Cavour. Diario, 2'd juillet 1834, p. Ida
jour, il fera venir le Père Jacques et s'entretiendra avec lui, ainsi que trente ans auparavant l'avait fait son ami, « sans bravade philosophique, sans piété affectée, et comme l'aurait pu faire un philosophe éclectique dans les moments les plus calmes de sa vie. »
Bien plus que les questions religieuses, les sciences politiques ont pour Cavour un constant attrait; il essaie d'en définir la portée en écrivant : « La politique, considérée philosophiquement, doit être l'application des forces de l'esprit humain à la direction de ses propres destinées ; elle n'a d'autre but que de livrer le gouvernail des affaires aux idées les meilleures, les plus vastes, les plus justes. » La phrase est lourde et assez maladroite, mais une expression doit y être retenue, car elle est bien du grand Cavour, que la politique ne doit être gouvernée que par les idées les plus vastes. Et c'est dans l'économie politique, science encore vague, mais déjà vaste, qu'il va chercher les principes directeurs pour la conduite des nations.
Dans ses préoccupations de politique actuelle, de luttes quotidiennes au Parlement, l'influence française est, sur Cavour à vingt-quatre ans, certaine et dominante ; il connaît les hommes et les partis, s'intéresse aux grands combats du Palais-Bourbon, s'y passionne de loin comme un habitué des tribunes ; ici, on retrouve un écho des conversations journalières dans les salons du baron de Barante et il a si bien pris le ton de la maison que parlant de lui quelqu'un demande : « Quel est donc ce petit monsieur qui est toujours à l'ambassade et ressemble si fort à tous ces petits doctrinaires qui pullulent dans les salons de MM. de Brogiie et Decazes ? » 11 en diffère par plus d'indépendance, de primesaut, d'initiative j il leur ressemble par la pondération, l'amour du juste équilibre.
Mais dans les questions de principe, sur les théories d'économie politique, l'influence anglaise agit plus fortement sur lui. Il a étudié patiemment, longuement, les écrits d'Adam Smith et de l'école écossaise ; il sait assez la langue pour suivre le mouvement des idées économiques, spécialement dans la Revue d Edimbourg ; il en apprécie l'esprit pratique, le raisonnement fondé sur des faits précis, des statistiques financières ou commerciales, bridé par là-même contre tout écart de creuse phraséologie. C'est précisément sur un travail anglais qu'il va écrire un premier essai, qui attirera l'attention des spécialistes sur son jeune auteur.
L'opinion publique s'était émue en Angleterre de l'accroissement continu de la taxe sur les pauvres, qui chargeait lourdement les contribuables, sans remédier sérieusement au paupérisme. Le gouvernement avait ordonné en 1833 une enquête dans tout le royaume « pour reconnaître l'emploi et l'administration des secours publics, accordés aux pauvres «^ et rechercher leur meilleure répartition. Les commissaires procédèrent avec un soin minutieux, recueillirent des déclarations par centaines, et remirent en février 1834 leurs conclusions au Roi et au Parlement sous forme d'un projet de loi [poor-law] adopté par les Chambres et promulgué le 14 août 1834 : le tout formait plusieurs volumes. Gavour se procura ce lourd bagage, le dépouilla et séduit par l'importance du problème en tira un opuscule qu'il intitula modestement « Extrait du rapport des commissaires de S. M. britannique qui ont exécuté une enquête générale sur l'administration des fonds provenant de la taxe des pauvres en Angleterre ». C'est un travail méthodique, fort intéressant, sur celle question, hélas ! toujours d'actualité, comment remédier à la pauvreté ; après avoir rappelé les origines de la taxe sur les pauvres qui sont fort anciennes, et ses modifica-
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lions qui furent nombreuses, Cavour relève ses inconvénients : elle grève les propriétaires, surtout les fermiers des petites communes, d'un fardeau tel que beaucoup ont renoncé à leurs exploitations, ne la pouvant payer ; elle encourage à la fainéantise certains non-travailleurs, qui y trouvent leurs moyens d'existence, au détriment de plus malheureux, moins habiles à en tirer parti. Ainsi tous sont mécontents ; que faire ? mieux employer un argent plus équitablement obtenu ; et à traits précis, Cavour étudie les maisons de travail, — le chapitre est excellent, digne d'être retenu après quatre-vingt-dix ans d'études et cinq cents brochures, — les secours à domicile, les loyers des pauvres, la protection des enfants naturels, le domicile de secours, l'inspection du travail, la répartition entre les ouvriers agricoles de petits espaces qu'ils cultiveraient à leur compte. Dans tout cela, sans doute, une évidente inexpérience, mais beaucoup d'idées, non en l'air, mais reposant sur des faits, avec des exemples typiques à l'appui, et qu'éclaire parfois un sentiment d'humaine pitié : bref un beau morceau de jeunesse * .
Répandu en copies d'abord, le mémoire parvint au ministre des Finances, comte de Pralorme, qui le lut, s'y intéressa, en conseilla la publication ; et le marquis Cavour, flatté de ce succès inattendu fit les frais d'une brochure à tirage restreint. A Turin, ce début fit quelque sensation dans le monde très limité qui s'intéressait à de telles questions. César Balbo, le futur auteur des Speranze d Italia, en rendit compte aux lecteurs de la Gazetta Piemontese " dans un article fort documenté où il s'écriait avec lyrisme : « Notre patrie^ notre belle et bonne Italie peut se promettre un écrivain déplus. »
1. Le mémoire est dans le tome V des Lettere, p. lxj à xcvii.