‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 18 sur 171 · Cavour au comte de Sellon, 4 avril 1828. Ruffini, p · texte numérisé non relu

Cavour au comte de Sellon, 4 avril 1828. Ruffini, p

de briller auprès des femmes dans une société qui était galante, Cavour se livra à d'autres sottises ; il se mit à jouer avec passion, de petites sommes car son escarcelle de lieutenant était légère, mais assez fortes pour qu'il fût gêné des pertes éprouvées et tancé par sa famille ; on invoqua l'influence du comte de Sellon, qui décrivit fortement les conséquences terribles du jeu ; le jeune pécheur en convint. « Le jeu, confessait-il, vous donne une excitation, une crispation qui nuit aux occupations ordinaires et à la tranquillité. » Il abandonna les cartes pour les reprendre trop souvent : joueur passionné, repentant à chaque perte excessive, il ne devint qu'assez tard un joueur intermittent.

Entre temps, il se livrait à quelques études personnelles : par goût autant que par nécessité de carrière, il faisait diverses recherches scientifiques. « Je m'occupe principalement de Tétude des sciences mathématiques et mécaniques, écrivait-il le 16 juin 1828 ; car ce sont celles pour lesquelles j'ai le plus de disposition et d'aptitude. » Mais dès lors son esprit se détournait de ce que lui-même appelait « l'étude aride et fatigante du calcul », pour se consacrer aux « belles-lettres ». C'est à cette époque, vraisemblablement, qu'il composa son Journal de la révolution piémontaise, qui a été retrouvé dans ses notes personnelles; en se servant, comme guide, du livre de Santorre di Sanla-Rosa, il y exposait les événements de 1821, et, ceci est à remarquer, y développait déjà Tidée italienne, la fraternité des nations égrenées dans la Péninsule, leur haine commune de l'Autriche, leur aspiration à un régime libéral \

De plus en plus son esprit se portait vers les idées générales ; et quoiqu'il s'en défendît fort, quoiqu'il se prétendît

i. Berli. Cavour avanli il 1S4S, p. 74-75.

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inapte à toute métaphysique, et que « chez lui la folle du logis fût une vieille paresseuse qu'il avait beau exciter, elle ne se mettait jamais en mouvement* », c'étaient les problèmes de philosophie sociale, et les plus nobles, les plus ardus, qui l'attiraient passionnément. L'influence de son oncle de Sellon est ici directe et durable; elle a marqué une empreinte dans son esprit, profondément et à jamais. 11 convient de s'}' arrêter.

Croyant de tout son cœur généreux à Famélioration de l'homme et de l'humanité, le comte de Sellon avait depuis quelques années entrepris une campagne, noble et ardente, contre la peine de mort ". Il la tenait pour « une guerre de la nation contre un individu dont on regarde la destruction comme utile et nécessaire à la conservation de la Société » ; or elle manque son but, car « elle est inefficace comme exemple et comme répression du crime » ; elle choque les consciences « par les nombreuses erreurs commises dans tous les temps » ; elle est inutile, car les princes sages Font abolie, tel Léopold de Toscane ; elle doit être remplacée par des pénalités permettant aux délinquants « de réparer devant Dieu si ce n'est devant les hommes, les crimes qu'ils ont commis » ; enfin elle prive l'humanité d'une force qui peut être utilement consacrée

1. Propos tenu par Gavour à son cousin W. de La Rive qui le rapporte dans Le comte de Cavour, p. 45.

2. Les brochures de M. de Sellon à ce sujet sont nombreuses, on indiquera comme les principales : Un mot sur la proposition de M. de Sellon pour la suppression de la peine de mort, Genève, 1826 ; Lettre de l'auteur du concours ouvert à Genève en 1SS6 en faveur de l'abolition de la peine de mort, Genève, 1827 ; Lettres et discours en faveur du principe de l'invio' labilité de la vie de l'homme, Genève, 1828 ; Développement de la proposition de M. J.-J. de Sellon en faveur de l'abolition de la peine de mort, Genè\e, 1829. Sa fille, Adèle de Sellon, qui continua ses travaux, a écrit La peine de mort au XX» siècle, 2« éd., Paris, 1877.

