‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 3 sur 171 · CHAPITRE PREMIER LES TRADITIONS DE FAMILLE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER LES TRADITIONS DE FAMILLE

§ I. Les premiers Bensi. Chiéri, berceau de la famille. — Acquisition de Santena. — Dislocation de la famille. — La fortune des comtes de Santena.

§ IL Les Cavour. Le marquis Michel-Antoine. — Décadence et nouvelle fortune. — La famille de Sales. — Michel de Cavour.

I III. Les Sellon. Les ancêtres maternels du comte Camille. — Adèle de Sellon. — Son mariage avec le marquis Michel. — Les vertus familiales.

Tout homme subit dans sa jeunesse des influences variées qui dominent son intelligence : la race, la famille, le milieu, l'éducation, le climat même agissent sur lui par direction ou par réaction ; sa personnalité ne se dégage ensuite que sous la poussée de sa volonté et des événements. Pour comprendre exactement la formation intellectuelle et les débuts de Camille Benso, comte de Cavour, il est donc nécessai<re de rechercher quelles traditions il a rencontrées à son entrée dans la vie, de quel milieu il est issu, sous quelles influences il s'est formé.

La ville de Chiéri, dont sont originaires les Bensi de Cavour, et à l'histoire de laquelle leur famille a été mêlée pendant

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quatre siècles, est située à une douzaine de kilomètres et au sud-est de Turin, au flanc de coteaux qui dominent une plaine verdoyante. La région est agréable, fermée au nord par des collines frangées de pins, prolongée au sud et à l'infini par des terres fertiles. Rien ne choque le regard comme rien ne l'attire, c'est un pays de lumière douce et de climat tempéré, fait pour une population d'humeur égale, de sens pratique et d'équilibre moral.

La ville môme est fort ancienne, mais elle n"a pris quelque importance qu'au xîf siècle, lorsque les cités de la plaine piémontaise ont lutté contre leur seigneur pour se constituer en municipes indépendants. Asti, Novare, Verceil, Casai, Ghiéri, dix autres, guerroyaient vers 1154 contre les marquis de Montferrat, les comtes de Biandrate, les évoques de Turin, avec une vaillance et un succès que seule l'intervention de Frédéric Barberousse parvenait à dompter. L'empereur repasse les monts ; le combat reprend sans trêve. C'est à ce moment qu'apparaît la famille dont Camille Cavour fut un des derniers enfants'.

Au milieu du xif siècle un Benso inconnu s'établit à Chiéri : d'où venait-il? Sortait-il d'une des nombreuses familles Bensia, Benso, Benzo, établies de longue date dans le Milanais.^ Avait-il franchi les Alpes et apportait-il d'Allemagne la devise « Gott will Recht » demeurée jusqu'à nos jours dans le blason de sa descendance ? Rien ici n'est certain, et l'on doit se borner à cette constatation : en 1170 existait à Chiéri, une dame noble, domina Bensia, riche bourgeoise, mariée probablement à quelque étranger car son fils empruntait son nom, Ubertus de domina Bensia. Citoyen influent dans sa cité,

1. Sur les ancêtres du ministre, Paul Matter, Les ori/jines des Cavour, Paris, I'JI2 (cxlrail do la Revue historique, t. CXI), d'aprt^s les travaux d'Angius, Manno, Cibrario, Casalis, Berti et des documents inédits.

Ubertus va jouer son rôle dans la lutte modeste, quoique violente, engagée entre Chiéri et son suzerain, l'évêque de Turin.

