‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 160 sur 171 · Chiala. Leltere, t. I, p · texte numérisé non relu

Chiala. Leltere, t. I, p

fratelli possibles. » Des milliers de personnes se réunissaient place Saint-Charles, acclamant le roi, Naples, l'Italie. En province, même surexcitation et à Gênes la nervosité était telle que le gouverneur ne sachant plus que faire pour contenir la population, mandait à son ministre : « Ou une constitution ou le bombardement de Gênes ; si le premier parti n'est pas pris, je me retire \ » Cavour vo3^ait avec perspicacité les conséquences de l'événement, et, dans un article suî' la Constitution donnée par le Roi de Naples, 'û écrivait : « Nous croyons fermement que Fadoption du régime constitutionnel marque pour le royaume de Xaples une ère de régénération, de progrès et de prospérité.. . L'Italie a confiance. Rome, Florence et Turin sont sûrs que Pie, Léopold et Charles- Albert, magnanimes initiateurs de la renaissance italienne, sauront conduire à son achèvement leur glorieux et admirable dessein en fondant sur des bases fermes et profondes le plus splendide édifice des temps modernes : la Liberté italienne^. »

Tous attendaient la parole de Charles- Albert.

Le roi passait des jours de trouble et de douleur : pour tout homme, la difficulté de la vie est moins de faire son devoir que de savoir où est le devoir. Et dans cette âme de scrupules et d'hésitations, cette question se posait angoissante et pressante, que faire ? Accorder à son peuple le régime parlementaire, c'était parjurer la parole donnée en 1824 au roi, son prédécesseur, de renoncer à ses erreurs de jeunesse et de ne consentir jamais un statut amoindrissant ses pouvoirs souverains ; rompre avec la tradition huit fois séculaire de sa maison, qu'il ne devait point exister de lois hors la volonté du

i. Baron d'André à M. Guizot, 8 février 1848. 2. Le Risorgimento du 4 février 1848.

Prince ; manquer à la loi divine, qui avait confié au monarque, par délégation céleste, les pouvoirs de Dieu, et dont il ne pouvait se défaire au profit d'une nation aux mille volontés diverses; risquer la guerre avec TAutriche qui cherchait à circonvenir de sa puissance le petit royaume et formait avec les ducs ses vassaux une contre-ligue douanière, dirigée moins contre Rome que vers Turin.

Mais accorder cette constitution, c'était en même temps répondre à l'ardente demande de son peuple entier, des meilleurs serviteurs de sa couronne, ceux dont la famille était attachée depuis des siècles à sa race, les Balbo, les Azeglio, les Cavour ; assurer à son royaume une ère nouvelle, dans le progrès et la prospérité ; prendre, seul monarque de sang italien, la direction du mouvement national, et, par des luttes sanglantes peut-être, glorieuses certainement, refaire l'Italie.

Dilemme douloureux, où se débattait l'âme mystique de Charles-Albert, où tant de dangers paraissaient, quelque parti qu'on prît, que l'irrésolu monarque, // re tantenna, plutôt que de décider, pensait abdiquer.

Le 3 février \ il avait réuni ses sept ministres- en conseil de conférence ; différents d'origines et de tendances, ils avaient été d'un accord unanime sur la décision à prendre ; les uns, comme Borelli, « presque malgré leurs propres sentiments », les autres, comme Alfîeri, avec une chaleureuse conviction, tous firent valoir que l'opinion publique réclamait le régime représentatif, avec une énergie telle, que résister

1. Sur la concession du statut : Zanichelli. Lo slaluto di Carlo Alberto secondi i processi verbali del Consicjlio di Conferenza del 3 fibbraio al -'/ tnarzo 1848, Rome 1878. Manno. La concessione dello staluto, Pise, 1885 ; Racioppi et Brunelli., Commenta allô statuto del Régna, t. I, Turin, 1909.

