‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 31 sur 171 · Cavour à W. Brockedon, 2 décembre 1830, Ghiaia, VI, p. S · texte numérisé non relu

Cavour à W. Brockedon, 2 décembre 1830, Ghiaia, VI, p. S

2. Baron de Barante au comte Mole, i'2 novembre, i" décembre 1830; le vice-consul de Gênes au ministre des Affaires étrangères, H décembre 1830. Le baron Schiaflino, père de l'amie de Cavour, avait été relevé de ses fonctions à la fin d'octobre, soit pour n'avoir point remplacé assez vite au fronton du Consulat les fleurs de lys par un drapeau tricolore, soit j)ar manière de protestation du cabinet de Paris, contre l'altitude du gouverneur de Gênes.

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père le 2 décembre, je ne peux y rester sans péril. L'irritation des ultras est à son comble, on ne parle que par menace ; étant sur tous les registres de la police, je cours les plus grands dangers. » Et déjà il prévoyait sa sortie inévitable de Tarmée, car, ajoutait-il, « je ne puis en conscience avec mes opinions continuer à servir, je risquerais de me trouver dans de bien mauvaises positions^ ».

Douze jours après, il était rappelé à la Direction du Génie à Turin. Etait-ce un changement normal, dû à sa promotion de lieutenant en premier, le 29 novembre ? Son père, qui n'était pas sans influence, avait-il pris l'initiative de cette mesure ? ou encore des chefs sages et avisés avaient-ils pensé qu'il était de son propre intérêt de rentrer dans la capitale « où, selon l'expression de l'ambassadeur de France, l'air était moins vif qu'à Gènes » ? la supposition est assez vraisemblable, car le confident Cassio quittait également la ville de « mauvais esprit ». De fait, le 15 décembre, de beaux yeux pleuraient dans le mystère et Cavour rentrait à Turin.

11 y trouvait la casa Cavour très attristée ; on a déjà signalé l'évolution de cette maison, jadis si libérale, lentement amenée à la réaction : le jeune comte Gustave, demeuré, lui, fervent de liberté, était fils trop soumis pour que son opinion comptât ; le vieux marquis, inquiet des événements de France, qu'il n'approuvait pas, redoutant que « l'incendie passât les Alpes » -, blâmait l'attitude de son fils cadet, et si fortement que nul ne l'ignorait*; le comte d'Auzers, avait été si dou-

1. Cavour à son père, 2 décembre 1830. Edition italienne de W. de La Rive, p. 3o7.

2. Marquis de Cavour à Baldassare Galvagno, 9 août 1830. Ruffini, I, p. 120.

o. « Le marquis de Cavour, généralement estimé, est le premier à gémir sur les principes et la conduite de son fils cadet. » Bombelles, ministre d'Autriche à Turin, au comte Sedelinski, ministre de l'Intérieur à Vienne, 2 octobre 1832.

loureusement frappé par la nouvelle des trois Glorieuses qu'il en était malade, le caractère aigri; le duc et la duchesse de Glermont-Tonnerre vivaient dans une telle désolation à Genève, qu'ils se proposaient de se retirer à Turin, « le charme de leur vie était rompu ^ ».

Dans un tel milieu, Camille se sentait déplacé, surveillé, suspecté ; il s'y tenait coi, tant qu'il pouvait, se consolait par ses entretiens avec Gassio, plus tard avecles jeunes attachés de l'ambassade française, encore « de mauvais esprits », disaiton dans les cercles bien pensants. Et il s'en épanchait dans sa correspondance avec son oncle de Sellon, « La crise actuelle, lui écrivait-il, bien loin d'éclairer la société de Turin, de lui ouvrir les yeux, de lui montrer qu'il n'y avait de salut pour la classe aristocratique qu'en se mettant à la tête du mouvement, l'a rendue plus ultra que jamais ; on n'entend de toutes parts que les plus sottes bravades, que les propos les plus rebutants de bêtise et je dirais presque de férocité. Croyez qu'il est bien triste de vivre au milieu de telles personnes, surtout lorsqu'on les retrouve dans la maison paternelle après les avoir entendues dans le monde. D'autre part toutes les classes moyennes à Turin, toutes les classes dans les autres villes d'Italie qui n'ont pas été salies par les crachats des cours, ont salué avec enthousiasme la révolution française, et la regardent comme l'aurore du jour qui doit éclairer la régénération italienne. » Le risorgimento de l'Italie, qui est son souci constant, il en parle avec une force, une prescience singulière chez un jeune homme de vingt ans, mais qui témoignent de sa maturité, de sa conscience des aspirations et des nécessaires vicissitudes du peuple italien. Il continue. « Les Italiens ont besoin d'être régé-

i. Cavour au comte de Sellon, "i.l octobre 1830,

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nérés, leur moral complètement corrompu sous Tignoble domination des Espagnols et des Autrichiens a repris un peu de vigueur sous le régime français, l'ardente jeunesse soupire après une nationalité ; mais pour rompre entièrement avec le passé, pour renaître à un état meilleur, de grands efforts sont nécessaires, il faut que les sacrifices de tout genre retrempent le caractère italien. Une guerre italienne serait un gage assuré que nous allons redevenir une nation, que nous allons sortir de la fange dans laquelle nous nous sommes débattus vainement depuis tant de siècles '. »

