Cavour à Auguste de La Rive, M janvier
devait profiter de tous les incidents, tant dans le royaume qu'à l'extérieur, spécialement exploiter les maladresses de r Autriche pour exciter en Charles- Albert les justes susceptibilités de son très sincère patriotisme. Dans les journaux, les attaques se multiplièrent contre le cabinet de Vienne, — si violentes dans la Concordia, qu'il fallut, sur une démarche humiliante de l'ambassadeur autrichien, révoquer un censeur trop facile, — plus tempérées en la forme mais non moins fortes dans leRisorgiînento. « Nous serons forcés de faire beaucoup de patriotisme et de crier comme les autres contre l'Autriche », ainsi Cavour avait-il prévenu un parent favorable à la politique de Metternich '. En ce mois de janvier 1848, les incidents se multipliaient, qui donnaient aux libéraux l'occasion de presser sur Tindécis souverain.
Quelques troubles se produisirent au début du mois à Gènes, où l'atmosphère était plus nerveuse qu'à Turin. Une pétition circula, demandant le renvoi des Jésuites et l'inslitution d'une garde civique, et dix mille signatures l'appuyèrent ; neuf notables furent chargés de porter ce document au roi, et arrivés à Turin demandèrent audience au Palais. L'événement fit grand bruit et les journalistes libéraux résolurent de délibérer en commim sur l'attitude qu'il leur convenait de prendre ; avant même la réponse de Charles- Albert -, ils se réunirent, représentants de toutes les nuances du parti, à l'hôtel de l'Europe, sous la présidence du marquis d'Azeglio. Valerio et ses collaborateurs de la Concordia, qui représentaient Télémont avancé, demandèrent que l'assemblée se ralliât à la pétition des Génois et envoyât au roi
\. Cavour à Auguste de La Rive, 1± novembre 1847.
2. La date exacte de ces réunions demeure imprécise; en rapprochant les différents documents, lettres des participants, de l'ambassade de France, etc., on peut simplement conclure quelles se tinrent entre le bct le 9 janvier I8i8.
une délégation pour l'appuyer ; Cavour alors se leva et, au nom des rédacteurs du Risorgimento, déclara qu'il fallait con> prendre plus largement la question ; les événements de Gênes n'étaient point un accident, ils démontraient l'insuffisance du régime gouvernemental ; plutôt que d'appuyer vainement la pétition des Génois, on devait demander au roi s'il ne croirait pas le moment venu d'octroyer une loi organique qui en soutenant sous forme parlementaire sa, propre autorité, la raffermirait, et lui donnerait le soutien, la « caution » des votes de la nation. Le refus ou l'acceptation de la pétition génoise étfdt sans intérêt décisif; en demandant plus, une Constitution ou du moins un Statut, avec forme délibérative et représentative, toute la question serait nettement posée. Si le roi refusait, il aurait du moins connu les vœux de la nation ; s'il acceptait, il n'y aurait plus un gouvernement débile, mais un nouveau gouvernement qui ne serait plus responsable des faiblesses d'antan : alors suivraient tout naturellement les deux objets de la pétition, la garde civique et l'expulsion des Jésuites.
Ce discours, habile et hardi, mit le désarroi dans le groupe avancé ; Valerio réphqua par des arguments de prudence repoussant la proposition comme prématurée : probablement craignait-il que le projet de constitution, tel qu'il proviendrait du Risorgimento, fût trop modéré, en arrière des idées démocratiques de la Concordia. Mais un de ses amis politiques, Brofferio, fut plus loyal ; il déclara tout net qu'il voterait la proposition de Cavour : « J'irai, dit-il, toujours avec ceux qui veulent le plus. Et demander la constitution, c'est plus que demander l'expulsion des Jésuites ^ » Alors une discus-
1. En l'absence de procès-verbal nous avons tenté, non sans difficulté, de concilier les divers récits sur ces réunions, cpr. Santa-Rosa à Gioberti, 18 janvier 1848, dans Saraceno, Vita del Sanla-Rosa, p. 160, Brofferio,
sion confuse suivit ; Cavour répliqua, ses adversaires aussi, finalement le Risorgimento réunit la majorité sur une motion disposant « qu'en considération des graves événements de la Ligurie, on implorait de la magnanimité du souverain le grand bienfait d'une discussion publique en présence du pays, oij seraient représentés les intérêts, les opinions et les besoins de toute la nation ». C'était évidemment un texte de compromis, rédigé dans la confusion d'une fin de séance agitée. En même temps, on priait les membres de la députation génoise de suspendre toute démarche ; et l'on renvoya la suite de la délibération au lendemain.
La majorité — c'est-à-dire les partisans de la proposition Cavour — se réunit en effet, le jour suivant, dans l'hôtel du marquis d'Azegiio ; mais la réponse du souverain à la pétition génoise était connue ; le roi avait refusé de recevoir les délégués en leur faisant dire qu'il fallait avant tout que les lois fussent exécutées et qu'elles le seraient si besoin était ^ L'assemblée des journalistes décida d'envoyer néanmoins à Charles-Albert un mémoire exposant leurs vœux, Cavour se chargea de le faire parvenir au roi, et les directeurs du Messagei'o, du Risorgunento et de VOpinione de le publier en tête de leur prochain numéro. A cette insertion, la censure, quelque douce fût-elle, opposa un absolu veto ; on dut donc recourir à la publicité des journaux de Florence et de Rome, Cavour rédigea avec ses confrères Predari, Brofferio et Durando une lettre au roi, en lui envoyant « la relation précise des faits qui se sont passés dans les deux réunions », et priant « Sa Majesté do daigner reconnaître que leur seul but a été de concilier la grandeur du trône, la force du gou-
loc. cit., p. 2o et suiv., de La Rive, Cavour. \). 4 86 et siiiv.. Ghiala. Leilere, t. l, p. 7'J et suiv.