2. Borelli au ministère de l'Intérieur : Saint-Marsan aux Affaires étrangères ; Avet à la Justice et aux grâces ; di Revel aux Finances ; des Ambrois aux Travaux publics ; Broglia à la Guerre et à la Marine ; Alfieri à l'Instruction publique.

348 GAVOUR

amènerait la Couronne à céder honteusement, après des luttes fratricides, ce qu'elle pouvait accorder librement pour le bien de l'Etat ; eux-mêmes en étaient si convaincus, que, si le souverain ne croyait pouvoir se ranger à leur avis, ils le solliciteraient de les remplacer. Emu, mais hésitant encore, Charles-Albert ne put se décider, et, sur le conseil de Revel, résolut de consulter les grands serviteurs de la Couronne.

Après une nuit d'insomnie, le roi voulut prendre l'avis de Dieu ; il manda le doyen des prélats piémontais, l'archevêque de Verceil, Alexandre d'Angennes et lui exposa ses scrupules, spécialement au sujet du serment prêté en 1824; le prêtre le rassura et le réconforta. Charles-Albert fit alors convoquer pour le 7 février un Conseil extraordinaire de conférence ^

Pendant ces tergiversations, l'opinion publique ^ qui les pressentait, se rfiontait. Des attroupements se formaient sur les places, et pour les .disperser le marquis d'Azegiio usait de toute son autorité, qui était grande n'étant point ofticielle- Les rédacteurs de la Concordia, reprenant l'idée émise par Valerio à l'hôtel de l'Europe, réclamaient l'institution immédiate d'une garde civique, qui, dans leur pensée, devait être une bonne arme pour presser sur la monarchie ; pour les réfuter, Cavour publiait dans le Risorgimento du 6 février un long article se terminant par un vigoureux et touchant appel au patriotisme de Charles- Albert. Dans une séance extraordinaire du Conseil municipal de Turin, un conseiller, Sineo, rédacteur à la Concordia, proposait à l'Assemblée de demander au roi l'organisation de la garde nationale, et à une forte majorité le conseil votait, tout au contraire, une motion sollicitant du roi l'octroi d'institutions représentatives.

1. Ces délibûrations et scrupules du roi, dans Racioppi et lirunelli, p. 10 et suiv.

Et c'était au Palais Royal un défilé de gens venus donner leur avis : parmi les royalistes « purs » quelques-uns poussaient à « octroyer » de suite, pour éviter une Assemblée constituante \ les autres, chaque jour plus rares, engageaient à la résistance.

Aboutir devenait une absolue nécessité.

Le 7, le roi tint un Conseil extraordinaire où, aux sept ministres, étaient adjoints une dizaine de hauts fonctionnaires et magistrats; ni La Marguerite, ni Villamarina, les révoqués d'octobre, n'avaient été convoqués, et, ceci est plus singulier, non plus le prince héréditaire qui avait alors vingthuit ans. L'unanimité ne se fit point, plusieurs se prononcèrent en faveur du maintien de l'état actuel, mais la majorité des membres extraordinaires déclara nécessaire une modification constitutionnelle, réclamée par le peuple, inévitable : Gallina, l'ancien ministre démissionnaire en 1844 à cause même de ses opinions libérales, Sclopis, avocat général à la Cour d'appel, soutinrent avec force que le Piémont, voisin de la France dont il subissait l'influence, devait, de toute évidence, avoir des organes légaux qui donnassent à l'opinion publique le droit de s'exprimer. Les sept ministres, consultés à leur tour, persistèrent dans leur précédent avis, qui était de modifier le régime politique en adoptant les principes de la Charte française de 1830. Les dissidents, « vaincus mais non convaincus », se rallièrent sur cette raison qu'il valait mieux que le roi octroyât une constitution avant que d'y être contraint.

Charles-Albert alors déclara qu'il se rangeait à l'avis de tous. La monarchie de Savoie entrait dans une nouvelle destinée.

Page 1