Le gouvernement du Piémont n'était certes point disposé alors à prendre la direction d'un tel mouvement : il était dans la terreur des ré\olutions qui éclataient partout. Après la Belgique, la Pologne, le mouvement s'étendrait-il à l'Italie ? le ministère de Turin vivait au jour le jour, « sans aucun plan », promettait à l'ambassadeur français de se garder d'aucune exagération, mais prenait ses « précautions » qu'il était prêt à transformer « au besoin en répression rigoureuse" ». Il n'ignorait pas le mécontentement des classes moyennes, à Turin comme à Gènes ; les jeunes libéraux se réunissaient dans la capitale, formaient une association secrète, les Cavalieri délia liberla, sous l'inspiration d'Anfossi, de Brofferio, de Durando. Au commencement de février 1831, la révolution éclatait à Bologne, à Modène, à Parme ; en moins de trois semaines, toute la Romagne, les Marches, rOmbrie jusqu'à Terni avaient jeté bas le joug du Pape '. -Mais déjà les troupes autrichiennes avançaient, pour

1. Cavour au comte de Sellon, o février 18^1. Berti. Il conte di Cavour avanli il iS-'iS, pp. 117 et suiv.

'1. Baron de Barante au ministre des Affaires étrangères, iO janvier 1831.

li. Bolton King. Ilialoire de ianUé italienne, t. I, p. 131.

écraser l'infâme. Le moment était critique pour le Piémont ^ A ce moment précis, Camille de Cavour fut durement frappé. Depuis son séjour à Gènes la police le guettait ; son indépendance ne lui permettait point de celer sa joie à voir la fuite de deux monarques autrichiens, le peuple maître de son destin du Pô aux Apennins. Se livra-t-il à quelque nouvelle et généreuse incartade ? Son père, la redoutant, demandat-il secrètement qu'il fût éloigné de Turin et envoyé dans un poste isolé, où il serait soustrait à toute influence libérale et mis dans l'impossibilité de se livrer à aucune manifestation -? Le o mars 1831, il recevait l'ordre de se rendre immédiatement au fort de Bard ; l'ami Cassio, autre « mal pensant », était expédié à Fenestrelle.

Bard, forteresse démodée du val d'Aoste, dans une région perdue que l'alpinisnîe n'avait point encore mise à la mode, c'était vraiment suivant l'expression de Cavour lui-môme ur « lieu d'exil » ; si quelque directeur du génie avait projeté d'en rajeunir les murailles, les fonds manquaient pour le faire, et le comte de La Tour affirmait à l'ambassadeur de France qu'on y voulait consacrer « cent mille francs seulement » ^, et, de fait, quand Cavour y arriva, « il n'y avait ni ouvrage à exécuter, ni ouvriers à surveiller ' ». S'il n'avait point eu pour chef un homme de haute valeur intellectuelle et morale, le commandant 01ivero% il eût été complètement isolé; quand

1. Baron de Barante au ministre des Affaires étrangères, IS février ISol.

2. Berli. Il coule di Cavour, p. 119. Thayer. The Life ami Times of Cavour, I, p. 2:2.

3. M. de Ghasteau au ministre des Affaires étrangères, 24 octobre 18o0.

4. Cavour au comte Léon Costa de Beauregard, octobre 1847. Chiala, I. p. 385.

5. Le commandant Oiivero, à la lin d'une très belle carrière, devint directeur général du génie. Cavour lui resta très reconnaissant « de son amitié et des bontés constantes qu'il avait eues pour lui )>. Cavour au colonel Olivcro, 17 juillet 1838. Chiala. V, j). 72.

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son chef parlait en tournée ou en permission, c'était pour le jeune officier la solitude complète, sans aucun travail pour le distraire. Pour ne point périr d'ennui, il en était réduit à jouer au tarok avec les entrepreneurs.

Il s'efforçait de prendre sa disgrâce de bon cœur ; dans ses lettres à sa mère, il plaisantait sur sa solitude, affirmait qu'elle lui agréait et qu'avec son caractère facile, il finirait par s'habituer aux conversations insignifiantes des gens du cru '; il profitait de son isolement pour se perfectionner dans la langue anglaise, écrivait à son ami Brockedon, s'intéressait à la réforme électorale en Grande-Bretagne. En réalité, il s'ennuyait à périr ; il avait pris en dégoût et Bard, « ma prison », disait-il plus tard, et le métier militaire qui l'y tenait attaché. Et il rêvait de quitter l'un et l'autre.

Depuis des années, il n'avait point l'intention de rester longtemps officier; à Gênes, il s'était senti définitivement rebelle à la discipline; à Bard, il se confirma dans cette opinion. Mais ce cadet de famille ne pouvait rien décider sans l'autorisation de son père. Il s'en ouvrit à sa mère, à son frère et avec eux rédigea une curieuse lettre au vieux marquis -. Il y rappelait que depuis plusieurs années ses goûts et son genre d'études le portaient ailleurs qu'à l'armée. Puis de fâcheuses préventions s'étaient élevées contre lui, facilement accueillies, car elles se trouvaient appuyées sur des apparences spécieuses. « Je n'avais jamais cru devoir cacher mes opinions, continuait-il, malgré le tort qu'elles m'avaient fait. ■Je sentais qu'il n'y avait rien en elles, qu'un homme d'honneur ne pût avouer ; mais dans ces derniers temps, ces mêmes opinions prêtaient à des actions innocentes et à des

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