M. de La Rive. Le comte de Cavour. p
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Pendant que le jeune Camille se débattait avec son alphabet, de grands événements bouleversaient le monde, qui réagissaient sur les moindres familles. Les revers de Napoléon en Russie et en Allemagne, les nombreux décès de soldats italiens morts au service de l'empereur français, l'approche des armées autrichiennes, tout avait modifié en 1813 et 1814 l'opinion pubhque en Italie : si favorable jadis à l'action de la France, qui préparait la renaissance de la péninsule, elle s'en détachait maintenant pour se rallier à cette grande idée, qui mettra un demi-siècle à se réaliser, l'indépendance italienne. Les deux représentants de Tempereur se sentant abandonnés à leurs propres forces, cherchent chacun une manière nouvelle de se maintenir au pouvoir, mais, loin de se porter secours réciproque, ils s'affaiblissent par leur rivalité et la contrariété de leurs efforts. Le prince Eugène, vice-roi d'Italie, veut rester français ; il se maintient par quelques heureux combats jusqu'en avril sur la ligne del'Adige ; mais l'abdication de Napoléon marque l'heure de son départ, une révolte éclate à Milan, Eugène remet à l'Autriche le sort de ses Étals. Murât, roi de Naples, essaie de régner en itahen ; négociant avec les Alliés comme avec les carbonari, il parvient à surmonter la première secousse, mais sa situation reste précaire, car les uns le considèrent comme un usurpateur et les autres le tiennent pour un autoritaire ; à la seconde tempête, au retour et au désastre de Napoléon, Joachim s'effondre h son tour.
Le renouveau s'était opéré en Piémont sans brulahté; le 21 juin 181 i, \'ictor-Emmanuel V" revenait de Sardaig-ne à Turin et annonçait le retour au bon vieux temps. Il n'avait point esprit de haine et de vengeance, car il était bienveillant et
cherchait le bonheur de son peuple. Mais il exécrait toute innovation et croyait que son premier devoir était d'anéantir les derniers vestiges d'une révolution qu'il tenait pour impie. Il ne songea pas un instant à se rallier aux idéologues qui rêvaient l'unité italienne sous la maison de Savoie ; il se contenta de rentrer dans ses États, d'ailleurs agrandis par la possession de Gênes, que les AUiés lui donnèrent ne sachant qu'en faire et parce que « les répubhques étaient passées de mode » . Et Victor-Emmanuel abrogea les lois « abominables » venues de France, rétablit pieusement les cours ecclésiastiques et les privilèges féodaux, confia aux Pères Jésuites la direction de l'enseignement, et rétablit les cadres de l'administration sur les bases données par l'Almanach royal de 1793. Le tout sans haine, mais avec la joie sereine que donne le devoir accompli. Dans cette nouvelle organisation, il n'y avait point de place pour les serviteurs de Napoléon. Le marquis Michel de Cavour s'était battu sous le drapeau de la France, il avait été le. chambellan du prince Borghèse, et la marquise douairière avait accepté les fonctions de dame d'honneur de la princesse, sœur de l'usurpateur ; l'un et l'autre n'avaient plus qu'à vivre dans le repentir. Sans grands regrets, ils avaient abandonné des charges qu'ils avaient acceptées sans enthousiasme ; ils reprirent une existence paisible, partagée entre leur hôtel de Turin et leur château de Santena. Le comte d'Auzers, beau-frère du marquis, avait perdu comme lui ses fonctions administratives et peu soucieux d'être tenu en France pour un impérialiste, il se décida à rester en Italie; il s'acheta une terre, Belangero, près de Santena, s'installa l'hiver à Turin, et, homme d'autorité, ne tarda point à devenir un ultra parmi les réactionnaires du Piémont : autant il avait montré de zèle au service de Napoléon, autant il manifesta d'enthousiasme pour la Congrégation.
La conversion politique du marquis Cavour fut plus lente ; pendant quelques années il se retira complètement de la vie publique, occupé de Texploitation de ses terres, acquérant de nouveaux domaines. Le prince Borghèse, autre victime de la chute de Napoléon, désirait abandonner une vaste propriété qu'il avait reçue en majorât de son impérial beau-frère et qui s'étalait, riche et féconde, dans la plaine du Pô, entre Verceil et Livorno-Piemontese, Trois financiers de Turin, le marquis de San Giorgio, M. Luigi P'esta et le marquis Michel de Cavour achetèrent moyennant trois millions de lires ce superbe terroir, qu'ils se partagèrent en 1822 : c'est ainsi qu'entra dans la fortune des Cavour ceLéri oîi Camille devait faire ses premières expériences de la vie économique.
Ces spéculations n'occupaient point exclusivement le marquis Michel ; il profitait des loisirs que lui donnaient la Restauration pour voyager et spécialement pour séjourner en Suisse. C'est ainsi que le petit Camille fut amené à diverses reprises et pour de longues semaines dans la famille de sa mère. L'empreinte qu'en reçut sa jeune intelHgence fut ineffaçable, on n'y saurait trop insister, et on doit dès maintenant l'indiquer.