A huit kilomètres de Chiéri, les chanoines de l'église Saint- Sauveur à Turin possédaient le riche domaine de Santena situé sur le torrent de la Banna, dans une plaine riclie et bien cultivée. Santena était dès lors un simple village entouré de vergers, de jardins potagers et de grasses prairies. Fécondé par les torrents issus des Alpes qui lui forment une ceinture bleuâtre, le pays est favorable à toutes cultures, aux céréales comme à la vigne, aux arbres fruitiers comme aux pâtures. Les bourgeois de Chiéri convoitaient ces belles terres et employaient tous moyens pour s'en saisir. Ils usèrent de la force d'abord et envahirent la région ; mais en 1184 l'évêque Milone exigea la restitution du domaine aux chanoines, ses protégés. Le 11 février, Ubertus de domina Bensia et quelquesuns de ses concitoyens signaient tristement un acte où ils s'engageaient, au nom de leur ville, à restituer les terres de Santena, à payer une indemnité d'occupation et à rétablir dans leur propre cité l'autorité de l'évêque. Mais ils étaient gens de ressources et de persévérance : ils attendirent la mort de l'évêque, alignèrent leurs sacs d'écus, et le 8 mars 1191 un cousin d'Ubertus, Guillelmus Bensius, acquérait des chanoines de Saint-Sauveur, en copropriété avec une dizaine de ses concitoyens, « Santena avec son château, sa villa, tout le district, libre pouvoir avec tout honneur et pleine juridiction, avec les terres, vignes, bois, herbages, eaux et aqueducs, le tout au prix de cinq cents livres moins vingt-trois deniers en bonne monnaie de Suse ».

Au cours des âges, la propriété fut partagée entre les descendants des acquéreurs, puis telle elle est restée d'âge en âge ; vingt générations de Bensi y ont passé, et, là même,

au xix" siècle, Camille Benso de Cavour y a joué dans sa jeunesse, pris ses heures de repos dans son active maturité, pour enfin v dormir de son dernier sommeil.

Groupés d'abord en un seul bloc, vivant ensemble à Chiéri ou à Santena, les Bensi se divisent au milieu du xuf siècle en deux lignées, chacune prenant le nom d'une terre familiale : Bensi de Santena qui se prolongeront jusqu'en i740; Bensi de Ponticelli, de Mondonio, d'Albugnano, d'Isolabella, enfin de Cavour, dont le dernier rejeton mourra en la personne du marquis Ainard de Cavour, neveu du ministre. Pendant trois siècles, ils resteront la plupart fidèles à leur coin de terre, patriciens de Chiéri, laborieux, intelligents et autoritaires; pour se protéger contre les révoltes de la plèbe ou les surprises des bandes armées, ils se sont contruit de vastes et solides demeures, aux murs crénelés et aux fenêtres grillagées, dominées par de hautes tours, et pouvant offrir à tous es membres d'une même lignée un sûr asile contre les ennemis de la ville et du loin. Dans cet « albergo » familial, le chef reçoit ses fermiers, prépare l'envoi de ses céréales et de ses vins, prête son argent à bon intérêt : car cette aristocratie est active, sait la valeur de ses récoltes et de son argent, et à Chiéri, tout comme à Venise, Gênes ou Florence, elle a fondé des banques qui se ramifient dans toute l'Italie, en Provence, en Suisse et jusque dans les Flandres.

Mais au xv® siècle, Chiéri s'affaiblit ; elle a vaillamment lutté contre les seigneurs, les évêqucs ou les républiques du voisinage, contre elle-même parfois, divisée en deux factions, l'aristocratie et la plèbe. Puis les villes de la plaine ont grandi, les manjuis de Monlfcrrat sont devenus trop forts, et la petite cité a dû faire appel aux ducs de Savoie : c'est la mort de son indépendance; sur toutes ces républiques du Piémont, Asti, Verceil, Coni, Chiéri, les ducs de Savoie

mettent la main, par des traités chacun plus excessif que le précédent; la torpeur envahit les petites cités; dans la sécurité, elles s'endorment. Beaucoup de familles aristocratiques en meurent, mais les plus robustes en tirent une force nouvelle, contraintes à dépasser d'étroites frontières, à connaître les grandes affaires, à éprouver de pires difficultés, mais aussi à recueillir de plus hauts succès. Ainsi advint-il des Bensi : au xvf siècle, on les voit se répandre dans lltalie entière, soldats ou prêtres, diplomates ou magistrats, la plupart actifs, intelligents, insinuants.

