Chiala, Lettere di Cavour, l. I, p. 282 ; V, p
j'ai fini par me fixer comme le pendule dans le juste milieu. Ainsi je vous fais part que je suis un honnête juste milieu, désirant, souhaitant, travaillant au progrès social de toutes mes forces, mais décidé à ne pas l'acheter au prix d'un bouleversement général, politique et social. »
Cette profession de foi, c'est le programme de toute sa vie.
Ainsi, il n'y avait de place pour lui ni dans la Jeune Italie, ni dans le gouvernement de Charles- Albert. Il savait exactement comment le jugeait le roi, et un jour où le souverain, dissimulé à son habitude, parlait au marquis Gavour « avec éloge et intérêt » de celui qu'm petto il traitait de « carbonaro impertinent », Camille notait dans son journal : « Que m'importe ; au point où en sont les choses il n'est guère possible que Charles-Albert modifie sa marche de manière à ce que je puisse le servir avec honneur. » Et il soupirait : « Tout est fini pour moi politiquement \ »
Rien à espérer dans les affaires publiques.
Cette vie publique, désormais impossible, était-elle du moins remplacée par le bonheur intime de Texistence familiale? Ici encore Camille de Cavour trouvait de nouvelles déceptions, dont, il faut le reconnaître, il était parfois l'auteur autant que la victime.
La casa Cavour avait été tristement éprouvée ; la mort venait de frappera sa porte, et à deux reprises. Franquin, le vieux parent qui y avait cherché un refuge après une vie difficile, était mort le 15 décembre 1831 " et son esprit aimable
J. Cavour. Diario, 31 juillet, il aortt 1834. p. i±), 130.
il. Chevalier Franchino Uberto Benso di Gavour, voyez supra, p. 19.
et conciliant manquait au loyer familial. Trois jours après disparaissait le comte d'Auzers ^ et c'en était fini de ces discussions passionnées où l'oncle et son neveu se disputaient cordialement.
L'air même de la maison était changé. Le duc et la duciiesse de Clermoni-Tonnerre, qui ne voulaient plus paraître à Paris depuis la Révolution de 1830, — à la grande indignation de leur neveu Camille, — partageaient leur e.xistence entre Genève et Turin ; ils grossissaient la troupe de ces exilés volontaires, a mécontents, ardents d'opinion, aigres dans leurs plaintes, vifs dans leurs espérances, répandant des jugements hostiles contre ce qui se faisait en France et des présages funestes sur notre avenir, même le plus prochain. La haine ou le dédain, tel était le sens de leurs discours" ». Le duc et la duchesse apportaient à la casa Cavour leurs récriminations et leurs ambitions, que Camille désapprouvait également, mais sans les heurter de front, car le noble duc n'aimait point les contestations d'une jeunesse frondeuse et M"^ de Clermont- Tonnerre tenait à conserver à son salon le style du pur faubourg Saint-Germain. « Ils ont, écrivait leur railleur neveu, toujours une illusion toute prête pour remplacer celle gui vient de s'évanouir. Un jour c'est M. de Bourmont emportant Lisbonne d'assaut, un autre c'est don Carlos entrant dans Madrid ; tantôt ce sont les fanfaronnades de Nicolas qui les tiennent en joie, et tantôt les finesses de Metternich. Enfin quand les Ultras parviennent à se former en petit cercle dont tout profane est exclu, ils trouvent toujours le moyen de se créer une atmosphère
1. Epoux d'Henriette Cavour, sœur du marquis. Sur cette mort voir la lettre de Cavour au comte de Sellon, 19 décembre 1831. Lettere, I, 12.
2. Le baron de Barante au comte Sébastiani, 25 septembre 1831.
d'illusion, qui suffit à leur tranquillité. Je me garderai bien de vouloir la dissiper*. »
Le marquis Gavour, lui-même, avait mal supporté le coup de 1830 ; il accentuait l'évolution qui le menait du libéralisme de sa jeunesse à la réaction de sa vieillesse ; arrivé à l'âge où l'homme doit réaliser ses ambitions, il était en droit de penser que ses facultés, qui étaient grandes, demeuraient sans utilité pour le bien public et il espérait trouver dans le changement de règne un emploi digne de sa capacité et de son nom. Le nouveau roi le consultait souvent, parlait parfois de lui confier une grande charge, la direction des affaires municipales de Turin, la vice-roj'^auté en Sardaigne. Et, à la veille de la réalisation de ses désirs secrets, le marquis redoutait les frasques politiques de son enfant ; l'envoyé d'Autriche , comte de Bombelles , exagérait à peine lorsqu'il écrivait que « le marquis de Cavour, généralement estimé, est le premier à gémir sur la conduite et les principes de son fils cadet ». Et celui-ci en pensant à son père, constatait avec mélancolie : « Je suis peu propre à seconder ses vues, au contraire, je les entrave continuellement". »
La mère était douce et accueillante au retour de l'enfant prodigue; mais elle avait une secrète préférence pour son aîné, si sage, si raisonnable, bien marié, père de beaux enfants, et qui faisait honneur à la famille dans la prudente société de Turin. Et le jeune comte Gustave, fier de son aînesse et de sa vertu, en faisait sentir tout le poids à son cadet, avec une supériorité pédante qui venait non de son cœur, qui était bon, mais de son esprit, qui était médiocre.
