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que toi. Elle est morte, te dis-je, et dans ce domaine de la mort elle a rencontré d'anciennes rivales. Si elle leur a cédé la palme de la beauté dans le monde où les sens veulent être séduits, ici elle les surpasse toutes. Aucune ne t'a aimé comme elle — aucune, car ô Camille, jamais tu n'as pu apprécier l'étendue de mon amour... Camille, adieu. Au moment où j'écris ces lignes, je suis dans Tinébranlable résolution de ne te revoir jamais. Tu les liras, — j'espère — mais lorsqu'une barrière insurmontable s'élèvera entre nous, — lorsque j'aurai reçu la grande initiation aux secrets de la tombe — lorsque peutêtre (je frémis en y songeant) je t'aurai oublié, )> Ayant écrit cet adieu passionné elle traîna quelques mois encore sa douloureuse existence et doucement elle mourut le 30 avril 1841. L'amour de la marquise Giustiniani avait sur Gavour le même effet que l'amitié de Cassio, il développait ses opinions libérales; en cette année de 1830, un événement se produisait, qui accroissait encore chez le jeune homme l'enthousiasme poar la liberté : la Révolution éclatait à Paris,
Ce fut un coup de tonnerre à la cour de Turin. Dans son assoupissement volontaire, elle croyait que tout dormait avec elle. Le premier ministre, marquis de La Tour, répétait depuis si longtemps aux ambassadeurs étrangers : « Ça va mal, ça va très mal », qu'il avait fini par ne plus le croire. Et le roi ne pouvait se décider à prendre aucune résolution, répondant, quand ses ministres le pressaient trop, par un « J'aviserai » qui équivalait à un classement définitif ^ Si bien que du haut en bas de l'échelle administrative, tous gémissaient sur
i. .M. (le Chasteau au prince de Polignac, i'J mars, 7 avril 1830.
le mauvais esprit du siècle, et nul n'agissait pour le contrecarrer ou s'y conformer. Quelque chose comme le château de la Belle au Bois dormant.
Il faut le reconnaître, la situation de la monarchie sarde était difficile, prise entre ses deux grands voisins. Comme le remarquait un sagace observateur du quai d'Orsa}^ la Sardaigne était de toutes les puissances « une de celles qui ont conservé l'attachement le plus entier aux systèmes d'absolutisme et d'aristocratie et une des plus exposées par leur situation topographique à l'influence morale et matérielle des partis qui s'agitaient en France... La crainte des idées françaises effrayait la cour de Turin ; elle hésitait entre l'inquiétude qu'elle en éprouvait et celle que lui inspirait l'ambition de l'Autriche toujours empressée à se montrer à elle comme protectrice ^ ». Mais trop indécis pour se prononcer entre la politique réactionnaire de Metternich-Polignac et les principes modernes de l'école libérale, trop faible d'ailleurs pour exercer une influence européenne, le gouvernement de Turin restait dans une inaction somnolente, se plaisait à une volontaire ignorance des mouvements prêts à éclater, et suivait l'exemple de l'autruche devant le danger, la tête sous l'aile.
• Il ne manquait point pourtant, dans le royaume sarde, d'esprits avisés pour prévoir l'inévitable catacl^'sme de la monarchie très chrétienne; Camille Cavour, qui les fréquentait et était inspiré par ses amis de Genève, se demandait, dès le moisde janvier, « marcherons-nous, ou serons-nous refoulés par Polignac et consorts au bon vieux temps? J'espère beaucoup de la sagesse et de l'énergie des Chambres, des progrès de l'esprit public, de la diffusion des lumières. Mais je crains également la faiblesse du roi, l'entêtement du Dauphin, la
i. Mémorandum au ministre des Affaires étrangères : Sardaigne. juillet 1830 à février 1831. Correspondance Piémont, 1830, n" -'34.
Cavour. — i. 6
fureur des ultras, la sainte horreur des prêtres et la bassesse des ventrus. Les ministres actuels peuvent faire bien du mal à la France, et par conséquent à TEurope, mais du mal quelquefois résulte un bien ^ » .
Et, six mois plus tard, des ordonnances résultaient les trois Glorieuses.
La nouvelle , qui en parvint à Turin dans les premiers jours d'août, y détermina un véritable affolement. Sur le coup, le marquis de La Tour, revenu en hâte de sa villégiature, chercha en vain un appui en Autriche, et ses conciliabules avec l'ambassadeur de la cour de Vienne, M. de Senfft, furent si fréquents et intimes que le bruit déjà courait de la signature d'un traité d'alliance offensive qui livrerait aux troupes autrichiennes les forteresses du Piémont " . La prudence native du premier ministre le reprit ; que gagneraitil à attaquer le premier le nouveau gouvernement français ? des coups, d'abord, le hautain protectorat de l'Autriche, ensuite. Il se contenta d'augmenter l'armée de quelques milliers d'hommes, d'exercer vivement les soldats sous prétexte de revues générales, d'approvisionner les places fortes et d'attendre dans la mauvaise humeur. 11 prétendit n'accorder la « libre pratique » aux bâtiments français que s'ils baissaient leur pavillon tricolore avant d'entrer dans un jx»rt de la monarchie et interdire aux matelots descendus à terre le port de la nouvelle cocarde. Les protestations énergiques de notre consul général à Gênes, le baron Schiaflino \ les remontrances plus diplomatiques de notre ambassadeur à Turin, M. de Chasteau, assez embarrassé car iln'était plus «accrédité»,