‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 17 sur 171 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

§ I. Au SORTIR DE l'Ecole. Débuts à la Direction du Génie militaire. — Vacances : alpinisme et séjour à Genève. — La vie mondaine à Turin : les salons, le jeu. — Etudes personnelles : le Journal de la Révolution piémontaise.

§ II. L'influence de J.-J. do Sellon. Les brochures sur l'abolition de la peine de mort. — Correspondance de Cavour avec son oncle. — La paix universelle ; les réserves de Cavour.

§ III. Garnisons de province. A Vinti mille : tristesse de Camille ; premiers différends avec son père. — A Exilles et Lesseillon : lectures, travaux et réflexions. — Voyage d'été et nouveau séjour à Genève. — Retour à la Direction de Turin.

§ IV. Le ROMAN DE Gènes. Nomination à Gènes ; la société génoise ; de précieux amis; Cassio. — L'incognita : marquise Giustianini; un amour mélancolique.

§ V. La Révolution de 1830. Affolement à la Cour de Turin. — Enthousiasme de Cavour. — Rrutalités policières à Gènes : Cavour suspect. — Retour à Turin. — Graves désaccords avec sa famille. — Révolution dans les duchés et les Romagnes ; l'esprit du cabinet de Turin. — Cavour envoyé au fort de Bard. — Sa démission.

Quatre années de travail intérieur.

Gravement malade à la fin de l'année 182fr; Cavour ne put prendre qu'en février 1827 son poste à la direction du génie à Turin où il était affecté comme lieutenant en second.

DansTorganisation militaire du Piémont, le génie avait une

place importante; serrée entre ses deux puissants voisins, redoutant sans cesse, à l'est comme à l'ouest, une invasion que de trop nombreuses expériences lui avaient démontré comme facile et désastreuse, le petit royaume ne pouvait se protéger que par une ceinture de fortifications ; vers la France, la défense était aisée, car les vallées présentaient des points de défense, redans naturels, que flanquait en seconde ligne le formidable mur des Alpes. Du côté de l'Autriclie, la plaine du Pô était d'une protection plus difficile; il avait fallu créer des forteresses, Alexandrie, Casale, Ivrée, profiter du réseau de rivières et de canaux que le pays oppose aux envahisseurs. Toute la science des ingénieurs militaires s'y était employée. Aux modestes travaux du jeunedébutant, Camille de Ga vour se mit avec ardeur et intérêt; il ne pensait point faire une longue carrière dans les armes, il y était entré surtout par tradition de famille, mais le côté scientifique de son arme l'intéressait vivement, et il était frappé de son utilité pratique pour son pays. Quelques mois, plus tard, causant par lettre avec son oncle de Sellon, fervent adversaire de la guerre, il exposait que dans sa petite situation lui-même travaillait à la paix en rendant plus difficile les hostilités . « Les officiers du génie, écrivait-il, qui s'efforcent de rendre les abords d'un Etat plus redoutables, coopèrent à empêcher, ou, du moins, à retarder les guerres en offrant un plus grand nombre de difficultés à vaincre à quiconque serait disposé de les entreprendre. Sous ce point de vue ils doivent bien mériter de l'humanité. Les places fortes, dit Carnot, sont seules éminemment conservatrices, tandis que tous les autres moyens delà gue?Te tendent à détruire^. » L'idée était juste, bien présentée.

1. Cavour au comte J.-J. de Sellon, 16 décembre 1828. Ruffini. La Giovinezza di Cavour, t. I, p. 52.

Son travail n'était point uniquement sédentaire ; aux études du bureau iljoignaitles constatations sur place ; bon marcheur, amateur des grands horizons, il se prit pour la montagne d'une belle passion, et, autant par goût que pour les besoins de ses fonctions, parcourut, Tune après l'autre, toutes les hautes routes qui d'Italie mènent en France ou en Suisse', (voies merveilleuses, où la hardiesse des plans rocheux trouvent dans la belle lumière italienne un relief, une chaleur admirables.

