouissant d'une autorité telle qu'elle fût de nature à influencer le roi ; il n'en était qu'une, et à Paris : la Revue des Deux Mondes ; Gavour envoya donc sa prose à M. Gousin pour qu'il la remît à M. Buloz, et sachant peut-être que l'illustre philosophe n'était point des plus serviables, — par simple distraction de savant évidemment, — il pria son amie, M"*^ de Gircourt, d'en remettre une copie à M. Michel Ghevalier afin que celui-ci à son tour agît sur le souverain maître de la Revue'. Tant et si bien que l'article parût... dans la Rei'ue nouvelle'' ; pourquoi Buloz le refusa-

1. Voyez notamment la correspondance avec Emile de La Rue, banquier à Çitaes,vdiÇpoviQepSLT^QV\.,NouvellesLettresinéditesdeCavoin\lnfra,ç.^%%.

2. Gavour à la comtesse de Gircourt, de Turin, 1846. Nigra, loc. cit., p. 75.

3. Camille de Gavour. Des chemins de fer en Italie, par le comte Petitfi, conseiller d'Etat du royaume de Sardaigne, Revue nouvelle du 1'"' mai 1846. L'article parut précédé d'une courte note delà Direction appelant « l'attention sur ce travail que nous devons à M. G. de Gavour. Le nom de M. G. de Gavour, un de ces étrangers qui ont su se faire une place distinguée dans les lettres françaises, est bien connu en Europe de ceux qui suivent avec intérêt la marche des questions économiques. Récemment un article de M. de Gavour, sur les lois céréales du Royaume-Uni, obtenait en Angleterre un retentissement mérité... » Voyez les larges extraits dans le l'"' volume des Letlere, p. 49 et suiv.

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t-il? L'histoire ne ledit point; on racontait, dans le monde diplomatique, que le prudent directeur n'avait point voulu « insérer un article qui était de nature à lui faire retirer le privilège d'être reçu en Lombardie ^ ». En tout cas, il eut tort, car à l'occasion des chemins de fer, Cavour traitait toute la question italienne, et il avait écrit là un maître morceau.

L'auteur commence par constater l'influence qu'exerceront sur tout l'univers les voies ferrées « cette merveilleuse conquête du xix' siècle... Dans les pays arrivés à un haut degré de civilisation, ils imprimeront à l'industrie un magnifique essor ; leurs résultats économiques seront dès le début magnifiques, et ils accéléreront le mouvement progressif de la société. Mais les effets moraux qui doivent en résulter, plus grands encore à nos yeux que leurs effets matériels, seront surtout remarquables chez les nations qui, dans la marche ascensionnelle des peuples modernes, sont demeuréesattardées. Pour elles les chemins de fer seront plus qu'un moyen de s'enrichir, ils seront une arme puissante, à l'aide de laquelle elles parviendront à triompher des forces retardatrices (ceci pour M. de la Marguerite et son parti), qui les retiennent dans un état funeste d'enfance industrielle et pohtique... Xul pays plus que l'Italie n'est en droit de fonder sur l'action des chemins de fer de plus grandes espérances. L'étendue des conséquences politiques et sociales qui doivent en découler dans cette belle contrée témoignera, mieux que ce qui se passera partout ailleurs, de la grandeur du rôle que ces nouvelles voies de communication sont appelées à jouer dans l'avenir du monde. »

Cavour expose ensuite les difficultés à surmonter et les projets à l'étude. « Le chemin de fer de Turin à C.hambéry,

1. M. de Boiirgoing à M. Guizot, 30 juin 1846. Archives des Affaires étrangères.

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dit-il spécialement, à travers les plus hautes montagnes de l'Europe, sera le chef-d'œuvre de l'industrie moderne ; ce sera le plus beau triomphe de la vapeur, le complément de sa gloire ; après avoir dompté les fleuves les plus rapides et les flots orageux de Tocéan, il ne lui reste plus qu'à venir à bout des neiges éternelles et des glaciers qui s'élèvent entre les peuples comme d'infranchissables barrières. Ce chemin sera une des merveilles du monde : il rendra immortel le nom du roi Charles- Albert, qui aura eu le courage de l'entreprendre et l'énergie de Texécuter. » (Décidez-vous, monarque hésitant.) Et enthousiasmé, l'écrivain montre toutes les villes italiennes rapprochées de Londres et de Paris, « ces foyers ardents de lumière », et Turin devenue « ville européenne, et le point d'union du nord et du midi, le lieu où tous les peuples de race germanique et ceux de race latine viendront faire un échange de produits et de lumières, échange dont profitera surtout la nation piémontaise, qui participe déjà aux qualités des deux races. Admirable perspective ! magnifique destinée que Turin devra à la politique éclairée des rois auxquels elle sert depuis des siècles de fidèle capitale ! »

Sans doute, l'Italie est en retard pour de tels travaux ; il n'y existe qu'une courte ligne, de Monza à Milan, et encore son exploitation eût-elle périclité sans « l'intervention puissante et généreuse du gouvernement autrichien... Dans cette occasion on doit reconnaître que le cabinet de Vienne s'est montré animé envers ses sujets italiens de sentiments aussi éclairés que bienveillants. » (Ceci pour faire passer la suite.)

