‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 42 sur 171 · W. de La Rive. Le comte de Cavour, p · texte numérisé non relu

W. de La Rive. Le comte de Cavour, p

î. Cointc d'Haussonville. Souvenirs el mélanyes, p. 20'J et suiv.

de régime ; il avait les traditions de la Carrière, une manière sobre et ferme, des relations dans la meilleure société ; à plusieurs reprises il manifesta un réel courage dans la protection des Français de passage et qu'accablait une police tracassière, on en verra un exemple plus loin. Le second secrétaire, M. de Sesmaisons, s'était lié intimement avec le jeune Cavour dont le rapprochait inévitablement une parfaite communion de pensée et d'opinion ; tous deux, au dire de l'ambassadeur d'Autriche, étaient « des jeunes gens mal pensants* », c'est-àdire farouches adversaires du despotisme. Enfin peu de temps après 1830, était arrivé un troisième secrétaire, l'aimable comte d'Haussonville : à vingt-deux ans, Joseph-Ûlhenin d'Haussonville était ce qu'il fut toute sa longue vie, esprit délicat, modéré, épris de liberté raisonnable, et un ami charmant : Camille de Cavour et lui avaient à peu près le même âge, ils se lièrent d'une amitié qui vraisemblablement continue aux Champs-Elysées où un Lucien ou un Fénelon moderne les représenterait s'entre tenant de régime parlementaire et de Chiesa libella in libero Stato. Plus tard, feuilletant les souvenirs d'un riche passé, d'Haussonville écrivait : « Voici le cabinet où Camille de Cavour, affranchi par sa démission du joug de la discipline militaire, s'efforçait toujours d'entraînej' après dîner notre ambassadeur. Quelle n'était pas la curiosité de cet infatigable interrogateur ! Quand il craignait d'avoir lassé la complaisance pourtant infinie du chef de notre légation, venait le tour de l'obscur secrétaire. Ce n'était point petite besogne que d'expliquer à ce futur ministre d'Italie de 1859 tout ce qu'il avait besoin de savoir sur les hommes et sur les choses de 1830. Mise sur ce chapitre, la conversation ne s'arrêtait plus. Que de

1. Comte de Bombelles au comte Sedilinzki, ministre de l'Intérieur, 2 octobre 1832. Ruffini, I, 140.

Cavocr. — I. S

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fois, avec le vif entrain et la confiance facile de notre âge, n'avons-nous point ainsi passé ensemble les nuits, moi, vantant les mérites de nos institutions parlementaires, lui, rêvant d'en doter un jour sa patrie, sans nous douter ni Tun ni l'autre que cette heureuse liberté, le jour où elle serait acquise à l'Italie, serait enlevée à la France \ » D'Haussonville tombe brusquement malade, « point de côté », déclaraiton alors, pneumonie ou pleurésie, dirait-on aujourd'hui ; les médecins s'en mêlent, se disputent et le mal s'aggrave, on craint une issue fatale, le malade « n'en a plus pour douze heures ; il était temps pour lui de penser aux soins de son âme ». Mais quel prêtre convient-il? nouvelles discussions, celui-ci est trop libéral et cet autre sectaire ; finalement on mande un moine, lecteur dans la paroisse voisine ; tant et si bien que, lorsque le prêtre arrive, le malade va mieux, et que, quand le Père revient pour administrer le moribond, celui-ci est en voie de guérison « avec autant de calme et de sérénité qu'il avait montré de courage, lorsque le danger était imminent' ».

Avec l'ambassadeur et ses secrétaires, on ne rencontrait à la maison de France que des visiteurs de la meilleure compagnie : les voyageurs de passage vers Rome ne manquaient point de s'y arrêter, membres de l'Institut, aristocrates ralliés à la monarchie de Juillet, diplomates français ou étrangers, tous gens graves, mais sans morgue, réfléchis, mais sans pédantisme, pour qui Casimir Périer était dieu et Guizot son prophète. Quelques Italiens de bon ton étaient heureux de pareilles fréquentations, rares aubaines dans la vie ennuyeuse de Turin : Maxime d'Azeglio, le futur émule de Gavour dans

1. Article de la Revue des Deux Mondes du V.> septembre 1862. Recueilli dans les Souvenirs et mélanges du comte dHaussonville.

