CHAPITRE II
§ I. Premières années. La casa Gavour. — Le cercle de famille. — Gustave et Camille. — L'éducation française.
§ II. Premières influences. La chute de Napoléon et l'opinion publique en Italie. — Le retour de Victor-Emmanuel I**"^ et la réaction en Piémont : leurs conséquences pour la famille Cavour. — Voyages à Genève ; J.-J. de Sellon et sa famille ; leur influence sur les jeunes Cavour. — Un bon petit diable. — Premières études. — L'abbé Frézet.
Camille Benso de Cavour est né à Turin le 10 août 1810.
Turin est une ville agréable, aux longues rues quelque peu monotones avec leurs façades toutes pareilles et leurs arcades identiques ; ses monuments, ses places et ses boulevards donnent une impression de luxe aisé et tranquille ; c'est ici un lieu où travailler sans fièvre, d'un labeur sain et fécond. Dans le quartier le plus paisible et aristocratique, au coin de deux voies perpendiculaires, s'élève une maison de grand air, avec ses trois étages de hautes fenêtres, ses balcons ouvragés, son style d'une élégante sévérité ; à l'intérieur, une vaste cour emprunte un air vénérable aux arcades qui l'entourent et aux pavés mousseux qui en forment le sol; un escalier solennel conduit aux salles du premier étage, fort élevées, peintes à la gouache, véritablement luxueux. Un bâtiment en équerre
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contient les appartements privés, nombreux à contenir des familles entières. Cette noble et vaste demeure a été construite au milieu du xviif siècle par le marquis Michel-Antoine de Cavour; ici est né et mort son arrière-petit-fils, Camille.
Le cercle de famille où il paraissait était des plus aimables et des plus attachants. La marquise douairière en était le centre, avec ses souvenirs de l'ancienne cour, ses récits toujours renouvelés et son amour passionné pour ses petits-fils qui lui donnaient le tendre nom de Marina ; dame d'honneur de la princesse Borghèse, ses fonctions l'appelaient parfois à Paris, comme pour opposer son élégante correction aux excentricités de « Paulette » ; mais ni les splendeurs du mariage de Napoléon, ni les brillants salons, ni les cours en Sorbonne ne remplaçaient pour elle le bonheur intime de la casa Cavour; au faubourg Saint-Honoré, elle n'avait pensée que pour Turin, et les meilleurs moments de sa vie parisienne, c'était les leçons de pédagogie qu'elle prenait de l'abbé Girard, pour les rendre à ses petits-enfants. Le marquis Michel n'était guère absorbé par ses fonctions de chambellan, tant le bon prince Borghèse se posait peu en souverain ; M. de Cavour menait la vie du grand propriétaire, gérant ses terres, spéculant sur ses grains, fréquentant le meilleur monde de la ville et des étrangers. La jeune marquise était toute à ses enfants; son grand souci, c'était leur éducation, et dans un touchant journal, conservé aux archives familiales, elle notait avec un soin pieux les moindres traits de leur caractère : « Gustave à l'âge de dix-huit mois, écrivait-elle, possède un fond de bonté et de sensibiUté, il a beaucoup de mémoire et tient assez à ses habitudes. » Et trois mois plus tard : « Gustave commence à développer sa petite intelligence, il a beaucoup de facilité à retenir et un vif esprit de justice. » Tout l'amour maternel perçait dans ces lignes naïves.
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A ces trois personnes aimables, et pour compléter le groupe familial, venaient se joindre divers parents. Deux oncles du marquis Michel ne tardaient point à s'installer définitivement dans la casaCavour, vieux garçons y prenant leur retraite : le comte Mathieu-Barthélémy Benso avait servi le roi de Sardaigne en qualité de colonel de cavalerie et Napoléon comme directeur des haras, homme de valeur, bon soldat, auteur d'une intéressante relation de la bataille de Marengo. Le chevalier Hubert, — que l'on surnommait Franquin, parce que douzième enfant il avait apporté à son père franchise d'impôts — , fut une des grandes affections du jeune Camille ; major de cavalerie, il avait démissionné pour servir dans les remontes et avait traversé l'Europe pour ses achats ; il avait lui-même plus ou moins spéculé sur les marchés, n'y avait point fait fortune, et, retiré au foyer des Gavour, il faisait la joie de ses petits neveux par ses longs récits et les gâteries d'un oncle indulgent.
