CHAPITRE IX
I I. L'avèxement de Pie IX. Rome et la réaction de 1814. — Grégoire XVI. — Le cardinal Mastai ; son élection au pontificat ; l'amnistie et les projets de réforme. — Formation d'une opinion publique. — Premières réformes et manifestations excessives. — La Toscane : un régime de bonhomie. — Les iitats de dure oppression.
§ II. Le Piémont et la situation- de Cavour. Relations tendues du Piémont et de l'Autriche. — Hésitations de Charles-Albert. — Le parti libéral et l'influence des réformes de Pie IX. — Les événements de Prusse, de Cracovie, de Suisse. — Impopularité des Cavour ; occupations de Camille ; visite de Cobden ; plus de politique. — Séjour à Léri.
§ III. Le coup de Ferrare. Occupation de la ville par les troupes autrichiennes ; l'effet en Italie ; le roi et l'opinion publique en Piémont; les espérances de Cavour; la lettre de Charles-Albert ; les manifestations nationales.
§ IV. Vers les grandes réformes. Premiers troubles à Turin. — Démission forcée de Villamarina et La Marguerite. — Émotion.
— Le projet de Ligue douanière. — Nouveaux incidents en Italie et nouvelles manifestations en Piémont. — La brusque publication des actes royaux sur la presse, l'administration, la procédure, la police, etc.. — Le Rubicon. — Manifestation et affirmation de l'opinion publique. — Voyage à Gènes et retour du roi. — Malentendu.s.
§ V. Le « RisûRoiMEXTO ». La presse avant les Lettres patentes. — Le nouveau régime: fondation de journaux politiques. — Réunion de Balbo, Cavour et leurs amis. — Un organe du parti libéral.
— Les fonds. — Activité de Cavour. — L'organisation du Risorgimento. — Le premier numéro : le programme de Balbo et l'article de Cavour. — Le second numéro et l'appel au roi Ferdi-
nand. — Cavour directeur du Risorgimento quotidien ; difficultés et succès. — Influence dnRisorgimento. — Cavour journaliste.
§ VI. Le Statut. Les événements d'Italie, la révolution de Sicile ; les troubles de Toscane, Parme et Milan. — L'opinion publique en Piémont. — Vœu d'une constitution : idées de Cavour. — Troubles à Gènes, pétition des libéraux. — Les réunions des journalistes et la position de Camille. — Lettre au roi : un jamais tôt démenti. — Révolution et constitution de Naples. — Émotion du Piémont, article de Cavour. — Les hésitations de Charles-Albert. — Conseil des ministres du 3 février. — L'impatience générale. — Le conseil extraordinaire du 7 février. — La proclamation etleplandu Statut. — Manifestations publiques et leur caractère ; article de Cavour. — Le défilé du 27 février. — L'attitude de l'Autriche. — La rédaction du Statut et la Commission pour les élections. — Organisation du parti libéral. — Promulgation du Statut.
La fidélité de la Couronne au Statut et ses effets.
C'est de Rome que vint la première secousse qui devait réveiller l'Italie entière. Les États pontificaux avaient vécu depuis 1814 sous le régime de l'éteignoir; dès le retour de Pie VII à Rome, tous les progrès réalisés sous la domination française dans l'administration, les finances, les lois, la vie publique, avaient été supprimés et remplacés par les institutions du moyen âge^ La vie matérielle était douce, fors le brigandage ; la vie intellectuelle insupportable ; la vie politique inadmissible, et ses manifestations des crimes contre le pape, l'Eglise, Dieu. La tyrannie crée la révolte : les sociétés secrètes s'étaient multipliées, carbonari, sections de la Jeune Italie, pèlerins blancs; et pour les combattre, les amis du
1. BolionKing, Histoii-e de l'unité italienne, Irad. Y. Guyot (Alcan) 1901; Orsi, Histoire de l'Italie moderne, trad. Bergmann, 1911 : les diverses histoires contemporaines de Gualterio, Farini, Virmercati, etc. Paul Matler. Rome et la Révolution de 18-iS. Extrait des Annales des sciences politiques (Alcan), octobre 1893 et mars 1894.
