‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 46 sur 171 · Diario. 25 septembre 1833, p · texte numérisé non relu

Diario. 25 septembre 1833, p

second plan, sa Patrie, c'est l'Italie entière. Elle est pauvre, morcelée, écrasée par l'Autriche; les gouvernements en sont mesquins et têtus, tournés vers le passé, sans vue vers l'avenir ; le souverain véritable, c'est une police souterraine et perfide. Lui-même, il est honni de son roi, presque chassé de l'armée sarde ; il est genevois par sa mère, il ne pense et n'écrit qu'en français ; qu'importe encore, ses pensées sont itahennes, et le deviennent chaque jour davantage '. Dans ces années difficiles pour lui-même comme pour sa patrie, il appelle, il entrevoit un avenir meilleur pour lui comme pour elle, sans prévoir qu'il leur sera commun. Et quand il s'agit' de la renaissance italienne, il perd quelque peu de sa modération et de sa pondération, il annonce que « pour émanciper rilalie des barbares qui l'oppriment une crise tant soit peu violente est inévitable ». Mais, ajoute-t-il en revenant à son Jiisie milieu, « les tentatives forcenées des hommes du mouvement ne font que la retarder et la rendre plus chanceuse - ». A ce moment, en effet, et à deux reprises, en 1833 et 1834, échouaient en Piémont des tentatives de soulèvement durement réprimées.

Le Piémont n'avait été que légèrement atteint par la Révolution de Juillet; tandis qu'en 1831 de graves insurrections éclataient en Romagne, dans les iMarches, en Ombrie, Turin restait calme ; Gênes était j)lus touché, la police y procédait

1. « Grâce au ciel, écrit-il, dans sa lettre â Baibo du \t mar:, 183o maigre toutes les déceptions politiques qui abreuvent damertume chaque jour les esprits éclairés, mon amour pour ma patrie et ma patrie italienne ne s est point affaibli dans mon cœur. Jaime Tltalie, et je voudrais la servir de quelque manière. ]v voudrais contribuer à son bonheur et k sa gloire... ))

2. Cavour à Auguste de La Rive, juin 18^3, Leltere. I. p. 283.

LES TEMPS DIFFICILES lf5

à quelques arrestations, bien superfétatoires ; malgré la lettre ardente de Mazzini au nouveau monarque, personne ne bougeait. Mais la Jeune Italie, installée à Marseille, à Genève, à Lugano, procédait pendant le cours de Tannée 1832 à un sourd et persévérant travail qui ne devait point larder à produire ses fruits. Dans les milieux libéraux des grandes villes, parmi les riches cultivateurs, dans l'armée surtout, les idées de Mazzini pénétraient par infiltration : l'Italie délivrée des barbares et régénérée par l'union de tous ses fils, la liberté et la fraternité des peuples, dogmes puissants et séducteurs. De Provence ou de Suisse arrivaient, déguisés et mystérieux, des missionnaires de la nouvelle religion, annonciateurs de temps nouveaux et d'un radieux avenir; des circulaires clandestines, voire un journal la Giovine Italia, circulaient sous le manteau.

Dès le début de 1833, le gouvernement de Turin se doutait qu'un puissant mouvement était en préparation, prêt à se déclencher au premier signal de Mazzini. Mais comment atteindre les auteurs, qui se dérobaient comme des fantômes dans l'ombre. Ainsi que l'écrivait, en l'absence de l'ambassadeur en congé, l'avisé M. de Chasleau, « il existe dans ce pays des sociétés républicaines qui ont leur mot d'ordre, leur signe de ralliement, et sur lesquelles le gouvernement n'a aucune prise parce que leurs adeptes n'écrivent jamais et ne correspondent avec ceux qui leur sont afïiliés à l'étranger qu'au moyen d'émissaires et d'une manière verbale ; dès lors la surveillance devient beaucoup plus difficile et les moyens de répression nuls ». Le gouvernement le savait, cherchait en vain des renseignements précis, et « vivait sous l'empire de la peur' ».

1. Les dépêches de M. de Chasteau au Quai d'Orsay renferment de précieuses indications sur le mouvement encore mal cfudié de 1833. Archives

