‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 48 sur 171 · Le baron de Barante au duc de Broglie, 22 février d · texte numérisé non relu

Le baron de Barante au duc de Broglie, 22 février d

134 GAYOUR

tour emprisonnés à Gênes, leur Consul général, M. Decazes, un homme de courage et de tête, protesta vivement auprès du gouverneur, M. Paulucci, qui le voulut rebufïer avec grossièreté, mais l'ambassadeur vint à la rescousse, les Doria furent bientôt mis en liberté ; le premier ministre, comte de La Tour, en conçut quelque irritation, il insinua au baron de Barante que les insurgés de février avaient pu bien facilement se réunir en Dauphiné, qu'en avril un nouveau groupe s'était formé aux Echelles « et y avait fait quelque tapage » ; mais à la France, grande puissance, il n'osait trop dire, il se rabattit sur la Suisse. Les cabinets de Vienne et de Turin firent de solennelles représentations au gouvernement fédéral sur l'attitude des autorités vaudoises et genevoises, et la note sarde, spécialement, se faisait remarquer par « son ton de hauteur et ses formes impérieuses^ »; c'était aussi absurde que l'insurrection même, les milices locales étant immédiatement intervenues. Le canton de Genève était directement pris à parti et il demeurait évident que les gouvernements de réaction profitaient de cet incident pour humilier un tout petit Etat, berceau et refuge de la liberté. On batailla ainsi par papiers pendant quelque mois, et, pour calmer les monarchies réactionnaires, il fallut l'intervention conciliante de l'ambassadeur de France en Suisse, M. deRumigny, puis une démarche personnelle de deux notables genevois, MM. de La Harpe et Rigaud, auprès du roi Charles-Albert en séjour àChambéry-. Et tout rentra dans le silence.

Sur celte échauffourée, CamilleCavour conserva un silence prudent ; ni ses lettres, ni son journal n'en disent rien ; il avait peul-ètre ses raisons de se taire, se sachant surveillé de près.

■1. Le ministre des Affaires étrangères au baron de liarante, 10 mai 1834. 2. Sur l'attitude de la Suisse lors de rexpédition de Savoie. B. van Muyden. La Suisse sous le Pacte de 1815, t. II, p. 298 et suiv.

Mais ses pensées secrètes se devinent aisément : dans son amour du « juste milieu », il condamnait avec une égale sévérité les excès des révolutionnaires et ceux du gouvernement, leur attribuant non sans raison une réciproque et fatale influence : le mouvement de révolte surgissant par haine de la réaction monarchique, mais l'aggravant encore par ses propres exagérations. On peut remarquer dans son Diario que s'accentue à cette époque la note amère et désillusionnée, pour aboutir à cette réflexion douloureuse : « Je vis, mais pourquoi, dans quel but? ^ »

Il traîna ainsi quelques mois encore une vie oisive.

Ainsi plus de trois années s'étaient écoulées depuis que Gavour avait repris sa liberté en quittant le service militaire. Qu'en avait-il fait ? en apparence, rien de bien : des criailleries dans sa famille, des parties de goffo, quelques intrigues dans le grand monde, à peine, de-ci de-là, quelques semaines de travail agricole ou de voyage intéressant ; et toujours de vaines protestations contre la politique des extrêmes de droite ou de gauche ; mais d'action, point.

A pénétrer dans son for intérieur, on constate au contraire un heureux développement de sa personnalité : il a fréquenté à l'ambassade de France une société moins ancienne peut-être, mais plus policée que la sienne ; et il a été gagné par une urbanité de bon Ion qui n'exclue point l'amour du progrès, voire même une prudente hardiesse dans les idées. 11 y a contracté une discipline intellectuelle avec d'autant plus de facihté qu'elle répondait au penchant naturel de son intelligence : goût des lectures sérieuses et suivies, modération dans

Page 1