Démissionnaire depuis un mois
M. Decazes, si ce n'est la connaissance que la Police devait avoir des opinions libérales hautement manifestées des individus qui ont été frappés ^ »
De ces arrestations, le gouvernement lui-même fut bientôt embarrassé, et de quelques autres faites à la légère, celle, par exemple, d'Asario, avocat de Turin, qu'on avait mis à l'ombre à toutes fins, sur sa mauvaise réputation et pour voir si on ne trouverait pas quelque chose contre lui. D'autant que le pays, demeuré jusqu'alors paisible, « apathique », commençait à s'émouvoir, mais en faveur des prévenus ; que l'archevêque de Gênes était venu à Turin pour protester contre des incarcérations sans cause ; et que, prises de peur, redoutant pour le lendemain une villégiature de prison, « beaucoup de personnes de la haute société quittaient la ville ». Le baron de Baranle, qui revenait enfin le 27 juillet 1833 à Turin où sa présence était naturelle, trouvait «qu'on y avait réellement perdu la tête ». Il remarquait : l'influence de la Congrégation impitoyable ; les conseils des carlistes, réfugiés de France, tous pour la forte répression; « personne qui voie les choses d'un peu haut; une inconcevable précipitation apportée dans toute cette affaire »; l'action certaine de l'Autriche. La politique extérieure du Piémont s'en ressentait, Paris et Marseille étant tenus pour les refuges des révolutionnaires. M. de La Tour était froid envers le baron de Baranle ; le gouverneur de Gênes grossier envers M. Decazes, et « le roi Charles- Albert était plus disposé que jamais à faire cause commune avec les ennemis de la France- ».
Et Cavour ?
Le pauvre Camille était dans la peine, car il désapprouvait,
1. M. Decazes, consul général de France, au ministère des Affaires étrangères, i2 juillet 1833.
2. Le baron de Barante au duc de Broglie, 31 "uillet, 7 et 21 août 1833.
Gavouk. — I. 9
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avec une égale sincérité, et les conspirateurs et leurs persécuteurs, sûr d'être honni à droite et à gauche, à cause même de sa pondération ; car, selon le mot prêté à Machiavel par un grand homme d'Etat français, « quand les guelfes le disaient gibeHn et les gibelins guelfe, il se savait dans le droit ». Nous vivons, écrivait Gavour le 13 mai 1833, « au milieu des exagérations les plus violentes et les plus opposées ; . . . quand je vous parle des exagérations extravagantes des partis extrêmes, je vous parle à bon escient, car on vient, il y a peu de jours, de découvrir ici chez nous un complot dultrarépublicains, qui, sans autre moyen que leur rage, devaient renverser le gouvernement et établir je ne sais quoi. On a saisi quelques papiers, et arrêté bon nombre de sous-offîciers, matière éminemment révolutionnable. Ce complot de cerveaux brûlés, qui ne pouvait avoir aucune chance de réussite n'aura d'autre résultat que de rejeter encore davantage notre gouvernement, qui n'y est que trop disposé, dans lesbras de l'Autriche et des congréganistes*. » Il prédisaitjuste, et quand il vit la brutalité de la répression, ses amis de Gênes emprisonnés sans cause, par procès de tendance, la vague de réaction qui roulait le gouvernement de Turin, il inquiéta par ses propos intimes sa famille qui redoutait leur divulgation, une perquisition, son arrestation, — aussi justifiée d'ailleurs que celle de ses amis Mari à Gênes ou du bon Sandeau à Turin ; et comme les aimables cousins de Sellon l'avaient invité à passer l'été en Suisse, que le temps élait chaud et l'air malsain à tous égards, le marquis Cavour imita la prudence des aristocrates génois et envoya son fds à Genève, avec prière d'y prolonger son séjour.
Il y demeura tout l'été, dans c: une atmosphère de raison ».
\. Cavour à M»« de Sellon-Budé, 13 mai 1833. Lellere, I, ^81, V, 25.
LES TEMPS DIFFICILES 13i
Quand il revint, en automne, le Piémont somnolait de nouveau. Point pour longtemps; au début de 1834, un nouvel incident éclata, inopiné et absurde.