Turin devient le centre de leurs intérêts et de leurs affections. Le grand mouvement du xvi^ siècle avait donné à la capitale du Piémont un développement rapide ; située sur la grande voie de France en Italie, elle s'enrichit, malgré les guerres, de toute l'animation qui réunit les deux pays, et les riches familles des deux côtés des Alpes viennent y fixer, avec la dynastie régnante, leur domicile et leur activité. Ainsi les deux branches des Bensi s'attachent-elles désormais à la fortune de la famille de Savoie.

La lignée de Santena parvint la première à la grande notoriété ; Fun des siens, Giafîredo Benso, fut au commencement du xvif siècle l'un des plus rudes soldats et des meilleurs soutiens des ducs. Tenace défenseur de Montmelian contre l'armée de Louis XIII en 1630, victorieux assaillant du belvédère d'Asti contre les soldats de l'Espagne, il prend la première place dans les conseils du duché, grand homme dans son petit pays. Désormais les comtes de Santena sont à la tête de l'aristocratie savoyarde, et leurs représentants s'élèvent partout, dans l'armée, l'église, la magistrature. Au commencement du xviif siècle, l'opulent et fastueux comte Charles-Octave rivalise de luxe avec les plus riches, et, pour imiter son voisin, le marquis Tana, il construit le château resté

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depuis lors la propriété de sa famille. Devant la cour d'honneur, largement plantée, s'élève une des façades, l'autre donnant sur de vertes pelouses que terminent agréablement des groupes de beaux arbres ; un rez-de-chaussée de hauteur majestueuse, deux étages que terminent quelques pilastres et vases d'ornementation, telle est cette demeure seigneuriale. Les comtes de Santena n'y firent d'ailleurs point longue lignée : cette famille si nombreuse en rejetons, s'effrite en quelques années; son dernier héritier mâle décède en 1748, et un cousin, le marquis de Cavour, engage pour reprendre Santena une lutte procédurière qui durera trente ans.

Les Bensi de Ponlicelli et Cavour avaient eu une fortune plus lente que les comtes de Santena, et plus traversée d'heurs et malheurs. Leurs générations s'étaient succédé dans des alternatives de splendeurs, de tragédies et de ridicules. Parmi eux Ton trouve de vaillants guerriers, tels que le comte Pompilio Benso, vainqueur des barbares sur mer et des Espagnols sur terre ; des magistrats concussionnaires, comme le Président Amédée Benso et le Conseiller Joseph- Antoine Benso, qui tous deux tantôt présidaient les Conseils et tantôt méditaient dans les geôles sur la fragilité des grandeurs humaines ; de pieux chevaliers de Jérusalem et des maris illustres par les aventures de leurs femmes.

C'est au milieu du xvii'' siècle que l'un de ces Bensi s'adjoignit le titre de Cavour. Michel-Antoine Benso était un fin courtisan, homme habile qui sut doubler sa fortune par un riche mariage et acquérir par ses bons conseils la confiance de son monarque; en 1640, le duc Charles-Emmanuel qui était un sage et prisait les gens avisés, lui concéda la terre

et le marquisat de Cavour. Dans une vallée du haut Piémont, se dresse un roc altier, que dominait jadis une citadelle perchée en vrai nid d'aigle ; à son pied dort un bourg paisible. Le fief était vacant, lorsque le duc le bailla à son fidèle conseiller non sans lui réclamer, d'ailleurs, de copieux droits de concession ; le domaine était de petite importance, car les terres étaient peu étendues, et il n'en dépendait que de médiocres fermes ou des moulins de mince revenu ; mais le titre était beau et le marquis de Cavour marchait de pair avec la première noblesse du pays. Michel-Antoine égalait ses cousins de Santena.

A la seconde génération, le beau nom faillit sombrer dans le ridicule et devenir le synonyme de Sganarelle. Il y avait vers i658 à la Cour, comme demoiselle d'honneur de la duchesse-mère, une jolie fille, pétillante d'esprit et de gaîté, Jeanne de Trécesson. Le duc Charles-Emmanuel la remarqua, elle ne lui fut point cruelle, et un mari devint indispensable comme paravent. Maurice-Pompilio, deuxième marquis de Cavour, donna dans le piège, épousa et fut la risée de la ville. Longtemps il ignora son malheur ; quand il l'apprit, il pardonna d'abord, et prit la frontière ensuite en cédant à son frère son droit d'aînesse. Quant à la Trécesson — c'est l'expression du temps — elle fut impliquée dans un drame sanglant, le meurtre d'un valet qui lui connaissait de nouvelles amours ; elle n'avait qu'à disparaître et partit pour un couvent, puis pour Paris où courir de nouvelles aventures.

