‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 148 sur 171 · Le baron d André à M. Guizot, 2.j et 27 octobre · texte numérisé non relu

Le baron d André à M. Guizot, 2.j et 27 octobre

vement, il pouvait assurer l'hégémonie de sa couronne et de son pays. Brusquement il se décida, avec la soudaineté des hésitants lorsqu'ils prennent un parti. Et, vers le 25 octobre, il donna ordre à ses ministres de préparer tout un plan de réformes administratives et judiciaires. Son cabinet ne put travailler dans un tel mystère que les diplomates, la cour n'eussent vent des mesures en préparation ; les hypothèses et les indiscrétions couraient ; Cavour annonçait « de grands projets..., des concessions, mais que seront-elles ? » Soudain tout éclata.

Le 30 octobre 1847 , paraissaient ou plutôt étaient annoncés avec quelque fracas dans la Gazette Piémontaise une série d'actes royaux accordant, suivant le langage du temps, des Réfutâmes. Le plus remarqué de ces actes consistait dans des Lettres patentes^ destinées à faciliter la publication par la voie de la presse ; qu'on n'aille point croire à la liberté de la presse telle qu'elle existe aujourd'hui dans tous les pays libres : pour publier un journal, il fallait obtenir l'autorisation du ministre de l'Intérieur et déposer un cautionnement de deux à trois mille lires ; l'on ne devait d'ailleurs, dans la gazette, « offenser » ni la religion et ses ministres, ni la morale pubUque, ni le roi, ni le gouvernement, ni les autorités, ni les puissances étrangères, ni quelques autres choses sacrées ; il ne pouvait être pubhé de journaux politiques que dans les chefs-lieux de division, et la censure continuait une surveillance assidue autant que préalable. Mais, comparé à l'arbitraire de la veille, ce régime encore si sévère paraissait libéral ; car la censure passait à des commissions offrant quelques garanties, leurs décisions étaient susceptibles d'appel, le taux des amendes était déterminé, et il n'était désormais

1. Elles nont paru que dans la Gzzelle Piémontaise du 26 novembre, mais leur sens général était dès lors connu.

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plus tout à fait impossible, avec beaucoup de protections et de prudence, d'organiser un journal indépendant : le tout était dans la manière. Un second édit établissait un système nouveau d'administration communale et provinciale : les conseillers communaux étaient désormais élus et les syndics (maires) choisis parmi eux; les provinces devenaient des personnes civiles, administrées par des Conseils composés de membres choisis par le Roi parmi les candidats proposés par les communes et parmi les syndics des communes principales. Un autre édit publiait un code de Procédure criminelle ayant pour base la publicité des débats ; les juridictions exceptionnelles étaient abolies, une Cour de Cassation assurait l'unité de jurisprudence, et des tribunaux spéciaux étaient organisés pour connaître du contentieux administratif. Un annonçait la translation de la police des autorités militaires à Tadministration civile, la réglementation des rassemblements sur la voie publique, la tenue des registres de l'état civil par l'autorité civile. Enfin le roi affirmait sa détermination de convoquer au moins une fois par an les conseillers d'Etat extraordinaires, qui seraient portés au nombre de deux par circonscription et seraient choisis parmi les membres des Congrès de circonscription {Congressi di circondario) eux-mêmes élus par les conseillers provinciaux.

Il est vrai, de ces mesures les unes étaient étudiées et mûries depuis longtemps ; d'autres n'étaient annoncées qu'avec une imprécision voulue; et d'autres n'étaient accordées qu'avec d'inquiétantes réserves, mais ce n'en était pas moins des réformes, de grandes réformes. D'ailleurs, il faut le reconnaître, toutes ces promesses furent exécutées Tune après l'autre, sincèrement et rapidement, dans un esprit de libéralisme et de franchise. « Le roi était décidé désormais, a écrit son premier ministre constitutionnel; dès cet instant il ne

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recula plus, il n'eut plus une défaillance ^ » Et Cavour, avec un optimisme avisé, s'exclamait joyeusement : « Nous avons passé le Rubicon". »

Dans tout le Piémont, l'impression fut profonde, d'autant plus que la surprise était grande, et l'enthousiasme déborda. « Fêtes, illuminations et cris sans nombre », mandait encore Cavour à son correspondant de Gênes. Chaque soir comportait sa manifestation, avec défilé devant le Palais-Ro\^al, torches en flammes, bannières portant pour inscriptions « Vire le Roi, vivent les Réformes », et, sous la fenêtre du monarque bien-aimé, chant de l'hymne, de Bertoldi.

« Monte en selle et soulève ton glaive, « Avec la cocarde d'azur et la bannière, « Nous nous lèverons tous avec toi. »

A Gênes, dans toutes les villes de province, dans les moindres bourgades, même enthousiasme, mêmes démonstrations. A son départ de Turin pour Gênes et durant tout son voyage, Charles- Albert passa devant des foules enthousiastes, accueilli au chant des hymnes composés à cette occasion et par des harangues qui développaient avec lyrisme ce thème invariable, désormais programme de tout le royaume : indépendance à l'extérieur assurée par la liberté à l'intérieur.

Il n'y avait point à s'y méprendre : la nation prenait conscience de sa force et manifestait sa volonté. Le ministre de France en discernait les raisons et les conséquences avec une pénétrante sagacité : « Pendant ces trois mois qui viennent de s'écouler, écrivait-il % l'opinion pubhque, tour à tour excitée et comprimée, passant de l'espérance au découragement, a

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