i. Cavour à M"« de Sellon. Ruffini, I, 204. 2. Diario, 28 janvier 1834, p. 96.
De là naissaient des scènes, où Camille mettait trop souvent les torts de son côté.
Dans son désœuvrement, il tenait un Journal où il notait ses pensées intimes et ses lectures favorites, ses espérances et ses déceptions. De ce précieux Diario on n'a retrouvé qu'une partie qui a été publiée \ non, semble-t-il, sans quelques coupures, peut-être même quelques « amodiations » ; mais, tel quel, il présente le plus vif intérêt pour qui veut connaître la vie intérieure deCavourà vingt-cinq ans. Les discussions de la maison y tiennent malheureusement une large place : sourde hostilité de ses tantes, comtesse d'Auzers et duchesse de Clermont-Tonnerre, navrées d'avoir un pareil neveu ; discussions violentes avec son frère sur l'éducation des enfants et spécialement du jeune Auguste Cavour, chez qui le père ne voyait que des qualités, et l'oncle que des défauts, alors que c'était un bon petit garçon, bien gâté et gentiment insupportable; désaccord constant en toutes matières politiques, religieuses et sociales, avec souci perpétuel d'éviter d'en parler parce qu'on y pensait toujours ; nouvelle discussion avec son frère sur des vétilles d'habitation privée, une chambre qu'on se dispute, une bibliothèque inconfortable, l'aîné fait le fier, le cadet s'emporte, le père intervient, donne alternativement raison à chacun, et chacun tire de son côté, mécontent de l'autre et de soi-même.
Un deuil cruel, la mort de la comtesse Gustave Cavour parut rétablir la concorde entre les frères par la communauté de la douleur; la jeune femme, fille du marquis Lascaris, bien née, parfaitement élevée, d'un caractère ferme et loyal, exerçait une influence détendante sur son grognon beau-
1. Diario inedilo con note autobiographie he del Conte di Cavour, publié par D. Berti, Kome 1881 ; le journal est complet du mois d'août 1833 à juin 183o, par extraits pour 1830, 1837, 1838, octobre 184- à mars IS43.
frère; elle avait eu un enfant' le 13 décembre 1833, peu de jours après elle était prise d'une maladie qui présente tous les symptômes d'une fièvre puerpérale; le 31 décembre, elle mourait en pleine connaissance d'elle-même, entourée de tous ceux qu'elle aimait. « C'était un admirable tableau, écrivait Gavour dans la nuit même. Cette femme belle, jeune, forte, énergique sur le lit de mort, et à côté de son lit, dans la ruelle, la figure tragique et noble de son père, qui l'exhortait à la prière et à la résignation-, » Camille l'aimait comme une sœur, « il avait eu toujours toute sa confiance ». De sa mort, il souffrit sincèrement; pendant quelque temps il se rapprocha de son fière, mais de nouvelles discussions surgirent où Camille ne sut céder à son aîné, cruellement éprouvé; entre eux, plus de confiance, aucun abandon. « Nous ne nous aimons plus », soupirait Camille.
Sans doute, à ces zizanies perpétuelles de famille cherchaitil des distractions dans la vie mondaine. Il y avait maintenant pris goût ; il aimait les salons de l'aristocratie dont sa haute naissance et son esprit bi'illant lui ouvraient les portes ; ici, le cadet morose faisait place à un mondain gai, animé, prêt à tous les rites de la société. Une conversation s'engage? il s'y lance, jette les étincelles de ses paradoxes, glisse des vérités imprévues, passe d'une plaisanterie légère à une dissertation doctrinaire. Une table de jeu s'organise, il s'y installe, repris de passion pour les cartes, prêt à perdre en quelques instants « à peu près tout son gain de l'année et même quelque chose au delà », ou « à finir sa journée en jouant le goffo au café Florio. C'est, ma foi, bien employer son temps? ^ » Une jolie femme est-elle isolée sur un canapé,
i. Le marquis Aynard de Cavour, dernier du nom.