Pour rendre au nom de Cavour un lustre fort endommagé, il fallut des générations de nobles gentilshommes et de vertueuses marquises. Pendant un siècle, ces générations se succédèrent, pleines de dignité et d'honneur, mais avec des fortunes parfois difficiles, car elles étaient nombreuses en enfants, les charges de cour rapportaient peu, et les procès

étaient coûteux, qu'il fallait engager pour revendiquer les droits contestés ou les biens laissés par des collatéraux : le marquis Michel-Antoine, deuxième du double prénom, ne parvint à recouvrer Santena et Isolabella qu'à coups de sacs et de parchemins : la lutte dura vingt-cinq ans.

A sa mort, en 1773, il laissait à son fils de belles espérances mais de rudes actualités, et le marquis Joseph-Philippe, grandpère de Camille Cavour, connut par expérience la mansuétude des usuriers et les âpretés de la saisie-exécution. Mais il était un vrai Cavour, prudent et audacieux tout ensemble, il fit face à toutes les difficultés, acquit de nouveaux biens, crut retomber en déconfiture, et se releva définitivement grâce à un bon mariage. La marquise Phifippine, qui vécut jusqu'en 1849 et exerça une réelle influence sur le comte Camille, mériterait mieux qu'une esquisse.

Joséphine-Françoise-Philippine de Sales appartenait à une excellente famille de Savoie, illustrée un siècle auparavant par un saint homme, François de Sales. Née en 1762 au château de Duingt, qui reflète ses âpres murailles dans les eaux profondes du lac d'Annecy, elle avait passé une jeunesse isolée et austère dans le château de Thorens, élevée avec soin, prenant le goût de la lecture et surtout la passion de la nature : Rousseau exerçait son influence au pajs de M""' de Warens. Le 24 février 1781, Phifippine de Sales avait épousé le marquis Joseph-Philippe et, passant presque sans transition de la vie agreste de Thorens à l'existence brillante de Turin, elle sut s'adapter immédiatement à une société élégante, habituée au luxe et ardente au plaisir. « Elle n'est point jolie, disait quelques années plus tard un voyageur, mais très gaie, tiès instruite, très aimable V » Le marquis avait rétabli sa fortune

i. Comte d'Espinchal. Journal cl émigration, p. 180, 187.

par son énergie ; le jeune couple fréquentait la Cour et la ville, et, dans sa loge au théâtre royal, dans les bals et les raouts, M™*^ de Cavour brillait au premier rang par son élégance, son esprit vif et primesautier, le piquant de sa conversation.

De son éducation et de son existence premières, elle conservait une forte vie intérieure et l'amour profond de la campagne. Dans sa vie nouvelle, elle avait acquis toute la tenue et le brillant vernis d'une grande dame et du meilleur monde. Elle était une femme très complète; jusqu'à sa mort survenue en 1849 (quarante-deux ans après la mort de son mari) elle conserva une rare force de séduction.

Son seul fds, Michel de Cavour, naquit à Turin le 30 décembre 1781 ; entré tout jeune dans l'armée sarde, il avait passé au service de la France sur le conseil du roi Charles-Emmanuel ; aide de camp du général Berthier, il faisait avec lui la campagne de Lombardie, promu capitaine à dix-sept ans, mais le lendemain même si grièvement blessé que sa carrière militaire en prit fin. Il se retira dans le palais familial de Turin, passant ses étés à Santena ou en voyage : ainsi advint-il qu'à Genève il se lia avec l'honorable famille de Sellon \

Au milieu du xvii^ siècle les Sellon avaient une situation enviable dans la société protestante de Nîmes lorsque la révocation de l'édit de Nantes les contraignit à s'expatrier -. En 168S, Jean Sellon se fixa à Genève, s'y maria et fit souche de citoyens genevois ; les générations se suivirent, chacune

i. Paul Matter. Madame de Cavour, Revue Bleue du lu avril 1911. 2. Galiffc Notices généalogiques sur les familles geiwvoises, t. IV (1857), p. 352 et suiv.