Objectera-t-on que la ligne ferrée de Milan à Turin augmentera « les moyens d'influence de la maison d'Autriche sur l'Italie entière et facilitera l'action de ses forces pour la maintenir sous sa dépendance? » Cette objection n'est pas fondée. (Et ici l'article prend toute sa signification.) « Si l'avenir

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réserve à Tltalie des destinées plus heureuses, si cette belle contrée, ainsi qu'il est permis de l'espérer, est destinée à reconquérir un jour sa nationalité, ce ne peut être que par, suite d'un grand remaniement européen, ou par l'effet d'une de ces grandes commotions, de ces événements en quelque sorte providentiels sur lesquels la facilité de faire mouvoir plus ou moins vite quelques régiments que procureraient les chemins de fer, ne saurait exercer aucune influence. Le temps des conspirations est passé : V émancipation des peuples ne peut être l'effet ni d'un complot^ ni d'une surprise, elle est devenue la conséqiience fiécessaire du progrès de la civilisation chrétienne i du développement des lumières. »

Voilà l'ami de Gioberti et de Balbo en plein dans son sujet, et il va de manière éclatante se rattacher à leurs grandes espérances, les Speranze d'Italia. Ici il faudrait tout citer, car c'est du Gavour de 1856 et de 1860. « Les malheurs de l'Italie sont de vieille date, dit-il... Mais nous croyons pouvoir établir que la cause première doit en être attribuée à l'influence politique que les étrangers exercent depuis des siècles parmi nous, et que les principaux obstacles qui s'opposent à ce que nous nous affranchissions de cette funeste influence^ ce sont, d'abord, les divisions intestines, les rivahtés, je dirai presque les antipathies qui animent les unes contre les autres les différentes fractions de la grande famille italienne (de notre patrie^ écrit-il ailleurs) et ensuite la méfiance qui existe entre les princes nationaux et la partie la plus énergique de la population.

« Si l'action des chemins de fer doit diminuer ces obstacles, et peut-être même les faire disparaître, il en découle naturellement cette conséquence que ce sera une des circonstances qui doit le plus favoriser l'esprit de nalionahlé italienne. Un système de communications qui provoquera un mouvement

incessant de personnes en tous sens, et qui mettra Ibrcément en contact des populations demeurées jusqu'ici étrangères les unes aux autres, devra puissamment contribuer à détruire les mesquines passions municipales, filles de Tignorance et des préjugés, qui déjà sont minées par les efforts de tous les hommes éclairés de Fltalie. »

Cette organisation défectueuse de Tltalie, elle provient du Congrès de Vienne, dont l'œuvre ne s'appuyait que sur la force, était dépourvue de toute base morale. « Un tel acte devait produire des fruits amers. » A larges traits, Cavour retrace les secousses nées des déceptions de la Restauration, en 1821, en 1830, les répressions et les révoltes : mais en Italie, terre où la propriété est partagée, où l'ordre est respecté, « les doctrines subversives de la Jeune Italie ont peu de prise », les passions se sont calmées, tout prouve que nous marchons vers un meilleur avenir. « Cet avenir, que nous appelons de tous nos vœux, ccst la conquête de l'indépendance italienne, bien suprême que l'Italie ne saurait atteindre que par la réunion des efforts de tous ses enfants, bien sans lequel elle ne peut espérer aucune amélioration réelle et durable dans sa condition politique, ni marcher d'un pas assuré dans la carrière du progrès. La précieuse conquête de notre nationalité ne peut être opérée que moyennant l'action combinée de toutes les forces vives du pays, c'est-à-dire par les princes nationaux franchement appuyés par tous les partis. » (Or, de « prince national », il n'en est qu'un, à Turin ; et Cavour insiste.) Les révolutions militaires ou démocratiques ont peu de portée en Italie, il faut que tous les amis sincères du pays se groupent « autour des trônes qui ont des racines profondes dans le sol national, en secondant sans impatience les dispositions progressives que manifestent les gouvernements italiens..., afin de mettre le pays à même de profiter, pour s'a/-

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franchir de toute dominatioji étrangère, des circonstances favorables que l avenir doit amener ».

Et Cavour termine en rappelant les réformes réalisées en Piémont, elles attestent « que l'illustre monarque, qui règne avec tant d'éclat sur le royaume, est décidé à maintenir cette politique glorieuse qui, dans le passé a fait de sa famille la première dynastie italienne, et qui doit dans l'avenir l'élever encore à de plus hautes destinées ». Et c'est pourquoi l'action morale des chemins de fer sera « comme le présage d'un meilleur avenir ».

En 1846, dans un petit Piémont endormi, à côté d'une Autriche toute puissante, dans une Italie divisée, pour annoncer ainsi, comme choses dues et certaines, la fuite de l'étranger et l'émancipation de la Patrie italienne, il fallait un courage tranquille, une sûre connaissance des lois politiques et surtout un vigoureux optimisme, « arme des vaillants et des forts ». L'article arrivait à son heure, en ce mois de mai où la brutalité de l'Autriche suscitait à Turin une manifestation patriotique ^ , au moment où l'avènement d'un nouveau pontife allait déclancher le mouvement national. Plus nettement que Gioberti ou Balbo, Cavour posait le programme du nouveau parti , et nul ne s'y méprit: arrivé, — clandestinement bien entendu, — à Turin, imprimé en tirage à part, l'article glissa sous le manteau de mains en mains jusqu'au roi " ; mais qu'en pensa-t-il .' Chi la sa ?

Dès lors Cavour était reconnu pour un des plus vigoureux publicistes de son temps : son dernier article, spécialement, par sa prudente hardiesse s'était imposé à l'attention des

i. Supra, p. 237.

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