Vatican avaient créé une contre-association, la ligue des Sanfédistes ; lutte à coups de stylet. A Rome, le peuple, engourdi, ne réclamait, comme ses grands ancêtres, que des distributions gratuites et de pompeuses cérémonies : panem et cuxe7ises. Les Romagnes, éloignées de la capitale, plus indépendantes, ne s'habituaient point au joug ; de là les révolutions qui parfois soulevaient Bologne, Ferrare, Urbin, Ancône ; le bras séculier intervenait de manière forte ; les 'grandes puissances insinuaient de bons conseils; le Vatican gémissait ; puis tout rentrait dans l'ordre, — jusqu'à la prochaine insurrection.
Grégoire XVI, pendant les quinze années de son pontificat, n'avait rien fait pour remédier à ces maux, plutôt avait-il contribué à les empirer. Il n'avait nulle intelligence de son temps, vivait entouré de Sanfédistes et de Jésuites, grognon et renfrogné dès qu'on ne lui parlait point de linguistique orientale. Les plus fervents amis de TEglise Font jugé sans indulgence. « Raide, dur, austère, absolu, — a écrit l'un d'eux — Grégoire XVI avait été le type sans larmes, comme sans sourires, de la papauté V » Il disparut soudain, ne laissant guère, pour toute oraison funèbre, que cette question : qui le remplacera ? Et les intrigues de se nouer : les partisans de la politique d'étouffcment travaillaient pour le cardinal Lambruschini, secrétaire d'Etat; les indépendants Técartaient comme d'un caractère indomptable et d'idées antiques; d'autres prônaient le cardinal Micara. Comme d'habitude, un inconnu mit tous les « papables » hors de combat, et, le 16 juin 1846, Jean-Marie de Mastaï-Ferretti devint Pie ÏX.
Le cardinal Mastaï n'avait eu pour éducation politique qu'une mission diplomatique de deux années au (^hili;
\. Cosia de Beauregard. Dernières année» du roi C/iarles-Alber!, p. 21.
LE REVEIL DE L'ITALIE 2'Jl
en 1825 il avait été nommé archevêque de Spoleti, en 1832 évêque dlmoia, et pendant vingt ans il n'avait guère quitté ces deux petites villes, doux pasteur, d'une charité inépuisable, aimé des pauvres et des bonnes sœurs. Il n'était pas resté inattentif au mouvement italien, sans en comprendre exactement l'intensité et le but. Parce qu'il était ami d'un esprit très indépendant, le comte Pasolini, parce qu'il avait lu les ouvrages de Gioberti et de Balbo, on le croyait libéral ; mais il n'admettait de liberté que dans l'obéissance aux lois de l'Eglise, et de gouvernement que par la soumission des sujets aux rois ou aux prêtres, chargés, par mission div^ine, de les conduire au bonheur, paternellement. De cœur bon, la pensée toute préoccupée du bien, tantôt audacieux et tantôt timide, étonné le lendemain de ses hardiesses de la veille, influençable jusqu'à l'instant où il se butait dans une obstination catégorique, — tel apparaissait Pie IX en ses débuts. Il se jugeait exactement lorsqu'il disait, moitié riant, moitié sérieux : « Mon Dieu ! ils veulent faire de moi un Napoléon, alors que je ne suis qu'un pauvre curé de campagne. »
Son premier acte fut de bonté ; le 16 juillet il signa une ordonnance accordant une large amnistie pour tous crimes et délits politiques. L'effet fut prestigieux, instantané : le soir même une foule immense se pressa sur la place du Quirinal, appelant Pie IX de ses acclamations : bientôt parut au balcon le Saint-Père, en robe blanche et mantelet rouge, au milieu des flambeaux. « Que Votre Excellence se représente, écrivait l'ambassadeur de France, une place magnifique, une nuit d'été, le ciel de Rome, un peuple immense ému de reconnaissance, pleurant de joie et recevant avec amour et respect la bénédiction de son pasteur, et Elle ne sera pas étonnée si j'ajoute que nous avons partagé l'émotion générale et placé
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ce spectacle au-dessus de tout ce que Rome nous avait offert jusqu'ici \ »
L'enthousiasme dura plusieurs mois, entretenu par quelques mesures préparatoires, qui semblaient grosses de promesses : on invitait les corps municipaux, les ecclésiastiques, les notables à étudier et proposer les meilleures réformes de l'éducation populaire : on réunissait des commissions pour préparer la révision de la procédure civile ou criminelle et l'amélioration du régime administratif ; on parlait de chemins de fer, de sociétés de secours mutuels, d'associations commerciales ou agraires. « On touche à tout, mais on n'agit pas, écrivait encore Rossi; ce n'est pas l'idéal de gouvernement, c'est le gouvernement à Fétat d'idée. » Et à chaque occasion on illuminait, pavoisait, acclamait « \ïva Pio ». Le mouvement était conduit par un portefaix, Cicervacchio, grand gaillard, de voix puissante, mi-convaincu, mi-farceur, le Porthos des places romaines.