m CAVOUB

aux travaux à'mihéi publie oaàht mise ea œuvre das eoloeies. Ces tâées vetmeni à une heure (averahU : Tétude du dfwt pénal sortait de rexamen des textes pour eberefaer sa sooree dans la pb3osoj(^bse et dans les feiîts : en 1S25, le goaveme' ment français avait publié le prgmîer compte rendu de la jnstiee mmindUe, intr^odnisanl ainsi dans la sdenee crimindle la méthode de Tcribservatitm ; ea lêÈê, un double eoneonrs était ouvert sur la l^îtimité et reffîeaeîté de la p^e de mort* et Genève par le comte de Sdlon, à Paris par la Société de MsrsAe chrétienne avec un jury con^itué du âae <J« BrogUe, de Guizot, de Ros^, de SisnuMidî; etc.

De ces nobles idées, une imagination jeune, ar\dente, géoéf«wse, ne se pouvait qu*épr«iîdre, et c'est Cavour lui^u^ne, tout ind^»endant qu'il fât et Êirmicbement jaloux de sa liberté intdleetu^le<, qui soUidtait les conseils du comte de Sellon, Il trouvait aux pensées s* élevées du philanthrope geneveis une tout autre allure qu^aux réflexions morties et somnolentes de sa Camille de Turin ; la Casa Cavour s'endormait ; Camille voulait vivre. « Je vous en prie, m&a cher oncle, écrivait-il le 4 avril i$2ê^, de continuer â m^iUuminer de vd^ consdls, et de me permettre de vous soumettre quelques réflexions de temps en temps, car c'est le plus grand ser^'ice que vous ()iouvez me rendre que de mWertir sur les âangata qui m'entourent et (d'jâulant qu'on est Wen plus port/; â croire les perscmnes qui pensent à peu près comme vous sur tons les p^ts important» que ceux dont les opinions vous ré%'oltent. Les conseik âft l'absolutiste d'Au^^ers ne me font pas h centième partie de Teflet que produisent ceux d*un philanthrope échûré comme vous. »

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Flatté de cette appréciation, heureux d'agir sur une jeune âme, brûlant de la convertir à sa foi, l'oncle de Sellon répondit en envoyant ses brochures. Et Camille de répliquer avec une justesse, un bon sens qui présageaient de son tempérament futur. « J'ai vu, écrivait-il le tC juin 1828, avec grand plaisir que la cause pour laquelle vous combattez, qui est celle de l'humanité et de la civilisation, a fait de grands progrès ; on ne peut tout obtenir à la fols, et l'on ne peut se llatter de faire changer totalement d'opinion des personnes qui ont été élevées et qui ont vécu sous l'empire des prt^ugés jusqu'alors universellement reconnus, ni d'entraîner toutes les personnes nouvelles dans le sentier de la justice et de la raison. Mais lorsque la vérité peut se faire entendre, lorsqu'elle a d'éloquents interprètes, tous les jours elle fait des conquêtes, soit en ralliant de nombreuses troupes sous ses étendards, soit en gagnant quelques positions sur ses ennemis. . , C'est pour cela qu'on voit les personnes les plus éclairées s'élever contre la peine de mort ou, si du moins elles n'en réclament pas l'abolition totale, révoquer en doute son utilité et sa justice et appeler sur cette question vitale un j)rofond examen. »

La conversation continua sur le même sujet avec d'autant plus d'inlérèt pour les deux correspondants que la polémique engagée contre la peine de mort prenait chaque année plus de force. Les concours ouverts à Paris et à Genève s'étaient clos en 1827 : un même auteur avait obtenu les deux couroimes, c'était un tout jeune homme, Charles Lucas, qui débutait ainsi dans une belle carrière de sociologue et d'économiste ^ et son mémoire, paru la môme année sous le titre : Du système pénal et répressif ci de la peine de mort en particulier^ eut

