‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 4 sur 171 · Gavour. Diario, éd. Berli, 28 janvier 1834, p · texte numérisé non relu

Gavour. Diario, éd. Berli, 28 janvier 1834, p

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OÙ il la perdit, Camille pensait au temps où l'amour maternel avait fondu ses révoltes, lorsqu'il écrivait à une amie : « Elle répandait autour d'elle l'amour du bien et de la vertu. Je puis dire en toute vérité que le bon qu'il y a en moi, c'est à elle que je le dois. Auprès d'elle, on se sentait meilleur, les sentiments égoïstes s'affaiblissaient, on éprouvait le besoin de lui ressembler'. »

Au lendemain de son mariage, le jeune ménage s'installait à Turin pour y mener une existence d'aristocratique activité. Le comte Michel secondait son père dans la gestion des importants domaines de la famille, doublés par l'acquisition de biens nationaux, et bientôt il y manifestait cette subtile entente des affaires qui était un des traits de sa race. La mort du marquis Joseph, le 18 avril 1807, en le faisant chef de famille, avait accru ses devoirs et ses responsabilités. Le maître de l'Europe lui imposa de nouvelles charges. Napoléon tentait d'organiser autour de l'empire français des « marches » confiées à ces hommesde confiance qu'il croyait trouverdans sa famille: ses frères, Joseph, Louis, Jérôme, ses beaux-frères, Murât, Borghèse; il avait remis au dernier le gouvernement général des départements français au delà des Alpes et entendait lui constituer une cour avec la noblesse piémontaisc renouvelée par ses soins ; aussi la marquise douairière fut-elle créée comtesse d'empire et « notre cher et amé Bens de Cavour », baron d'empire, tout comme s'il n'était déjà marquis-. En môme temps. M""* de Cavour de Sales était désignée comme dame d'honneur de la princesse Borghèse et le nouveau '( baron » devenait chambellan du prince. Ni l'une ni l'autre

1. Cavour à M»» Malhilde de La Rive, avril 18i(i. Lellere di Cavour, éd. Chiala, t. V, p. 133.

2. Décrets du 3 décembre 1809, amplialions conservées au ministère de la Justice à Paris.

n'avaient désiré ces titres et dignités, mais il n'était pas bon de résister aux ordres du Maître; en s'y soumettant, les Cavour obtenaient que leurs parents de Savoie, anciens émigrés, fussent réintégrés dans leurs biens. La marquise douairière prit au sérieux ses fonctions, suivit à Paris sa princesse et tenta d'apporter un peu de dignité dans l'hôtel du ftiubourg Saint-Honoré. Le marquis Michel demeura à Turin près du prince et surtout près de ses propres domaines.

La jeune marquise n'avait point reçu de fonctions impériales : elle en tenait de plus belles, de sa maternité. Le 27 juin 1806, elle avait eu son fils premier-né, Gustave- Joseph; le iO août 1810, son cadet, Camille, splendide rejeton de cette longue lignée.

Il est facile de retrouver dans la longue ascendance de Camille Cavour certains traits communs à sa famille et dont lui-même subit l'influence. Certes, dans une intelligence aussi souple et riche que la sienne, la personnalité prend une part dominante ; mais elle est marquée de cette forte empreinte que donnent les traditions de famille, et alors même qu'il se révoltera pour les repousser, dans les sombres années de 1831 à 1833, elles le domineront avec une douce autorité.

Camille Cavour est marqué au coin de sa lignée. Le pays de Chiéri, d'où sa famille est issue, est une région de Hgnes douces et sans rudesse, de climat égal et tempéré, de terres fertiles et salubres; il a produit une race saine et robuste, laborieuse et probe, où le trait dominant est l'équilibre mental . C'est ici la marque distinctive des Piémontais ; ils n'ont point le brio des Napolitains, la superbe des Romains, la poésie des Florentins ou des Vénitiens, mais leuf esprit est clair et droit, et dans les affaires comme dans la politique ils triomphent par la force de leur bon sens. Tel fut Cavour dans sa

vie privée comme dans son existence publique, il apporta une droiture d'examen, une justesse de vue, une bonne humeur intellectuelle que les Bensi avaient pratiquées pendant sept siècles.

