‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 30 sur 171 · Le comte Mole à M. de Chasteau, 29 août · texte numérisé non relu

Le comte Mole à M. de Chasteau, 29 août

2. Souvenirs du comte de Salmour, rapportés par Crispolti, Documeiili inediti délia vita di Cavour. dans le Carrière délia Sera du 25 sepiembre

3. M. de Barante au maréchal Maison, 1" décembre 1830. Archives des Affaires étrangères. Correspondance Piémont.

odieux au peuple, tenait à mater celte population indépendante; il préparait tout, comme si la guerre était proche et certaine, les soldats consignés dans les casernes': « pour maintenir le calme et la tranquillité dans Gênes, il menaçait les habitants de quarante mille Autrichiens, s'ils osaient remuer" ». Et il avait interdit aux journaux d'annoncer la reconnaissance par l'Angleterre du nouveau gouvernement que la France s'était donné ^ Le comte de La Tour avait beau protester que le cabinet de Turin n'était pour rien dans ces excès de zèle ; en réalité le gouvernement, très préoccupé des événements de Belgique, redoutant que la vague de liberté ne s'étendît au Piémont, multipliait les patrouilles dans les villes, prolongeait indéfiniment les vacances à l'Université de Turin, et laissait faire le brutal gouverneur de Gênes qui menaçait comme pour provoquer.

Dès la fin d'octobre, Cavour se plaignait de ce régime dans sa correspondance avec son oncle de Sellon. o Xotre gouvernement a pris à Gênes des mesures sévères, écrivait-il le 23 octobre 1830 * ; la ville a été couverte d'espions ; des listes de suspects ont été dressées et je ne sais par queUe malheureuse fatalité presque tout le respectable corps du Génie en fait partie. Il s'en est suivi que, pendant un mois, toutes nos actions, toutes nos paroles, et je crois même toutes nos pensées étaient régulièrement rapportées. Vous comprenez qu'il eût été imprudent de ma part de m'exposer à fournir des pièces incriminatives à mes surveillants, aussi malgré le plus vif désir je me suis abstenu de vous écrire. »

1. Baron Schiaffino au minisire des Affaires élrangôrcs, 9 septembre 1.S30.

2. M. de Gliasteau au comte Mole, 2'] sc])tcinbre 1830. :j. Le conile Mole ù M. de Chaslcau, -7 septembre lS'.;û. 4. Ruffini. La Giovinezza ciel conte di Cavour, F. p. 12c).

Il avait raison de se méfier : le 15 novembre, cinq avocats, un libraire étaient arrêtés, mis au secret, sans qu'on voulût ni les traduire en justice, ni même dévoiler le motif de leur incarcération ; bientôt, d'autres arrestations suivaient, un autre avocat, deux jeunes aristocrates étaient envoyés en prison ou en exil. L'émotion était vive, le mécontentement général ; dans la noblesse, où fréquentait Gavour, « on n'était pas moins porté que dans les autres classes à blâmer une telle mesure et on y joignait un certain souvenir de république et d'indépendance. La précipitation et la brutalité qui avaient présidé à cette mesure de rigueur, l'estime dont jouissaient ces jeunes gens, la conviction qu'ils avaient, tout au plus, quelque imprudence à se reprocher, l'absence de toute procédure, de toute publicité même, tel était le sujet de toutes les conversations ' » .

Cavouren était ulcéré. En vrai libéral, il désapprouvait les excès, d'où qu'ils vinssent. Or, de tous côtés, il percevait menaces et violences. A gauche, il redoutait que « la glorieuse révolution s'enfonçât dans l'ornière sanglante que 92 a tracée » et « il était saisi d'indignation quand il voyait des feuilles professant des sentiments généreux, s'emparer de la fameuse adresse de la Chambre, pour exciter le bas peuple contre les députés de la France et le gouvernement ; il était profondément dégoûté en lisant de sanguinaires déclamations ■ ». A droite, il voyait le gouvernement du Piémont passer, comme disait M. de Barante, le nouvel ambassadeur de France, « du laisser aller à la compression ». Et il écrivait à un ami anglais : « Tandis que toute l'Europe marche d'un pas ferme dans la voie progressive, la malheureuse Italie est courbée sous le même système d'oppression civile et reli-

i. Le baron de Barante au comte Mole, '29 novembre, 1»'^ décembre 1830. 2. Cavour au comte de Sellon, l'5 octobre 1830. Ruffini, I, p. 1:25.

gieuse. Compatissez à ceux qui, ayant une âme faite pour développer les principes généreux de la civilisation , sont réduits à contempler leur patrie (menacée) par les bayonnettes autrichiennes... Dites à vos compatriotes que nous ne sommes pas indignes de la liberté, que s'il y a des membres pourris, il y a aussi des personnes dignes de jouir des bienfaits des lumières. Pardonnez-moi si je divague, mais mon âme est oppressée sous le poids de la douleur et de l'indignation V »

A Gènes, où séjournait alors le roi, la main de fer s'appesantissait toujours plus ; l'arsenal se remplissait de munitions, la garnison était augmentée, on activait la mise en état d'une forteresse « qui semblait destinée à menacer la viUe autant quà la défendre » . Les jeunes prisonniers d'Etat étaient répartis dans les forteresses de Savone, de Gavi et d'Ivrée, sans procès, « par simples lettres de cachet », parce que, disait-on, ils étaient affdiés à des sociétés secrètes, qu'on avait découvert une organisation de carbonai'i ".

Cavour se sentait personnellement menacé : trop franc pour dissimuler sa pensée et taire ses paroles d'enthousiasme ou d'indignation, il savait que ni le féroce gouverneur de Gènes, M. de Yenanson, ni l'inspecteur général de l'armée, marquis Paolucci, réputé pour sa sévérité et comme ayant partie liée avec le gouvernement autrichien, ne l'auraient manqué, s'ils l'avaient trouvé en défaut. Et, tout hardi qu'il fût, il redoutait le sort des jeunes avocats génois. « Quoique je sois ici on ne peut mieux sous bien des rapports, écrivait-il de Gênes à son

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