1. Cliarles Lucas diniiit irispcrtoiir géinTal au tniiii.stîîrc de l'Inléricur, membre de riiistitut.

une certaine influence sur la réforme du régime pénitentiaire à laquelle son auteur devait longtemps contribuer en France dans ses fonctions administratives. Le comte de Sellon en profitait pour multiplier discours, propositions ou brochures, et pour échauffer le zèle de son neveu : mais celui-ci, tout acquis qu'il fût aux idées de son oncle, répondait avec plus de mesure que d'enthousiasme et dans ses lettres apparaissait, très nettement désormais, cet esprit de libéralisme prudent et de progrès par étapes qu'il apporta plus tard au gouvernement des hommes. Sa lettre du 5 mars 1829 est particulièrement significative à cet égard. « Je crois bien, écrit-il, que les philanthropes ardents doivent attaquer de front la peine de mort, mais qu'en même temps les législateurs doivent agir progressivement pour ne pas opérer une révolution subite qui pourrait entraîner de graves désordres momentanés. Le forçat évadé, qui, ayant fini de se corrompre au bagne, ne craint plus que la mort, se livrerait peut-être à toute sorte de crimes, si un changement subit dans le Code pénal lui assurait l'impunité de la mort. Le philanthrope doit indiquer le but et les moyens qui présentent le moins de difficultés, et quoique le but soit excellent, si on veut l'atteindre directement on court les plus grands dangers. Pour traverser une montagne qui nous sépare d'une plaine fertile, il faut faire de longs détours pour éviter les précipices dont le chemin est parsemé le plus souvent. »

Peut-être le bouillant apôtre trouvait-il que ce néophj-te manquait d'enthousiasme et que pour un garçon de dix-huit ans il montrait une bien précoce raison. Mais déjà il lui prêchait de nouveaux dogmes.

Logique dans son apostolat en faveur de 1' « inviolabilité de la vie de l'homme », le comte de Sellon estimait difficile aux nations de supprimer la peine de mort pour conserver leur existence aux criminels, alors qu'elles-mêmes vident leurs

querelles en répandant sur les champs de bataille le sang innocent de leurs enfants ^ Ainsi de ses études sur le droit criminel et le régime de répression, allait sortir une noble campagne contre la guerre, pour la paix par la justice entre les peuples : soixante- quinze années avant les conférences de La Haye, il prêchaitl'arbitrage international; près d'un siècle avant le Congrès de Paris il réclamait la naissance d'une Société des Nations. Et, par une coïncidence heureuse, — qui est un effet non du hasard mais d'une tradition intellectuelle, — ce précurseur parlait à Genève, siège futur de la Société qu'il rêvait.

Dans une nouvelle série de brochures', il met à nu les désastres que causent les grandes guerres : jeunes existences fauchées, ruines matérielles ; il en étudie les causes, les unes tenant à la nature même de l'homme, à sa violence native, les autres tout artificielles, provenant d'institutions vicieuses dont les pires, à l'en croire, sont les armées permanentes ; il en cherche les remèdes, le retour aux principes du christianisme, la création des Sociétés de la Paix ^, le développement de l'arbitrage international, son organisation rationnelle. « La permanence d'une conférence composée des représentants des puissances, écrit-il, permet de promptes explications sur toutes les causes accidentelles de désunion et fournit un moj^en tout naturel de rapprochement quand les cartes sont brouillées : c'est le germe d'un tribunal arbitral européen,... sorte d'aréopage universel dont ressor tiraient les chefs des nations. »

1. J. de Mello. Notice sur le comte Jean-Jacques de Sellon (Paris, 1847).

2. Lettres et discours en faveur de l'inviolabilité de la vie de l'homme (Genève, 1828) ; Lettre du fondateur de la Société de la Paix de Genève (Genève, 1833) ; Qu'est-ce que la Société de la Paix (Genève, 1833) ; Adresse aux chrétiens de toutes les communautés (Genève, 1834), etc.