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La police fut servie par le hasard, qui est son plus fin limier. A la suite d'un duel entre deux sous-officiers à Gênes, l'un d'eux fit des révélations sur la vente de carbonari à laquelle il était affilié, sur les menées de la Jeune Italie, sur un libelle que Mazzini faisait répandre dans les régiments du Piémont : la police se crut sur la trace d'un vaste complot, relié au mouvement républicain de Paris, destiné à renverser de leurs trônes les monarques d'Italie, et elle procéda à quelques arrestations à Gênes, Alexandrie, Chambér}'-, au petit bonheur. Dans sa hâte, elle crut avoir déniché à Turin un dangereux émissaire de Paris, un homme de lettres qui portait tantôt le nom de Sandeau sur son passeport, et tantôt dans ses papiers celui de Sand, probablement pour s'assimiler à un malfaiteur qui avait acquis en Allemagne, une « horrible célébrité » ; et voilà comment fut jeté dans un obscur cachot le bon Jules Sandeau, qui voyageait en Italie, peutêtre pour oublier sagement George Sand, avec qui il venait d'écrire Rose et Blanche ; il était arrivé à Turin avec une lettre de Sosthène de La Rochefoucauld pour le marquis de Cavour, avait fréquenté la maison de Camille, dont il avait presque l'âge, et un beau soir, en rentrant du théâtre, il reçut la visite de sbires indiscrets qui bouleversèrent ses valises, fouillèrent ses papiers, s'emparèrent de ses lettres et de ses vers, procédèrent à un interrogatoire serré, et conduisirent le pauvre au corps de garde. Il protestait si fort de son innocence que le lendemain on se contenta de le mettre aux arrêts dans sa chambre d'hôtel sous la garde d'un soldat. Il eut l'heureuse idée d'appeler à son secours le ministre de France, qui était un galant homme ; M. de Chasteau accourut,

inédiles des Affaires éh'ungéres, fonds IMémont. Voir aussi les rapports de M. Decazcs, Consul général de France a Gènes, et de nombreux documents contenus dans le volume GGGIlf, Turin, correspondance de divers.

comprit aux premiers mots Terreur, et se rendit incontinent chez le premier ministre : M. de La Tour prit d'abord ses grands airs, parla « d'écrivain républicain », de fréquentations déplorables, — peut-être pensait-il à ce mauvais garnement de Cavour, — mais M. de Chasteau tint ferme ; deux heures après le bon Sandeau était en liberté, avec restitution de ses papiers et excuses en due forme ; il s'empressa de filer sur Gênes et Rome : c'était un sage.

D'autres perquisitions et arrestations avaient été moins vaines ; il était certain qu'un très vaste mouvement avait été préparé par les émissaires de Mazzini dans quelques régiments et certains milieux libéraux ; les inculpés ne furent point tous courageux, plusieurs dénoncèrent leurs complices, — ce qu'on appelait alors « prendre l'impunité » parce que la lâcheté assurait l'absolution, — et l'on parvint à dévoiler toute l'organisation, un peu chimérique, préparée par les conjurés : révolution générale, république universelle, conservant d'ailleurs à chaque pays sa nationahté, et, but plus immédiat et pratique, résurrection de l'Italie par l'expulsion des Autrichiens ; Mazzini, qui avait tout prévu, confessait que néanmoins manquait l'argent, nerf de la guerre \ La répression fut d'une impitoyable brutalité et il semble certain que le roi Charles-Albert ne fut pas étranger à cette sévérité, « il s'y intéresse personnellement, son inquiétude est grande », écrivait M. de Chasteau ; les Conseils de guerre furent saisis des poursuites, toutes garanties de la défense suspendues, dur contraste avec les beaux projets de réforme criminelle, et si quelques juges militaires agirent avec justice et humanité — comme à Chambéry, — d'autres furent odieux, comme

1 . Le volume n» 303, Turin, des Archives des Affaires étrangères contient, sous le n" \-2'i, copie d'une proclamation de Mazzini, au nom de la Fédération de la Jeune Italie, saisie à Paris.

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le gouverneur d'Alexandrie, qui présidait la cour martiale, et « révolta tout le monde ». En peu de jours, douze condamnations capitales furent passées à exécution, les années de détention multipliées et les prévenus traités si durement, que l'un d'eux, le D' Ruiïîni, de Gènes, soit par crainte de révélalions sur lui \ soit redoutant d'en faire contre les autres-, se suicida en s'ouvrant une veine avec un morceau de fer arraché à la porte de sa prison. On arrêta jusqu'à un chapelain du roi% « homme érudit. d'une grande capacité, d'opinions très libérales », l'abbé Gioberti, qui débutait ainsi dans la vie publique.

Les bruits les plus sinistres circulaient, facilités par Ki police qui entendait bien tirer du complot un effet de terreur : les conspirateurs avaient des projets infernaux ; le fer, le feu, le poison étaient leurs auxiliaires ; ils comptaient poignarder le roi et sa famille, les gouverneurs des provinces, les chefs des grands corps de l'Etat. Et pour frapper ferme et haut, à Gênes, citadelle du libéralisme dans le royaume, le gouvernement procédait à des arrestations dans le monde le plus aristocratique; M. Maximilien Spinola, ancien opposant de 1814 et 1821, « homme de beaucoup d'esprit et d'instruction », M. Pareto, un des brillants causeurs du salon Pallavicini, le marquis Balbi-Piovera, grand ami du Consul général de France, les frères Mari, de la Société des jeunes gens nobles... C'était le monde même où Cavour avait fréquenté lors de son séjour à Gênes en 1830 et 1831, ses amis, ses pairs de pensées et d'opinions, qui étaient ainsi atteints. Pourquoi ? nul ne le savait, peut-être même point la police. « Arrestations sans aucune espèce de motifs, écrivait

1 . M. Dccazes au ministre des Affaires étrangères, 20 juin 18cî3.

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