‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 142 sur 171 · Balbo. llisloire d'Italie, t. II, p · texte numérisé non relu

Balbo. llisloire d'Italie, t. II, p

« place » de Ferrare ; jusqu'en 1847, les troupes autrichiennes n'avaient tenu que la citadelle ; la ville même, bien que fréquentée par les officiers et les soldats, n'était point occupée militairement. Dans la nuit du 1" au 2 août 1847, une altercation se produisit dans les rues de Ferrare entre un officier autrichien et quelques passants ; le commandant de la citadelle, mécontent des autorités municipales, inquiet de la surexcitation produite par ce léger incident, organisa des patrouilles de nuit dans Tintérieur de la ville ; le cardinal-légat protesta ; le gouvernement de Milan répliqua que de nouvelles mesures de « précaution » étaient nécessaires, et ordonna Foccupation militaire de Ferrare tout entière : le 13 août, une division autrichienne prit possession de la ville. Metternich, saisi de l'incident, déclara avec hauteur que l'Autriche était dans son droit, car la « place » de Ferrare comprenait la ville entière, dont l'occupation était « devenue militairement indispensable à la sûreté de la garnison ^ ».

L'effet de ce coup de force fut instantané et foudroyant : si le gouvernement autrichien avait désiré réveiller le sentiment national en Italie, secouer les apathiçs, soulever contre lui tous les partis de tous les Etats de la péninsule, il avait réussi et supérieurement ; à Rome, des cris de colère accueillirent une mesure que l'on rapprochait de la récente annexion de Cracovie ; le Secrétaire d'Etat, cardinal Ferretti, engagea avec fermeté une négociation qui aboutit en décembre au départ des Autrichiens de la viUe même ; à Florence, une foule immense défila devant le palais Pitti en criant : « A mort les Autrichiens » ; et le débonnaire grand-duc renvoya ses ministres réactionnaires, les remplaça par des libéraux,

1. Note de Metternich au cabinet du Vatican, 19 août 1847. Mémoires de Metternich, t. VII, p. 467.

décréta la formation d'une garde civique ; à Lucques, les habitants chassèrent leur duc, qui en homme pratique vendit ses droits à son voisin de Toscane ; une insurrection éclatait à Messine et Reggio de Sicile ; Milan et Venise s'agitaient d'une manière inquiétante.

En Piémont, l'indignation n'était pas moins vive. « Ici l'émotion est extrême, écrivait l'envoyé français, on s'inquiète des vues ultérieures du gouvernement autrichien, on s'indigne de ses allures provocatrices, on se demande s'il y a à Vienne un parti pris de s'opposer à toute réforme entreprise dans les petits Etats d'Italie et d'y exercer une prépotence fatale au progrès... La haine contre l'Autriche est un sentiment commun à presque tous les Piémontais, sans acception d'opinion ou de classe \ »

Ce sentiment était général, même le roi le partageait et ne faisait rien pour le dissimuler. Il avait, dès la première heure, écrit à son bibliothécaire une lettre, évidemment destinée à une circulation discrète, où il désapprouvait l'occupation de Ferrare et se montrait disposé à appuyer de tout son pouvoir la résistance du Saint-Père ■. Il avait, semble-l-il, été exposé à une démarche outrageante de la Hofburg ; d'après Palmerslon, le ministre d'Autriche aurait été chargé d'avertir Charles-Albert que son gouvernement s'était adressé au grand-duc de Toscane, au duc de Lucques, à la duchesse de Parme afin de les prévenir que, s'ils établissaient une garde civique, leurs pays seraient occupés mihtairement, le roi aurait répondu que, quant à lui.

i. Le baron de Bourgoing à M. Guizot, 20 et 23 août 1847.

