‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 27 sur 171 · Cavour à son irùre, 30 novembre 1828. Cpr., p. TU · texte numérisé non relu

Cavour à son irùre, 30 novembre 1828. Cpr., p. TU

2. Le marquis de Cavour à la duchesse de Clermont-Tonnerre, M septembre 18:27.

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Le roman de Gavour est longtemps resté dans une ombre discrète, il n'était connu que par de délicates allusions de ses proches \ plus tard par des lettres d'où les noms et prénoms étaient supprimés, et celle qu'aima un grand homme était célèbre avant d'être connue, désignée par ce simple surnom: rincognita. L'histoire a été plus brutale : elle a voulu, elle a révélé les noms et les dates" ; heureusement il reste en cette idylle assez de mystère pour en conserver toute la poésie. Elle s'appelait la marquise Anna Giustiniani, née Schiaffmo ; son grand-père maternel, le comte Gorvetto, financier important de Gênes, s'était donné au « parti français », à Napoléon d'abord qui l'avait nommé conseiller d'État, à Louis XVUl ensuite qui lui avait délivré des lettres de naturalisation et l'avait appelé au Gonseil comme ministre des Finances en 1815 ; l'aînée de ses filles avait épousé le baron Joseph Schiaffino, également naturalisé français, d'abord maître des requêtes au Gonseil d'État, puis nommé en 1817 Gonsul général de France à Gênes; il garda jusqu'en 1830 ces fonctions et j'ai souvent eu recours à sa correspondance officielle, conservée aux Affaires étrangères, source féconde en renseignements très sûrs et d'une grande précision. Le baron et la baronne Schiaffino n'avaient qu'une fille, Anna, l'amie de Gavour.

M"* Schiaffino avait reçu une éducation toute française ; elle écrivait d'une manière délicate, ses quelques lettres à Gavour publiées jusqu'à ce jour, marquent une âme mélancolique, passionnée, toute portée à la tendresse et à l'enthousiasme. Elle n'avait point la beauté éclatante des filles de Gênes,

•1. W. de La Rive. Le comte de Gavour, p. 46.

t. Faldella. l fratelU Raffiiu, sforia délia f/ioui/ie Italia (1900), p. 134 ; Ambrosini, Cavour innamorata e rivoluzionario, dans la Tribuna du 5 août 1910 ; Pescio, Vlnnominata. dans le Seccolo XIX du 10 août 1910 ; Ruffini, Aa Giovinézza del conte di Cavour, t. I, p. lOt et suiv.

mais sa « douce figure » souvent empreinte de tristesse, possédait une rare séduction. Charmante d'expression et d'attitude, les veux tantôt baissés mystérieusement, tantôt relevés pleins de flammes, elle ne se livrait point facilement, mais lancée dans une discussion, s'y emportait tout entière ; alors elle devenait belle, par le feu de son regard, l'animation de ses traits, sa volonté de persuader son interlocuteur. Elle avait fait un beau mais non un bon mariage ; elle avait épousé en 1 826 le marquis Etienne Giustiniani, fils d'une des premières familles patriciennes de Gênes; mais aucune intimité de cœur ni de pensée n'existait entre eux; un fils né en 1827, une fille née en 1828 ne leur servirent pas de traits d'union. Et cette déception d'un bonheur manqué avait augmenté chez la jeune femme sa mélancolie naturelle, exagéré aussi ses opinions personnelles. Petite-fille et fille d'hommes d'Etat, vivant dans le monde diplomatique, elle avait tout naturellement fait de la politique ; d'emblée, elle avait adopté le parti le plus libéral, et il est assez singulier de voir cette femme, aristocrate par ses origines et son mariage, faisant dans l'intimité profession de foi républicaine et tenant Armand Carrel pour un dieu. Dans ses chagrins intimes, elle avait passé par une intense crise religieuse; dans sa prime jeunesse, « les Psaumes et l'Évangile avaient été ses lectures favorites », elle s'était plu à méditer sur les œuvres ascétiques de saint François de Sales ; mais « elle découvrit l'absurdité des pratiques catholiques, une vertu bornée, ignorante de tout ce qui n'était pas de la sacristie ne remplissait pas ses vœux ». Son âme vibrante aspirait à un idéal qu'elle ne pouvait elle-même définir. « Elle voulait aimer tout, connaître tout ^ » Dans son splendide palais, près de son mari, de ses enfants, entourée de

1. Ces passages, extraits d'une lettre de la marquise Giustiniani à Cavour, 1834. Berti, p. 175.

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ses parents, d'une foule d'amis, elle vivait dans une solitude profonde. Elle s'ennuyait. La passion Tattendait.

En ce printemps de 1830, Camille de Cavour arriva à Gênes ; il rencontra dans les nobles salons la jeune marquise Anna ; tout les rapprochait. Ils avaient reçu la même éducation et une identique culture : tous deux pensaient en français. Nés^dans des familles patriciennes, leurs esprits indépendants avaient déchiré les principes étroits et désuets de leur monde et, non sans douleur, rompu avec leur religion formaliste pour croire à un Dieu de bonté. Ils avaient un môme idéal, la liberté, une même foi dans le progrès de la civilisation. Tous deux étaient agités d'une même inquiétude, atteints comme d'un tourment intérieur. Ils étaient faits l'un pour l'autre. Leurs conversations roulèrent d'abord sur la politique et l'avenir des peuples, qu'ils entendaient de môme manière ; quelques mots tendres ne tardèrent point à s'y mêler; ils s'aimèrent. Leur amour a droit au voile de la discrétion.

Leur passion ne fut point éphémère, car elle avait des causes profondes et durables, une communauté de sentiments et d'espérances. Sans doute la vie les sépara. Cavour connut d'autres amours, mais à deux ou trois reprises ils se reprirent, la marquise Anna toujours aussi enflammée, Camille touché de safidéhté^ Eloignés, ils échangeaient par lettres leurs enthousiasmes ou leurs haines, et puis leur correspondance se fit plus rare ; au jour où, affaiblie par une lente maladie, M™^ Giustiniani sentit qu'allait finir une existence attristée par les souffrances et de tragiques difficultés, elle écrivit une dernière et touchante lettre à celui qu'elle avait tant aimé : « La femme qui t'aimait est morte — elle n'était point belle — elle avait trop souffert, ce qui lui manquait elle le savait mieux

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