Mais après avoir beaucoup crié et souvent dételé les chevaux du carrosse papal pour traîner le Souverain Pontife sous un dais de palmes, on s'aperçut que rien n'avait été fait, que de vagues promesses, et la lassitude vint. Les peuples ont leurs lendemains de fête, avec tête lourde et humeur chagrine. Et pour ne point accuser ni offenser le bon pape, on soupçonna son entourage de l'entra ver et le cri public devint : « Viva Pio solo », Vive Pie seul, — c'est-à-dire à bas les cardinaux. Cependant une opinion publique se formait qui n'était point seulement dans la rue. La presse s'était subitement développée, ou plutôt créée, une trentaine de journaux paraissaient, dont plusieurs excellents, de tendance pratique,
1. Le comte Rossi à M. Guizol, 10 juillet 1846. ilausson ville. Histoire de la politique extérieure du gouvernement français de ISSO à IS'iS. t. II, p. aû2.
réclamant une politique nationale et des institutions donnant au peuple une certaine participation à la vie publique. Dans raristocratie romaine un parti libéral se formait, de même que dans la noblesse piémontaise, et s'efforçait d'encourager le pape sans l'effaroucher ; les hommes d'antique souche sont timides et effra^'és par les radicaux, mais à leur côté s'animent quelques « intellectuels », avocats, professeurs, artistes, que galvanise Massimo d'Azeglio de toute sa généreuse ardeur.
Sous l'influence de ce parti, quelques mesures sont prises : l'abolition de la censure préventive, suspendue en fait depuis plusieurs mois ; la création d'une garde civique, composée de volontaires qui se présentèrent en grand nombre ; l'institution d'un ministère, d'abord tout ecclésiastique, mais où les civils devaient bientôt paraître ; Pie IX promit une Consulte dont les membres seraient élus parles Conseils provinciaux et qui apporterait au gouvernement les vœux des populations. Mais le bon effet de ces dispositions était annulé par de maladroites mesures de réaction, prises sous l'influence du cabinet de Vienne pour réprimer le grand mouvement italien : à Rome comme à Turin, le (( parti-prêtre » et l'ambassade autrichienne étaient unis dans de mêmes craintes et de mêmes haines.
Le 16 juin 1847, date anniversaire de l'élection pontificale, les manifestations furent si vives et bruyantes, que, peu de jours après, le pape interdit les rassemblements sur la voie publique. Alors Cicervacchio et sa bande contèrent qu'un grand complot était préparé par les Sanfédistes, avec recrutement dans les prisons de malfaiteurs prêts à incendier les dépôts de fourrage, à piller les magasins, à assassiner les amis du peuple ; et, après l'allégresse, Rome connut la terreur. On avait préparé de grandes réjouissances pour le 16 juillet, anniversaire de l'amnistie, on parvint à tout
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arrêter, mais, sous la pression respectueuse de quelques aristocrates libéraux, le pape changea son secrétaire d'Etat et appela à la direction de la garde civique le chef du nouveau parti, duc de Rignano. Serait-ce un nouveau re\irement, le début de nouvelles et plus importantes réformes? On vivait ainsi dans l'attente, car il était désormais certain qu'il y avait quelque chose de changé dans les Etats pontificaux, que la Ville Eternelle devenait à nouveau le centre des espérances italiennes, et qu'à la première secousse, le mouvement reprendrait, irrésistible.
