‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 32 sur 171 · Gavour à sa mère, 9 mai · texte numérisé non relu

Gavour à sa mère, 9 mai

t. Reproduite avec un fac-similé dans l'édition italienne de W. do La Rive, p. 361 et suiv.

paroles imprudentes une apparence coupable. Aussi dès Tannée passée à Gênes, la police me nota comme une personne suspecte et dangereuse... A mon retour à Turin, à force de commenter mes discours, et d'interpréter défavorablement mes actions, l'on m'a fait passer pour un clubiste et un anarchiste, tandis qu'il n'y avait en moi qu'un jeune homme prenant un vif intérêt aux événements du moment, et exprimant ses opinions avec une franchise souvent imprudente. » Ainsi suspect à ses chefs, il ne croyait plus pouvoir continuer à servir.

Bien à regret, le père consentit ; à ce moment, Gavour était rappelé à la Direction de Turin (31 octobre), il ne modifia point sa décision et motiva sa démission sur des raisons de santé ; un ordre ministériel du 6 novembre 1831 le rendit à la vie civile.

Ges cinq années où il a été lié au service militaire, — 1827 à 1831, — ont eu sur la vie intérieure de Gavour une influence décisive. Gomme résultat positif, immédiat, rien : les études et lavis du jeune officier sont enUsés dans la poussière d'archives délaissées ou depuis longtemps mis au pilon ; et, par une ironie méchante du destin, il a toujours travaillé contre ses opinions personnelles, à Vintimille, à Lesseillon, à Bard, contre la France, pour opposer des fortifications moins à des soldats qu'à des idées; à Gênes, contre Gênes même, et pour étouffer sous les pierres ses aspirations au progrès et à la liberté. Gomme officier il n'a rien produit, mais la pensée a pris en lui tout son développement : enfant en 1827, avec de vagues poussées d'enthousiasme et des instincts de libéralisme, homme il est en 1831, avec la volonté de ne servir que l'idéal de civiUsation qu'il a forgé dans sa

pensée mûrie. Dans la solitude de ses petites garnisons, il a fréquenté par la lecture et la méditation les grands libéraux de son temps, Guizot, Benjamin Constant, Adam Smith, Bentham ; à Genève il a vécu dans une société formée depuis trois siècles à l'indépendance de la pensée, qui n'a jamais plié son for intérieur sous le joug de la tyrannie, et il a controversé avec un humanitaire, fumeux peut-être, mais généreux, dont les enthousiasmes ont marqué dans sa pensée une trace indélébile ; à Gênes, avec ses amis, camarade d'enfance et femme aimée, il a traversé la grande et noble crise de 1830, il en a partagé toutes les espérances, et il a pleuré de dépit à voir la liberté éclore si près et si loin du Piémont. Et à lire ses lettres de 1830 ou 1831, on est étonné jusqu'à l'admiration de trouver chez ce jeune homme de vingt et un ans tant de savoir et tant de sagesse. Dès lors il est une force.

D'autres pays ont su dans leur précoce maturité utiliser de semblables intelligences. L'Angleterre depuis longtemps, la France sous notre République ont eu leurs députés de vingtcinq ans, leurs ministres de trente ans, apportant ainsi pendant de longues années à l'Etat la fougue de leur jeunesse puis la sûreté de leur longue expérience. Rien de tel au Piémont de Charles- Albert : Cavour est un « mauvais esprit », un utopiste dangereux, tenu pour tel dans sa propre famille ; jusqu'en 1848, il sera écarté delà chose publique ; il vivra des années décevantes, d'abord, parce qu'elles seront sans emploi, des années de voyage, ensuite, où il emmagasinera de nouvelles idées et de nouveaux projets, des années de travail, enfin, pour être tout prêt à sa tâche. Et seuls les temps de liberté le donneront à sa Patrie et lui permettront de ■réaliser partie de ses grands desseins, que la Mort interrompra, inachevés.

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