Il continuait en Suisse ces excursions pittoresques : il passa une grande partie de l'été à Genève ou dans les jolies villas que possédaient ses parents sur les bords du lac, spécialement au Bocage chez sa tante la duchesse de Clermont-Tonnerre, et à Allaman, chez son oncle le comte de Sellon. Ce miheu, tout ensemble sérieux et fort gai, ne pouvait exercer que la meilleure influence sur le jeune Camille, et son père s'en réjouissail, toujours inquiet sur l'avenir d'un fils qui lui ressemblait si peu. « Je prie, écrivait-il le 24 septembre 1827 à sa belle-sœur la duchesse, que l'on fasse beaucoup comprendre à Camille le besoin qu'il a de travailler... Tonnerre, qui est si bon, pourra dans ses promenades le lui rappeler. » Plus encore qu'aux homélies du bon duc, Camille se plaisait aux conversations tenues dans le château d'Allaman ; il y avait noué une charmante camaraderie avec M"^^ de Sellon, gentil « flirt » de cousin à cousines ; l'aînée, Adèle, qui devint la baronne Maurice, gaie, animée, spirituelle, avait avec lui de vives conversations, où les deux partenaires se relançaient les « bons mots » comme à la raquette et qui se prolongèrent par une amicale et amusante correspondance ; la seconde, « la douce Amélie », plus tard IVP* Révillod, toute différente,

1. Cavour à William Brockedon, 9 mars 1829, Ghiala, Leltere, t. V, p. 3.

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douce, tendre, « élégiaque », attirait Camille précisément par des qualités si différentes des siennes ; les cadettes écoutaient avec admiration ; et tout ce jeune monde parcourait la campagne, sous la protection de V « oncle Tonnerre », en devisant joyeusement. Cavour a lui-même dépeint cette agréable existence dans une charmante lettre à sa cousine Adèle, écrite quelques mois plus tard' : « Il est bien vrai, écrivait-il, que nous n'étions pas toujours d'accord, et que plusieurs légères querelles ont pu s'élever au sujet des lumières, des inconnus, qu'on ne connaissait pas, et autres; mais, de grâce, oubliez ces petites bagatelles, pour ne plus songer qu'aux agréables parties que nous faisions ensemble au Tilet et à la Comète, et à ces charmantes promenades où nous accompagnions notre Oncle, en discutant gravement sur nos inclinations respectives. »

A côté de ces conversations sentimentales, Camille avait avec son oncle, le généreux comte de ScUon, de longs et passionnés entreliens philosophiques ; dans les nobles desseins de cet « ami de l'humanité », le jeune homme trouvait l'écho et comme la réalisation de certaines de ses propres pensées, vagues encore, dont il abandonna d'aucunes, mais dont il développa fortement certaines autres, en les dépouillant de ce qu'elles avaient d'un peu nuageux pour les marquer du sceau de la réalité. Dès cet été de 1827, entre ces deux hommes, l'un d'âge mûr, l'autre au sortir de l'enfance, si différents de nature, mais tous deux épris de vérité et d'indépendance personnelle, s'engagea un commerce d'idées qui devint, l'année suivante, plus étroit encore dans une correspondance riche en influence sur l'âme même de Cavour.

L'automne amena la fin de ces vacances charmantes ;

i. Cavour ii Mn* Adèle de Scllon, 26 janvier 1828 ; Ruffini, p. 42.

Camille revint à Turin ; il devait y passer une année entière, plus ou moins occupé par son service militaire à la Direction du Génie. De l'enfant, l'homme se dégageait, avec un caractère indépendant parfois jusqu'à la révolte, en pleine réaction contre l'esprit d'absolutisme somnolent qui régnait à la cour et dans les cercles de Turin. « Peu de changements, aucune innovation », c'était à peu près la seule constatation que pouvait faire un observateur attentif.

Le marquis Cavour, son fds Gustave, son beau-frère d'Auzers, étaient gagnés par cette torpeur, et Camille bâillait parfois d'ennui à la maison familiale ; il commençait à fréquenter le monde : chose assez singulière, lui qui s'y plut tant^ quelques années après, s'}-- ennuya d'abord, par comparaison, semble-t-il, avec ce qu'il avait entrevu dans les salons genevois. « Si j'étais à Genève, écrivait-il à cette époque, où le meilleur ton règne dans la société, où l'on rencontre partout des gens éclairés et instruits avec lesquels on peut causer de choses solides et s'instruire en conversant avec eux, alors vous me verriez fréquenter la société et m'y amuser beaucoup. INIais à Turin, où il faut être en garde à tous moments pour ne pas tomber, où l'on ne rencontre que des personnes qui ne vous parlent que du théâtre ou le plus souvent de la chronique scandaleuse de la ville, je ne connais pas de chose au monde plus ennuyeuse que la société, à moins que l'on ne fasse la cour à une dame ; et il me paraît que ce qu'il y a de mieux à faire, c'est de se retirer autant qu'on le peut sans blesser aucune convenance sociale ^ »

Il ne devait pas tarder à tempérer son rigorisme, et à ne point se contenter des petits coins dans les salons. Mais avant

1. Marquis de la Tour du Pin au baron de Damas, li janvier 1823. Archives des Affaires étrangères. Correspondance Piémont.

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