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MO CàVOUR
domaines, et Camille retombait dans sa morne et oisive existence. C'en fut la plus triste période. Il gémit sans cesse sur son triste sort, certes avec l'exagération de son âge. « Je suis, écrit-il, plus dégoûté de la vie que jamais, n'ayant pour me consoler que les souvenirs d'un passé sans intérêt et d'un avenir sans but, sans espoir, je dirais presque, sans désir. » Et plus loin : « Dans mes rapports de famille, je n'ai plus d'agréments. Amoureux d'indépendance avant tout, je suis le plus dépendant des hommes, fils de famille dans toute la force du terme ; doué d'une volonté ardente, tracassière, je n'ai aucun sujet à l'exercer. »
Son caractère s'altérait, grognon, quinteux, désagréable, surtout à la casa Cavour, parfois même dans le monde ; et il s'analysait, découpait en petits morceaux ses sentiments et ses sensations, se plaignant de son obésité naissante, de son manque de plaisirs intellectuels. « Mon esprit s'épaissit sous le poids de la chair, mon humeur s'en ressent, je suis morose et irritable ' . »
Dégoûté des autres et de lui-même, l'horizon vide devant lui, « aucun lien ne l'attachant plus à la vie », il appelait la délivrance par la mort; en bon romantique de 1830. il dissertait sur le suicide. « To be or not to be. » Et, après analyse, le jeune Hamlet concluait qu'il avait « lienthamiquement parlant » des doutes sur sa moralité et qu'il valait mieux s'abstenir. Mais le ciel ne pourrait-il lui envoyer une libératrice maladie? Il lui adressait « d'ardentes prières » pour l'octroi d'une « bonne fluxion de poitrine, qui m'emportât dans l'autre monde ». Et déjà, ironique, il prévoyait son oraison funèbre. « On se rappellerait de moi quelquefois, pour faire une leçon à mes neveux sur les dangers d'un
1. Diario, 20 décembre 1833, p. 80, i'8 janvier 1834, p. <J2, 94.
développement trop précoce de l'intelligence, l'amour excessif de l'indépendance, et l'excès de vanité. »
Intelligence trop tôt poussée, existence arrêtée net dans son activité, mal du siècle, romantisme à la Musset chez le plus pondéré des classiques, oisiveté, ennui, Gavour se gâtait.
Heureusement trouvait-il sur la route de sa vie quelques amis de haute culture et de grand cœur et avec eux, sur leurs conseils, par de sages lectures, pratiquait-il une forte vie intellectuelle, qui le sauvait de sa misère.
En quête d'intelligentes distractions, Camille de Cavour allait régulièrement à l'ambassade de France, et il fallait toute sa hardiesse pour oser ainsi fréquenter dans les salons du représentant de la monarchie de juillet, chez le diplomate que le premier ministre de Savoie combattait sourdement et obstinément; mais il n'était pas maison mieux composée pour plaire à un jeune homme d'esprit libéral, curieux de toutes idées modernes, et, malgré les apparences, de juste équilibre.
Le maître de céans, baron de Barante, avait derrière lui un passé littéraire très estimable et une vie politique assez contradictoire. Il avait débuté fort jeune dans la littérature en éditant les Lettres de M"^ Aïssé, n'avait cessé de multiplier les essais historiques et politiques, et enfin avait publié une très crudité, très noble Histoire des Ducs de Bourgog7ie^ qui fut beaucoup lue... vers 1830. Auditeur au Conseil d'Etat et Préfet de l'Empire, il avait été promu par la monarchie légitime Conseiller d'Etat, Directeur général. Pair de France,
— en disgrâce d'ailleurs au temps de Villèle et de Polignac,
— et la branche cadette l'avait nommé dès septembre 1830
Hi CAVOUR
ambassadeur à Turin. D'ailleurs le plus galant homme du monde, d'opinion modérée et d'esprit tolérant, constitutionnel à l'anglaise; et s'il fut amené à servir trois régimes, ce n'est point, pensait-il, qu'il changeât sa ligne politique, mais parce que les gouvernements eux-mêmes avaient changé. A Turin, plus tard à Pétersbourg, il fut un excellent ambassadeur, conservant dans ces cours de réaction ultra la dignité qui convient au représentant de la France et des Trois Glorieuses ; observateur sagace, ayant une vue large, ne craignant point de dire de pénibles vérités qu'il édulcorait par la bienveillance de sa parole, et rendant de toutes choses compte au Quai d'Orsay dans des rapports demeurés classiques par l'abondance des informations et la noblesse de la forme. Homme du monde, de conversation diserte, bienveillant à la jeunesse, il exerça sur Camille de Cavour une influence considérable, et, à certains égards, décisive * ; car il représentait pour le jeune homme l'idéal du doctrinaire sans pédanlisme et de l'érudit de bonne compagnie. Dans son salon, près de la baronne, demeurée fort belle, et de leurs enfants, s'entretenant des événements du jour, avec goût, avec mesure, passant d'une question de politique étrangère à un débat de droit constitutionnel, de l'histoire aux belles lettres, il montrait au jeune Piémontais toutes les qualités de la vieille race française, bon sens, esprit, raison. C'était, a écrit plus lard un de ses collaborateurs de 1830, « l'entretien familier d'un esprit supérieur à la fois aimable et sage » ".
Il était fort bien entouré ; le premier secrétaire, M. de Chasteau, était à Turin depuis plusieurs années, assurant la continuité de la représentation française dans le changement