3. La Société de la Paix de Genève fut créée par M. de Sellon en 1830, la seconde en date de l'Europe.

Le comte de Sellon n'avait point manqué d'exposer à son neveu ses généreux desseins, et soit dans leurs entretiens, soit dans leur correspondance, la « guerre à la guerre » prenait une place intéressante. Mais ici, comme sur la question <le la peine de mort, il avait pour interlocuteur un esprit éveillé mais très prudent, fort disposé aux progrès, pourvu ■qu'ils ne brusquassent point les institutions en cours au risque de les briser, et n'exposassent son pays à aucun danger. Dans une première lettre, datée du 16 décembre 1828, Cavour se montrait très réservé. « Je partage pleinement votre opinion sur le malheur des guerres, écrivait-il ; mais cependant vous -conviendrez que le meilleur moyen de les éviter, c'est de s'y préparer et de présenter un appareil imposant de défense aux -ennemis qui seraient tentés de menacer notre pa3^s. Si vous voulez la paix, préparez-vous à la guerre, a été un adage répété de tout temps et dont la vérité n'a jamais été plus reconnue que dans ces temps-ci... Il n'y a nul doute qu'il y aurait un incomparable avantage à jouir d'une paix perpétuelle, au milieu des bienfaits d'une civilisation naissante ; tous les efforts des philanthropes généreux et des vrais citoyens doivent tendre à ce but. Mais malheureusement nous vivons au milieu des partisans de l'ignorance, de l'absolutisme, de la barbarie. Si les défenseurs delà civilisation se désarmaient pour ne point grever les peuples, les barbares du Xord, et les sicaires de M...^ auraient bientôt profité de la confiance des honnêtes gens, et l'Europe serait replongée dans les ténèbres dont tant de maux n'ont pas suffi pour la retirer entièrement. »

Mais l'apùtre de la paix avait la forte persévérance de tous les croyants; au commencement de l'année 1829, cet iiomme «lûr, absorbé par ses travaux, déjà notoire en Europe, pre-

i. Metternich, évidemment.

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nait le temps d'écrire au tout jeune lieutenant deux longues lettres où il développait ses nobles desseins et il lui envoj^ait sa brochure sur « l'inviolabilité de la vie de l'homme », premier linéament de son plan pour une entente internationale. Avant de répondre, Camille réfléchit longuement : il trouvait indigne de sa jeune conscience de répliquer par des banalités ou de vaines flatteries ; sa prudence naturelle ne le menait ni si loin ni si vite qu'allait l'enthousiasme de son oncle; il comprenait la nécessité de combattre la guerre, mais voyait mal la prompte réalisation des moyens proposés par le philanthrope genevois. Ainsi écrivit-il la lettre du 5 mars 1829, dont on a déjà donné un extrait ', et où apparaît bien son tempérament mesuré. « La cause de la civilisation m'est aussi chère qu'à aucun autre, y dit-il. Je consacrerais volontiers ma vie entière pour la faire avancer d'un seul pas... Je crois qu'il serait utile de proclamer l'inviolabilité de la vie de l'homme, je crois que la guerre est un des fléaux les plus désastreux de l'humanité, et que la paix universelle, si elle n'était pas achetée au prix de la liberté des peuples, serait le plus grand bienfait de la divinité ; je crois que la civilisation de l'Afrique serait une œuvre grande, généreuse et en même temps utile aux nations déjà civilisées. Je réclame comme vous que l'esprit de l'Evangile soit la règle de la morale pubhque et privée. Mais tout en admettant ces points importants, je doute que, en l'état actuel de l'Europe, les moyens que vous proposez produiraient l'effet que vous en attendez... L'arbitrage européen... ou serait illusoire, ou ferait acheter la paix par le sacrifice d'intérêts bien autrement puissants. Il me paraît prouvé que la civilisation seule peut mettre un frein aux passions des monarques et des peuples, et les éclairant les uns

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