‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 150 sur 171 · Cavour à E. de La Rue, 7 décembre · texte numérisé non relu

Cavour à E. de La Rue, 7 décembre

3. Lettre de Sonnaz, le fidèle compagnon du roi, i) décembre 1847. Costa de Beauregard, p. 71.

vait le titre et la dignité de ministre d'Etat ; le personnel administratif était renouvelé, les « ultras » remplacés par des modérés, et le changement le plus significatif était le départ de l'impopulaire gouverneur de Gènes. Des mœurs nouvelles s'introduisaient. « Un esprit de vitalité s'est réveillé chez nous, écrivait la marquise d'Azeglio ' . On parle, on va, on se remue, on s'aborde, on se réunit... Les préjugés de caste se neutralisent par le besoin de se fortifier dans l'union. La classe moyenne est la plus démonstrative et le peuple va par instinct, sans bien comprendre ce qu'on lui a accordé, sans se rendre compte des avantages qu'il en peut retirer, il sent qu'il peut y gagner et s'en réjouit. »

Comment éduquer ces « masses profondes » ? par la brochure, et le comte Balbo, chef des libéraux, donnait Quel' ques paroles sur la sitiiatioji nouvelle' ; mais la brochure passe et n'atteint que peu de lectures; — par les discours, et pour mieux attirer les auditeurs chaque parti organisait des banquets semblables à ceux dont allait surgir à Paris la Révolution de février; — par la presse surtout, et on s'activait à fonder des journaux : c'était la maîtresse pensée de Cavour et l'objet de son travail quotidien.

Jusqu'en 1840, il n'y avait, dans le royaume, en dehors de l'ofTicielle Gazette Piémontaise, point de journaux à nouvelles et polémiques" ; quelques recueils de technique, méde-

1. Marquise d'Azeglio à son fils, i^ novembre 1847. Souvenirs historiques, p. 162.

2. Comle César Balbo. Alcune parole sulla sUuazione niiova. Fin novembre 1847.

3. Cet alinéa daprè'S un opuscule inédit de R. Rey, le littérateur genevois, sur le Journalisme lilléraire et politique en Piémont.

cine ou jurisprudence, une ou deux revues littéraires pour les sonnets et épithalames des lauréats des Académies locales, et de rares feuilles à faits div^ers, telle était la presse du royaume. Vers 1840 parurent des revues et journaux plus sérieux et se révélèrent deux journalistes de tempérament, appartenant l'un et l'autre au parti progressiste avancé, Brofferio et Valerio, l'adversaire de Gavour à l'Association agraire. Né pour Fagitation politique, poète dramatique, chansonnier populaire, avocat disert, écrivain à la plume rapide et séduisante, Angelo Brofferio avait « escarmouche » dans le Daguerréotype, où en manière de plaisanterie il glissait des vérités, puis écrit dans le Messager de Turi?i où avec beaucoup de prudence il combattait le parti austro-clérical. Valerio, avec sa chaude imagination, écrivait dans le Subalpino^ revue grave et austère où lui-même ne pouvait donner sa mesure, dans les Lectures populaires supprimées pour leur hardiesse, ô combien relative, puis dans les Lectures de famille où il cherchait à intéresser le public aux questions sociales, aux œuvres de bienfaisance et d'utilité matérielle ou morale. Mais une censure soupçonneuse veillait, interdisant tout débat politique, cherchant partout des allusions, menaçant si bien de suspension ou de suppression les infortunés journalistes que ceux-ci pour obtenir leur pardon entonnaient à chaque fin d'article un pompeux éloge de Charles- Albert, leur souverain bien-aimé.

Les Lettres patentes sur la presse, qui furent publiées à la fin de novembre, assuraient un régime d'autant meilleur que le gouvernement montrait dans leur application un esprit très libéral : un édit de la Cour des Comptes réduisit à cinq centimes le timbre sur les journaux, « afin que la question financière ne formât pas obstacle à T exercice de la presse » . les censeurs, à Turin comme à Gênes, furent tous choisis

dans le parti libéral et leur modération coutumière permettail tout espoir aux futurs journalistes. Sur le champ, quatre journaux politiques furent fondés : le R'isorgimento par le parti de Taristocratie libérale, la Concordia par les progressistes qu'on appellerait aujourd'hui de gauche avec Valerio et Brofferio, YOpinione par Giacomo Durando avec un programme analogue mais moins net, un peu plus tard la Gazzetta del Popolo, à bas prix « pour répandre le désir de la liberté et Thorreur de l'hypocrisie^ ».

Dès le début de novembre, à peine connu le sens général des Lettres patentes sur la presse, un groupe d'amis politiques se réunit, probablement sur l'initiative de Cavour, — car c'est lui qui relançait les collaborateurs, — pour rechercher le meilleur moyen de combattre ce double péril, « à droite les tempêtes des exagérés et à gauche les résistances des rétrogrades » ' ; ainsi résolurent-ils de fonder un journal qui développerait les idées de progrès par étapes, de sage liberté et d'indépendance nationale, déjà professées par le comte Balbo dans ses Spermize d'Italia et par Cavour dans ses différents articles. Le 10 novembre, le projet était arrêté dans ses grandes hgnes. Balbo prenait la direction politique du journal; à ses côtés, Santa-Rosa, Castelli, Franchi, et « beaucoup d'autres », et surtout Cavour.

Ces hommes étaient convaincus, intelligents, deux au moins d'une incontestable supériorité, mais leur inexpérience était complète en matière de presse, aucun n'avait idée delà direction d'un journal politique ni la moindre expérience delà rédaction rapide et d'actualité. Ils étaient d'ailleurs pressés de paraître le plus tôt possible, pour profiter des circonstances

Page 1