Les événements de Rome avaient eu en Toscane une vive influence ; la bonhomie des grands-ducs avait depuis longtemps permis à l'opinion publique de s'exprimer avec une certaine liberté: elle manifesta en faveur de Pie IX, de l'amnistie, des réformes avec d'autant plus de force que le ministère était clérical et venait d'autoriser les Jésuites à s'installer dans le pays ; le cabinet voulut réagir, sollicita Léopold d'appeler à l'aide les troupes autrichiennes, mais avec son habituelle sérénité, le grand-duc s'y refusa, et comme les manifestations se multipliaient, qu'on avait acclamé à grands cris au passage de Cobden les principes libéraux qu'il représentait, le bon prince suivit le mouvement : en mai 1847, il décréta la liberté de la presse, une amnistie pour des troubles à Pise, la création d'une Consulte d'État, Tabolilion de la peine de mort en matière politique, et la formation d'une garde nationale. Et dans celte Toscane où la culture est répandue, l'aristocratie point altière, la bourgeoisie nombreuse et intelligente, un mouvement d'opinion s'engagea, très profond et sans exagérations, conduit par une presse intelligente des besoins et des possibilités du jour. Les tout petits Etats ne voulaient point demeurer en arrière : aux cris de ses sujets, Florestan 11, prince de
Monaco, accordait une Consulte et les magistrats de la république de Saint-Marin promettaient des réformes.
Toute différence était Fattitude des princes soumis à l'influence de l'Autriche, le roi des Deux-Siciles, Marie-Louise, grande-duchesse de Parme, le duc de Modène : là, tout était à la réaction, inspirée par la Cour de Vienne, pratiquée par elle chaque jour plus durement dans la Lombardie et la Vénétie. Des troubles éclataient, à Parme, dans la Sicile, à Naples, à Milan. Ainsi plus s'affirmait le mouvement national, plus Pie IX et quelques princes s'y laissaient entraîner, plus au contraire le gouvernement autrichien et les princes à sa dévotion s'affermissaient dans leur réaction brutale. La coupure se faisait chaque jour plus nette entre les deux systèmes ; c'était l'effet indirect mais certain des premières concessions de Pie IX, et il semblait à ce moment que la papauté tînt entre ses mains le sort de l'Italie \
Que devenait alors « l'astre » du roi Charles-Albert ?
La colère, suscitée à Turin en 1846 par les altières prétentions de l'Autriche, ne s'était point apaisée, mais elle subsistait latente, profonde, et comme en attente d'un nouvel éclat : le peuple piémontais est réfléchi, tenace en ses ressentiments comme en ses affections. Les relations officielles des deux Etats demeurèrent correctes en apparence, mais lés diplomates étrangers remarquèrent qu'en réalité elles étaient « de plus en plus froides », et qu'au moindre incident, — sur les tarifs douaniers toujours en discussion, sur le plan des chemins de fer, — elles « prenaient de jour en jour un
i. Vimercati. Histoire de l'Italie de iS4S-i9, p. 16.
caractère d'aigreur assez remarquable, les deux gouvernements se font une guerre sourde '■ ». Des brochures, exaltant l'indépendance de l'Italie, flétrissant la domination étrangère, paraissaient à Turin sans aucune objection du gouvernement. Le cabinet de Vienne adressait au cabinet de Turin de « vives, de très vives représentations », demandait des poursuites, que le ministère piémontais refusait d'engager. Alors, et sur l'initiative de la Hofburg, le gouvernement de Pétersbourg intervenait avec une arrogance qui rappelait ses algarades lors des congrès de Vienne ou de Vérone ; la presse autrichienne haussait le ton; à la fin de décembre 1846, le Lloyd de Trieste donnait un article d'une malveillance si outrée, que, pour préciser les griefs du peuple piémontais, le comte Balbo publiait un article dans le Messagero avec l'approbation du ministère, et, disait-on, sur les corrections du roi'. En manière deréphque, rofficielle Gazelle de Milan reprenait à son compte les accusations du Lloyd. D'où protestations réciproques des deux gouvernements, vive irritation de toutes les classes de la nation piémontaise où l'on tenait la formule « Vous êtes Autrichien » , pour une calomnie infâme ^ En Piémont, la haine de l'Autriche vint avant la soif de la liberté : et les réformes libérales furent d'abord tenues pour un moyen d'arriver à l'indépendance nationale.
Le roi Charles-Albert avait repris son attitude impassible; en apparence, il semblait uniquement préoccupé d'un juste équilibre entre ses deux principaux ministres, Villamarina
1. M. d'André à M. Guizot, 2'à août, 7 octobre 1S46; le comte Mortier, 4 février 1847. Ces dépêches et toutes celles citées à la suite, inédites des archives des Affaires étrangères, fonds Turin, t. GCCXIX et suiv.
2. Marquise d'Azeglio née Alfieri. Souvenirs historiques, 14 juillet 1846, p. 76.