Un certain nombre de Polonais étaient réunis dans le sudest delà France, évadés des massacres qui avaient étouffé la révolution de leur pays. Mazzini eut l'idée singulière de les réunir et de les jeter sur le Piémont pour y fomenter la Révolution. C'était, a-t-on écrit sans exagération, le plus sot dessein qu'on pût imaginer ; choisir la Savoie pour champ de la Révolution italienne, assaillir en bandes désordonnées et peu nombreuses des lieux fortifiés par la nature, déclarer la guerre aux princes de Savoie, que défendait une armée très exercée et dans une province qui leur était toute dévouée, c'était pure foliée
Aux Polonais, Mazzini joignit quelques républicains de France, une poignée de ses amis de la Jeune Italie, et mit à leur tète un certain Ramorino, ancien chef de bande en Pologne, nommé général pour l'occasion, qui se targuait de vagues relations avec le maréchal Soult, lui-même suspect d'ailleurs à tous, exilé par le gouvernement royal et soupçonné plus tard d'avoir été payé pour faire avorter l'expédition-. Un jeune marin de la Riviera, Joseph Garibaldi devait révolutionner la flotte. Pour animer d'un saint enthousiasme cette petite troupe, le « gouvernement provisoire insurrectionnel », composé de Mazzini, Melegari et Jean Ruffini, lança le 1" février 1834 une proclamation enflammée ^, annonçant au peuple que « partout où il y a despotisme, l'insurrection est le plus saint des devoirs » et arrêtant dans son article premier
1. Gualterio. Gli iiUimi 7'ivolgimenti italiani, t. III, p. 139.
2. King. Histoire de l'Unité italienne, t. I, p. 149. Ramorino a été fusillé en 1859 pour abandon de poste.
3. Texte dansMes Archives des Affaires étrangères. Turin, 1834, f» 28.
que « dès ce moment rinsurrection est proclamée », puis en établissant les formalités qui allaient depuis le tocsin et les feux allumés sur les hauteurs jusqu'à la confection des barricades et le maintien dans leurs bureaux des conservateurs des h^-pothèques. Ainsi tout était prévu. Et en avant.
Il partit ainsi quelques centaines d'insurgés — les chiffres varient, il est vraisemblable qu'ils ne dépassaient guère la moitié dun millier — répartis en trois groupes. Les uns, montés dans des barques rustiques, passèrent dans la nuit du 31 janvier, des ports de Nyon et de Rolle sur la rive gauche du lac , n'osèrent descendre en territoire sarde, prirent pied à Bellerive sur sol genevois, et furent dispersés sans aucune résistance par un détachement de milice. Les autres, commandés par le général Ramorino en personne, se réunirent sur territoire genevois près de Saint-Julien et piquèrent quelques reconnaissances qui leur montrèrent dégarni de troupes le village d'Annemasse ; ils y pénétrèrent le 2 février, déshabillèrent les douaniers savoyards, pillèrent la caisse et arrachèrent l'écusson de Savoie. Ils distribuaient la proclamation de Mazzini à de paisibles paysans qui les regardaient, ahuris et ne lisaient point la prose enflammée, ne sachant lire. Enfin, comme l'avait prédit Mazzini, le tocsin retentit, mais pour appeler les soldats du contingent de réserve ; et le brave général Ramorino, qui avait avancé ses cohortes sur le territoire sarde vers Thonon, crut prudent de les replier sur le sol genevois ; il disparut, pendant que « quatre-vingts Polonais environ qui ne savaient où donner de la tête, ont été ramassés par la milice genevoise* ».he troisième groupe, enfin, réuni sur territoire français, traversa le 3 février au soir la rivière qui sert de limite à la Savoie, pénétra dans le petit bourg des Echelles et
1. Le baron de Barante au duc de liroplie, b et 8 février 1834. Archives des Affaires élranqères.
s'empara de la caserne des carabiniers, dont le poste était de trois hommes; l'un d'eux fut tué, un autre parvint à s'échapper par une fenêtre ,et s'empressa à Pont-Beauvoisin, où cantonnait une compagnie sarde ; un officier et cinquante hommes accoururent aux Echelles ; à leur vue les insurgés se hâtèrent de regagner le territoire français oîi ils s'égaillèrent. Mais ils avaient laissé deux prisonniers entre les mains des autorités sardes, l'un, Itahen de Milan longtemps réfugié dans le Tessin, l'autre, ouvrier tisserand de Grenoble, « pauvre diable qui pleurait et se désespérait d'avoir été enrôlé dans cette bande ». Leur compte fut vite réglé : une procédure fut ouverte contre eux, « rapide et sommaire » ; l'inculpation était patente, invasion du territoire sarde à main armée, meurtre d'un carabinier; le jugement fut prompt; le 17 ils étaient exécutés \ victimes obscures de phrases sonores et d'une aventure insensée.
Telle fut l'expédition absurde et tragique.
Naturellement elle eut au Piémont des conséquences désastreuses : la police ne manqua point l'occasion providentiellement offerte, de faire du zèle réactionnaire ; les perquisitions se multiplièrent, on procéda à quelques arrestations à Gênes, en Savoie, au hasard des rencontres et Garibaldi fut condamné à mort — par contumace et pour la première fois ; déjà on annonçait que « des dépôts d'armes avaient été découverts », qu' « on était sur la trace des intelligences que les insurgés avaient dans le pays » . Les ambassadeurs d'Autriche et de Russie poussaient à ces mesures, que désapprouvait le baron de Barante, mécontent de l'exécution du pauvre tisserand de Grenoble, la conscience un peu inquiète de n'avoir rien fait en sa faveur. Trois Français, les frères Doria, ayant été à leur