Presque chaque soir venaient à la casa Gavour les deux sœurs de la jeune marquise, M"""^ de la Turbie et d'Hauzers. La toute belle Victoire, séparée de son mari, s'était établie à Turin pour y trouver deux foyers fraternels, et son esprit, sa beauté, son charme exquis avaient conquis, malgré sa situation délicate, « l'amitié des plus rebelles et l'estime des plus difficiles ». Divorcée, remariée avec le duc de Glermont-Tonnerre, elle ne quitta Turin pour Paris qu'à la Restauration quand son noble époux dut remplir ses charges à la cour de France. Quant à la sœur cadette, elle était retenue à Turin par les fonctions de son mari, alors directeur général de la pohce dans les départements français situés au delà des Alpes ; Henriette d'Auzers avait l'aimable simplicité de son aînée, une conversation plus brillante, moins de séduisante bonté; le comte d'Auzers, galant homme, fonctionnaire
dévoué, avait si bien réussi dans ses fonctions à Turin qu'à la Restauration il s'y fixa à perpétuelle demeure. Peu d'années après, le cercle de famille se refit au complet, lorsque la belle duchesse de Clermont-Tonnerre, l'aînée des trois Sellon et son mari multiplièrent leurs visites et finalement, après la Révolution de juillet, y demeurèrent définitivement. Tant ce milieu aimable attirait ceux qui l'avaient approché.
Et deux petits garçons trottinaient leurs premiers pas.
L'aîné semblait le mieux doué : Gustave, né le 27 juin 1806, était un de ces enfants à qui toute étude est facile et dont le caractère tranquille et aimable attire l'admiration un peu dédaigneuse des parents dotés de gars bruyants. Tout jeune, il apprend à hre en jouant avec sa mère et sa grand'mère ; plus tard, il montre à l'étude le zèle le plus louable et ses maîtres, le professeur Maréchal, l'abbé Ferrero, l'abbé Frézet, n'ont jamais eu avec lui aucune difficulté, qu'il s'agît de grec ou de latin, de mathématiques ou de philosophie. A vingt ans c'était un homme fait, mais il s'arrêta là ; appliqué, réservé, il méditait de graves problèmes avec de graves amis, lisait et relisait Platon, Cousin ou Kant, et après de longues réflexions, prenant sa plume, se reprenant à chaque ligne, il écrivait un petit essai pour la Bibliothèque universelle de Genève. Au fond, Gustave de Cavour resta toute sa vie ce qu'il était dans sa jeunesse, un enfant sage.
Le contraste était piquant entre les deux frères: autant l'un était calme, digne et sérieux, autant l'autre était débordant, en dehors et remuant. Pendant trente années, il fut convenu dans la famille que, des deux, le grand homme c'était Gustave, el Camille ne manqua point de manifester quelque agacement de ce perpétuel éloge de son aîné. Sa nature affectueuse s'en consolait, et sa haute intelligence l'en vengea. Vivant si près l'un de l'aulre, unis d'ailleurs d'une affection sincère mais
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calme, il n'y eut jamais entre les deux Gavour une sympathie complète de pensée et d'idéal : leurs natures étaient trop différentes ; ils s'aimaient, s'estimaient, sans se comprendre.
Les premières années de Camille ne furent marquées d'aucun de ces incidents dont, à en croire leurs biographes, sont généralement signalées les enfances des hommes illustres. Dans une lettre adressée à M"*® de La Rive, sa parente de Genève, la marquise de Gavour parle de son fils cadet, alors âgé de trois ans, comme d'un « bon luron, fort, tapageur et toujours entrain de s'amuser ». « Je me réjouis, ajoutait-elle, de voir les tiens cet été et de te montrer mon gros Gamille. » Il sondait avec sa mère et sa grand'mère, les mystères de l'alphabet, sans aucun enthousiasme. Une lettre intime, rédigée en 1814, révèle à la postérité que « Gustave aime l'étude, Camille l'a en horreur... ce pauvre Gamille ne peut venir à bout d'apprendre à lire, ce sont des soupirs à fendre l'âme, et j'admire Adèle (M™° de Gavour) qui a le courage d'affronter ces douleurs et de faire dire b, a, ba ' ». L'aimable femme y parvint, — les mères parviennent toujours.
La première éducation des jeunes Gavour était toute française d'ailleurs ; on ne parlait que français à la casa Gavour^ comme dans la plupart des familles de l'aristocratie piémontaise ; beaucoup provenaient de Savoie, toutes avaient des parentés ou des alliances au delà des monts, et la correspondance s'échangeait dans les familles presque uniquement en langue française. Gamille Gavour ne mania que sur le tard avec une complète aisance la phrase italienne ; longtemps il se fit traduire les articles qu'il destinait aux journaux de son pays ; toujours il conserva dans son langage comme dans sa pensée l'influence de son éducation française.