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accroissant la fortune familiale. Ainsi en 1786, Jean Sellon, notable bourgeois de la ville, membre du Grand Conseil, futil délégué pour recevoir à Genève un hôte de marque, Joseph II, empereur d'AUeraagne : et il se tira si galamment de son rôle de cicérone, que le monarque en partant lui bailla titre de comte du Saint-Empire ; tout protestant et républicain qu'il fût, lexcellent homme ne manqua point d'accepter titre et pai'chemin.

La demeure de M. le comte de Sellon à Genève, sa belle terre d'Allaman au bord du lac, étaient lieux de rendezvous pour la meilleure compagnie, et les étrangers de marque avaient coutume de s'y faire présenter. Le jeune comte Michel de Cavour n'y manqua point ; ainsi enlra-t-il en relations avec les enfants du comte, son fds, Jean-Jacques, ses trois filles. Victoire, Adèle, Jeanne. L'aînée était d'une radieuse beauté : ses portraits nous ont conservé les lignes exquises de son visage, le charme de ses yeux langoureux, la pureté d'un front ombragé d'une abondante et noire chevelure. A première vue, le jeune marquis italien tomba amoureux de la belle, et il s'empressa d'entretenir sa propre mère de son projet d'épouser la jeune genevoise; mais M""^ de Ca\'Our de Sales, très cathohque autant que monarchiste, ne pouvait envisager avec faveur le mariage de son fils avec une jeune fille de la religion protestante, d'une famille républicaine et d'une noblesse bien récente; pendant qu'on tergiversait, un rival se présenta, qui enleva le cœur et la main de la belle Victoire, malheureusement pour elle, car son mariage avec le marquis de la Turbie fut un enfer jusqu'aux jours heureux de son divorce et de son deuxième mariage avec le duc de Clermont-Tonnerrc. Chagrin d'amoui* ne dure qu'un moment et ro|)position des mères cède aux instances des fils : deux ans après, le 17 août 1805, le comte Michel épousait la

seconde des jeunes Sellon, Adèle. La troisième, Jeanne, se mariait en 1809 avec un gentilhomme français, le comte d'AuzersS

Adélaïde-Suzanne de Sellon, marquise de Gavour, n'avait ni la beauté de sa sœur Victoire, ni l'éclat de sa belle-mère, la marquise Françoise-Philippine. Mais son caractère était aimable et doux, ses manières et son esprit d'une parfaite distinction ; elle avait reçu une éducation très complète à certains égards, langues étrangères et talents de société ; elle avait surtout cette qualité, la première de toutes, la bonté. Le jour même de son mariage, elle adressait à ses beaux-parents une lettre exquise où se peignait tout entière son âme naïve et tendre : « C'est sans trouble, écrivait-elle, sans inquiétude, mais avec foi et sécurité que je m'engage à être la femme soumise et fidèle de Gavour, à être votre fille toute dévouée, tout aimante. Cette journée sera le chef de file d'une longue série de jours heureux, passée avec tout ce que nous avons de cher et de précieux sur cette terre. L'avenir s'éclaircit à mes yeux. » Elle fut pour Michel Gavour l'épouse la plus aimante et la plus dévouée, pour ses fils la mère la plus attentive et la plus tendre. Occupée dans le palais Gavour aux mille soins de la maison, à l'éducation de ses enfants, à ses devoirs multiples de société et de charité, elle répandait autour d'elle un charme discret et pénétrant. Aux jours sombres de son existence, Gamille Gavour ne pouvait échapper à sa douce influence. « Elle est si bonne, ma mère, — écrivait-il pour lui-même — , si tendre qu'elle a encore de l'amour pour moi, qui ne le mérite guère-. » Elle vainquit ce cœur rebelle, par la force même de sa bonté, et au jour

1. Désigné parfois comme baron. Le marquis Micliel écrivait souvent « Dauzers ».

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