2. Cavour. Diario, 20 novembre,, '.j décembre 1831, p. 70 et suiv.

la rénovation de Tltalie, alors occupé seulement de peinture et de belles-lettres^; le comte Balbo, qui, peu d'années après, jouera un rôle de premier plan dans le mouvement national ; Silvio Pellico, le noble poète récemment libéré du Spielberg et qui préparait le récit de ses souffrances dans le simple et poignant volume : Le mie Prigioni.

Ce milieu instruit et pondéré avait d'étroites affinités avec la Société de Genève, si chère à Cavour ; il s'y trouvait comme en famille intellectuelle, car les idées de tolérance, de modération, de libéralisme prudent qui y avaient cours, il les avait ancrées de naissance en son âme et toujours les développa ; là, point de paradoxe, mais de Tesprit raisonné, point d'appel à la révolution, mais la recherche du progrès par révolution, et une seule haine commune, la tyrannie que les Italiens de sang, Azeglio, Balbo, Pellico, Cavour personnifiaient dans l'Autriche, contre qui, seule, la révolution était licite. Camille aimait la sagesse de Barante et de ses amis, reposant sur de sérieuses études, se formulant avec esprit, acceptant la contradiction, si différente de la hauteur impertinente des réfugiés ultras qu'il rencontrait chez son oncle Clermont-Tonnerre ou souvent même à la casa Cavour. De ceuxci, il était rebuté parleurs récriminations altières, leurs préjugés mesquins, leurs petitesses de caste. A Tambassade, il découvrait une autre France dont « il estimait le bon sens, la sagesse et la raison, sans cesser d'en goûter l'esprit et d'en

i. Dans une lettre un peu postérieure en date, adressée le 10 mai 18o4 .à son oncle de Sellon, Cavour traitait durement d' Azeglio : « Je ne saurais avoir aucun rapport avec lui, il est trop méprisable à mes yeux. De violent libéral et de carbonaro déclaré qu'il était, il s'est fait le plus plat et le plus dégoûtant courtisan du monde ; il a échangé sans tionte les insignes de chef de loge pour une clef de chambellan, et cette honteuse transformation s"est opérée chez lui sans ménagement aucun, ni d'autre raison plausible que son intérêt pur et simple. » Boutade difficile à expliquer, et qui n'a sa raison que dans l'incompatibilité d'humeur des. deux jeûnes hommes. Cf. Ruffini, I, p. 21o et suiv.

admirer l'ardeur' ». Le confirmer dans son opinion de juste milieu, et développer son goût des sciences sociales, tel fut le résultat heureux de ses soirées à la maison de France.

Cette parenté de pensée, il Favait déjà rencontrée dans deux amis, Gassio, le fidèle camarade de service militaire, Santa-Rosa, le futur ministre de l'Agriculture et du Commerce; mais ils étaient souvent loin de Turin, et malgré une correspondance intéressante et suivie ' leur influence diminuait en raison môme de la distance. Plus près des yeux et du cœur se trouvait le doux Pellico, qui était devenu un intime de la famille Cavour. Sans fortune, pourchassé pour ses opinions politiques, Silvio vivait péniblement de ses travaux littéraires^ lorsque la censure en permettait la publication ; et souvent trouvait-elle dans ses tragédies des allusions et des rapprochements historiques qui, dans le passé, critiquaient le présent ; Cavour aimait « cette âme douce et tendre » ; il ne se faisait pas illusion sur la profondeur de ses pensées, il écrivait avec un certain dédain : « Je crois une question de haute philosophie soit rationnelle, soit morale, audessus des moyens de Pellico ^ »

Ce besoin de « haute philosophie », il Pavait satisfait à l'ambassade de France ; mais son ami d'Haussonville avait quitté Turin dès la guérison obtenue malgré les médecins ; revenu à l'ambassade, il l'avait définitivement abandonnée en décembre 1834. M. de Sesmaisons, l'autre « mal pensant », était également parti en 1833 ; le baron de Barante prenait de longs congés, abandonnant la maison au sage M. de Chas-

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