‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 33 sur 171 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

(1831-lS3o)

§ I. Point de place dans la vie publique. Que faire ? La situation politique. — Charles-Félix et Charles-Albert : débuts difficiles du nouveau roi. — Les réformes législatives. — La réaction ultra. — Les Révolutionnaires. — Mazzini. — Opinions de Gavour: ni réaction, ni révolution ; le juste milieu.

I IL Pénible situation dans sa famille. Changements à la casa Cavour. — Idées nouvelles delà famille : l'évolution du marquis.

— Dissentiments et discussions :1e Diario. — La mort de la comtesse Gustave. — La vie mondaine; VIncogaita à Turin. — Les inconvénients de l'oisiveté. — Occupations rurales. — Les tristesses d'un enfant du siècle.

I m. Influence de l'ambassade de France. Le baron de Barante ; MM. de Chasteau et de Sesmaisons : le comte d'Haussonville. — L'esprit de l'ambassade. — Azeglio et Pellico.

I IV. Lectures et premiers travaux. Jouffroy et les problèmes religieux. — Jacques Matter. — Les sciences politiques : influence de la pratique française, de la théorie anglaise : Adam Smith.

— Le mémoire sur les pauvres en Angleterre : un succès. — Les questions agricoles. — L'influence genevoise : séjour en Suisse.

La Patrie italienne.

§ V. Complots ET mouvements en Piémont. L'action de la « Jeune Italie». Le coniplotde 1833 en Piémont; une aventurcde Jules Sandeau ; arrestations ; dénonciations et dures répressions ; émotion du pays; désolation de Cavour. — L'expédition révolutionnaire en Savoie en 1834 : une sotte aventure ; son échec. — Réaction policière ; intervention des diplomates français ; remontrances à la Suisse. — l'rudcnce de Cavour.

Progrès delà personnalité de Cavour.

« Que faire maintenant ? » Telle était la question que se posait Camille de Gavour en ce mois de novembre 1831 où il abandonnait le service de l'armée . En avril de la même année, un changement dans la personne du monarque n'avait produit aucune modification dans l'allure politique du royaume.

Dès le début de 1831 , le vieux roi Charles-Félix avait décliné lentement ; en mars sa mort apparaissait comme prochaine et les préoccupations se portaient, très vives, sur les conséquences qu'aurait le changement de règne*. L'inquiétude était profonde. Sans doute, Charles-Félix n'avait été qu'un monarque fort médiocre, autoritaire mais incapable de diriger fortement son Etat, tatillon mais sans intérêt pour les détails de l'administration royale, italien mais incapable de résister à l'Autriche ; son esprit borné et étroit ne lui permettait de discerner ni les désirs de son peuple, ni les aspirations de ritaUe entière, ni le mouvement général de l'unité nationale. Mais tout médiocre qu'il fût, il avait cet avantage d'être connu, et l'on savait comment vivre, s'entendre, se brouiller et se réconcilier avec lui.

Du prince de Carignan, tout était inconnu, sauf son passé, qui n'inspirait qu'une confiance relative. Hommes d'État, diplomates, notables de Turin, de Gênes ou de province, voire passants de marque, tous l'avaient approché, l'avaient entretenu de phrases banales, avaient tenté de surprendre le secret de son âme : nul ne l'avait pénétré. Depuis son aven-

i. D'après la correspondance de l'ambassade de France. Archives des Affaires étrangères, la plupart des dépèches de l'ambassadeur ont été publiées dans les Souvenirs du baron de Baranle, t. IV et V.

n GAVOUR

ture de 1821, il semblait replié sur lui-même, craignant le roi, qui le traitait avec un dur mépris, redoutant l'opinion publique, qui avait été sévère à son égard, vivant sans ami comme sans vice, insaisissable. « Il ne se communique à personne, écrivait de lui à cette époque M. de Barante. on ne lui sait de confiance en qui que ce soit ; nul n'a jamais semblé lui plaire ni gagner son affection. »

Il passait pour hostile à la France et aux idées libérales : pourtant il faisait tenir quelques paroles aimables à l'ambassadeur français et entretenait quelques relations secrètes avec les libéraux, qui s'en méfiaient; car on pouvait penser qu'il agissait de même avec l'ambassadeur d'Autriche et les ultras. Bref, c'était un homme de toute inquiétude.

Sentant sa fin prochaine, et pour le salut de son âme autant que pour le bien de son royaume, Charles-Félix avait cru nécessaire de se réconcilier avec son héritier* : il l'avait mandé à son chevet, lui avait témoigné beaucoup d'affection, lui multipliant les bonnes paroles. « Je meurs content de vous. » Le prince avait recueilli ces manifestations avec une reconnaissance polie et une émotion modérée. Le 21 avril, il était roi de Sardaigne.

L'espérance est un besoin pour les peuples comme pour les hommes. Toute méfiante qu'elle fût et prévenue de n'avoir dans le Ubérahsme de Carignan qu'une confiance réservée, « l'opinion publique mettait en lui un grand espoir », car, après tout, peut-être le Roi tiendrait-il ce que le Prince n'avait point promis. Mais l'ambassadcui' de France remarquait combien l'enthousiasme était à petit bruit, « les conversations mêmes étaient d'une indicible prudence ». A la cour, les hommes du vieux régime restaient au pouvoir, et c'était la j)rcmière faute du nouveau monarque, qui était « tout enveloppé de j)réjugvs aristocratiques et ce qui est pis de préjugés de fonction-

naires* », et comme paralysé dans ses intentions les meilleures. Avait-il quelque idée généreuse ? ministres, commis et magistrats se gardaient d'y contredire tout net, mais renvoyaient la décision au lendemain, soulevaient des objections, invoquaient les saints principes et les traditions de leurs pères. Charles- Albert a-t-il décidé de ne plus signer de billets royaux, actes de volonté souveraine qui dérogent aux lois, aux jugements, aux contrats ? le premier qui lui est présenté, le refuse-t-il ? Garde des sceaux, Conseillers d'Etat, Procureur Général tous donnent des avis, citent des précédents, rappellent les grands juristes — en faveur de la signature, et le roi signe. A-t-il résolu d'accorder une large amnistie, et spécialement de rouvrir les frontières aux bannis politiques ? les ministres délibèrent, et, sans heurter le désir royal, ils « croient devoir » soumettre au monarque la situation inquiétante de l'Italie, les menées grandissantes des carbonari, la lourde responsabilité pour un prince..., et l'amnistie est engluée.

Plus ferme néanmoins fut le roi pour exiger des réformes législatives ; ce fut son idée de début, et à laquelle il se tint avec une fermeté remarquable chez un prince aussi indécis ; dès le mois de mai 1831, on annonçait que le Garde des sceaux, le comte Langosco, un vieux débris du précédent règne, était remplacé par un vigoureux avocat de Turin, le comte Barbaroux ; une grande commission était constituée, pour préparer le renouvellement des lois civiles et criminelles par la fusion harmonieuse de l'antique droit romain et des conceptions modernes, en prenant pour types les codes français; elle travailla dans le silence mais avec activité" et en peu d'années produisit trois Codes, civil, pénal et de commerce, splendide monument juridique, base de la législation

1. Baron de Barante au comte Sébastiani, 7, IG et 21 mai 1831.

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