2. Mêmes dépèches inédites. —M. Costa de Beaurcgard. Dernières années de Charles-Albert, p. 41, a déjà cité après Bianchi une autre lellro du roi à son ministre Villamarina annonçant qu" « il ne séparerait jamais la cause du pape de la sienne ».

il était maître de son royaume et ne souffrirait pas que personne se mêlât de ses affaires ^

Le parti libéral et patriote était furieux ", mais point trop mécontent, car les maladresses répétées de la cour de Vienne étaient, pour lui-même, singulièrement opportunes et lui assurait de nouveaux adhérents. Il se formait ainsi en Piémont une opinion publique avec laquelle et sur laquelle le gouvernement devait compter. Elle se manifestait par de libres conA ersations dans les cercles, dans les lieux publics ; on y attaquait avec férocité tout acte de l'Autriche ; on y critiquait vivement la France, pour son inertie, son apparente complicité avec le gouvernement de Vienne ; le comte Balbo rédigeait un article qui constituait contre la grande voisine « une espèce de déclaration d'hostilité ^ ». Et dès lors apparaissait dans les entretiens ce propos qui , vingt années durant, sera le très noble mot d'ordre des patriotes : Italia far a da se.

Tels étaient également les sentiments de Cavour, et avec son esprit pratique, réaliste, il voyait immédiatement le parti à tirer des événements. « Les actes brutaux de l'Autriche ont redoublé la force du sentiment de haine que nous ressentons pour les étrangers. Cette agitation est, à mon sens, fort heureuse ; elle rappelle à la vie la nation italienne et cimente

1. M. Guizot au baron de Bourguing, 7 septembre 1847. Ce renseignement avait été envoyé de Londres par le duc de Broglie qui le tenait de lord Palmerston. Sonde par l'envoyé de France, M. de la Marguerite démentit toute communication menaçante, mais on peut douter de la sincérité de ses paroles, car la hautaine démarche du ministre autrichien explique très bien l'exaspération du roi et sa manifestation du 2 septembre à l'Association agraire. Cpr. infra, p. 314.

2. « C'est une odiosité inutile », écrivait pittoresquement la marquise Alfieri le 29 août 1847.

3. Le baron de Bourgoing à M. Guizot, 10 septembre 1847. M. Guizot avait d'ailleurs manifesté au comte Apponyi la désapprobation par le gouvernement français de la brusque occupation de Ferrare.

les liens qui unissent les gouvernements nationaux aux peuples. Jusqu'à présent tout va bien. Si nos Princes sont en même temps prudents et habiles, termes et conciliants, Fœuvre de notre régénération politique s'accomplira sans déchirements intérieurs \ »

Entraîné par ce mouvement général, Charles- Albert se livra à une nouvelle manifestation qui devait avoir un grand retentissement dans le parti libéral. L'Association agraire se réunit à la fin d'août à Casale, et, dans Témotion nationale on s'y occupait plus de politique que d'engrais : on y prononçait des discours patriotiques, on y signait une pétition au roi pour lui demander des réformes libérales, on y criait sur l'initiative de Lanza « Vive lltalie », lorsqu'un ami de Charles-Albert, le comte Castagneto, se leva le 2 septembre pour lire une lettre personnelle du monarque et qui se terminait ainsi : « Si jamais Dieu nous fait la grâce de pouvoir entreprendre une guerre d'indépendance, c'est moi seul qui commanderai l'armée et je suis résolu à faire pour la cause guelphe [sic] ce que Schamyl fait contre l'immense emipire russe... Ah ! le beau jour où nous pourrons jeter le cri de l'indépendance nationale - ! ». Des cris d'enthousiasme accueillirent cette lecture, bientôt suivis de pareilles acclamations dans le pays entier où la lettre ne tarda point à être connue. Dans le courant de septembre, le roi fit un voyage dans le Montferrat et souleva des « manifestations bruyantes et inaccoutumées ' » ; dans toutes les villes du royaume, même enthousiasme ; à Gênes, on dépassait un peu la limite et l'on glissait des « démonstrations » au tumulte avec quelque exagération. « Cela a fort préoccupé les esprits », mandait

1. Cavour à W. de La Rive, 6 septembre 1847. Leltere, V, VJ'à.

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