Il avait reçu d'eux ce don spécial qu'est Tentente des affaires : une famille ne se maintient pas, ne grandit pas pendant sept cents ans, sans un* continuel effort; l'action brillante d'un de ses membres peut lui donner un éclat éphémère ; elle ne garde si longtemps son rang que par le travail commun des j^énérations successives. Les Bensi ont toujours travaillé : dans les temps anciens à leurs terres, au moyen âge à leurs banques, sous la Renaissance et dans les temps modernes à la cour ou à l'armée, ils ont exercé une activité ambitieuse et féconde ; tous n'ont point également réussi, d'aucuns se sont effondrés, la plupart ont maintenu la fortune familiale grâce à leur ténacité, à l'habileté de leurs négociations, à leur flair de bons spéculateurs. Tel est le bisaïeul de Camille, le marquis Michel-Antoine qui lutta sa vie durant pour arracher aux plaids les héritages familiaux; son grand-père, le marquis Joseph-Phihppe, qui n'évita la faillite que par son énergie et reconstitua le domaine patrimonial ; son père, le marquis Michel, qui spécula sur les biens nationaux en 1801, et sur les biens des Borghèse en 1816 ; et lui-même, qui fut un merveilleux homme d'affaires, agriculteur, financier, et réussit dans la politique par ses quaUtés mômes d'homme d'affaires.

De ses ancêtres, Camille Cavour tient encore l'amour inné de la terre : en H 01 , un Bcnso, — l'un des premiers coinius — acquiert en commun le domaine de Santcna, et jamais cette motte de glèbe n'est sortie de sa famille ; les coutumes se sont modifiées, la lenure féodale s'est transformée en propriété libre et entière; les invasions ont passé en flux et reflux sur

la terre italienne ; les souverainetés se sont effondrées, la République de Chiéri n'est plus qu'une sous-préfecture, les évêques de Turin n'ont plus qu'un chapitre, etle descendant du prince de Savoie est roi d'Italie ; tout est changé, mais Santena appartient encore aux descendants de Guillelnius Bensius : grand et noble exemple de fidélité territoriale. Cavouren était imprégné ; c'est à Santena qu'il a passé ses meilleurs jours d'enfance ; c'est vers un domaine analogue que le père avisé conduit doucement le fils en danger moral ; il y demeure des années dans la joie du travail solitaire et fécond ; plus tard, passé grand homme, il y va chercher le repos ou l'oubli ; et c'est à Santena, dans la crypte basse, dans la terre même de sa famille, dans la bonne glèbe humide et féconde que Camille Gavour a voulu dormir son dernier sommeil.

Mais, tout Benso qu'il fut, Camille Cavour avait une nature trop généreusement douée pour se borner aux idées formées dans une seule famille. Il emprunte de tous côtés pour enrichir son originale intelligence. De sa grand'mère, Philippine de Sales, il reçoit le goût des lettres et des hautes spéculations, que n'avaient guère les Cavour, gens d'esprit rassis, parfois un peu court ; tout jeune il se plaît à ses récits ; parvenu à l'âge mûr, il s'adonne à des lectures qui sont celles de la douairière. A sa famille maternelle, surtout, il doit un trait essentiel de son âme, celui qui aura sur sa vie politique une influence décisive : l'amour passionné delà liberté. Sa mère, la douce et bonne Adèle, est devenue toute Cavour par amour conjugal, jusqu'à se convertir au catholicisme quelques années après son mariage. Mais son fils va chaque année à Genève, dans la république dont la devise est : Patrie et Liberté ; il se trempe dans la famille Sellon, qui depuis plus d'un siècle a pris à la vie municipale une part de chaque instant. Catholique, il vit avec ses cousins protestants, et reçoit au vif une

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grande leçon de tolérance; royaliste, il voit agir avec sagesse ses parents républicains, il comprend que la forme du gouvernement est vivifiée par l'esprit des gouvernants et son âme, indépendante par nature, en reçoit une ineffaçable empreinte. Sous ces influences diverses, Gavour a grandi et s'est développé. Mais dès sa vingtième année sa personnalité s'est si vivement affirmée qu'il réagit contre les traditions de sa famille, presque jusqu'à la révolte. Ce n'est que pour un temps; il rentre bientôt dans l'esprit de sa race, non pour s'y conformer aveuglément, mais pour y puiser une force qu'il mettra au service de sa famille d'abord, du Piémont ensuite, de ritalie enfin, prenant dans le passé pour former l'avenir.

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