Alors plus que jamais, Genève était le refuge, comme l'emblème du libéralisme et de l'indépendance de la pensée. Partout ailleurs régnait la réaction : tragique dans le midi de la France, en Espagne, à Naples ; étouffante à \'ienne, à Rome ou à Berlin ; lourdement bonhomme à Turin ou à Florence; revêtant une forme plus correcte mais néanmoins autoritaire à Londres ou à Paris. Genève seule faisait exception, refuge des penseurs et des indépendants ; et si quelque novateur y venait chercher asile, loin de s'y refuser, elle lui faisait place dans ses sociétés littéraires ou même à l'Université comme pour Rossi. Les meilleures familles de la cité, illustrées par la science ou la richesse de leurs enfants, les Candolle, les
Saussure, les Diodati se faisaient un honneur d'accueillir les exilés d'Italie. La famille de M"" de Gavour ne manquait pointa ce noble devoir.
Les trois sœurs, — les trois Grâces ne manquait-on point de dire, — étaient mariées au loin, parties de Genève, mais elles y avaient laissé un frère, Jean-Jacques de Sellon, qui fut bien Tun des esprits les plus généreux, les plus chimériques et les plus nobles de son temps. Au lendemain des grandes tueries, Leipzig ou Waterloo, cet homme enthousiaste était devenu le prédicateur de la paix ; en pleine et brutale réaction, il se faisait l'apôtre de la liberté; alors que s'élevaient des échafauds pour les criminels politiques autant que pour les assassins, il réclamait l'abolition de la peine de mort. Sa parole pleine d'ardeur et d'enthousiasme exerçait une vive influence sur la jeunesse; on dira plus loin ce que fut pour son neveu Camille cet homme de cœur et de foi.
Dans la maison même de Jean-Jacques, les jeunes Gavour trouvaient quatre cousines qui furent leurs amies d'enfance, Adèle, Amélie, Hortense et Valentine de Sellon ; les deux aînées se marièrent jeunes; une tradition de famille prétend que les deux cadettes furent toutes deux « follement éprises « de leur cousin Gamille, et se brouillèrent par dépit amoureux, — mais qui sait à quoi rêvent les jeunes filles ? Dans une maison voisine habitaient d'autres parents, M. et M"^ de La Rive, avec leur fils Auguste, presque contemporain de Gustave de Gavour^; et partout dans Genève on rencontrait des cousins et cousines jusqu'aux générations les plus éloignées.
Tel est le milieu lettré, cultivé, aimable où chaque année
1. Le fils d'Augusle de La Rive. William, est l'auteur du volume Le Comte de Cavour, Récits et souvenirs (Paris, 1863), première biographie du grand homme et précieuse mine de renseignements.
la famille Cavour venait passer quelques semaines ; Lan lût elle s'installait à Genève même, rue des Granges, dans Télégant hôtel du comte de Sellon qui devint celui de son fils; plus volontiers encore elle séjournait dans une des résidences estivales de la famille : chez les Sellon, dans le beau château d'Allaman, imposante construction du moyen âge dont les jardins bordaient le lac ; chez les de La Rive, à Pressinge, dans une belle villa au pied de la chaîne des Voirons, entourée de vertes prairies et de sombres futaies ; et plus tard à La Fenêtre, villa construite par Jean-Jacques de Sellon près de Ferney-Vollaire, au Bocage, château acquis aux portes de Genève par la duchesse de Clermont-Tonnerre . Et cette société tout ensemble aristocratique et libérale, curieuse de nouveautés, éprise d'idéal, ne pouvait qu'exercer une vive influence, presque un mirage, sur ces deux jeunes enfants qui rencontraient, dans les familles de Turin, une allure d'existence et des idées bien difîérentes.
En iSlG, le « gros joufflu » qu'était Camille n'était point touché par ces différences. Son cousin de La Rive, a pieusement conservé la première impression que fit le gamin à ses parents de Pressinge. « C'était, a-t-il écrit, un petit bonhomme très malin, d'une physionomie à la fois vive et indiquant la décision, d'une gentillesse très divertissante, d'une verve enfantine intarissable. » Il avait, d'ailleurs, le caractère décidé et tranché qui fut celui de toute sa jeunesse, demandant tout net à son oncle de « casser » un maître de poste qui avait fourni de médiocres chevaux, et comme M. de La Rive s'y refusait, se rendant chez le syndic, un peu stupéfait de recevoir plainte si forte d'un enfant de six ans. D'ailleurs, toujours prêt â rire, plutôt qu'à travailler.
A rurin, comme à Genève, il donnait la charmante impression d'un f( bon petit diable ». Une johc lettre de l'enfant,
écrite en mai 1816 à une petite amie, le livre tout entier : « Ma chère Fanchonette, écrivait-il', je suis bien fâché de ne pas l'avoir écrit. J'avoue ma mauvaise volonté et ma paresse. Pourquoi m'as-tu abandonné ? Quel crime tu fais-là ! je l'aime toujours et je t'appelle ma Fanchonette; mais à présent j'ai fait connaissance avec une charmante, jeune et touchante dame que je dis cocote, mais son nom est Juliette Barol-. Ma petite amie est venue deux fois me prendre pour aller à la promenade avec elle dans sa plus belle voiture dorée. 11 y a six jours que papa m'amène à Santena avec Gustave et l'abbé ^., » Et la lettre continuait ce délicieux babil pour finir par cet aimable adieu : « A nous revoir, bonjour, bonne nuit, bonsoir. »
L'enfant avait six ans, c'était alors l'âge où commençaient les études sérieuses. Il avait appris à lire et à écrire avec sa mère et sa grand'mère, sans grand enthousiasme. « L'étude m'ennuie, disait-il en bâillant, que voulez-vous que j'y fasse, ce n'est pas ma faute. » La patience des deux aimables femmes était arrivée à un beau résultat, car le gamin avait à six ans un joli brin de plume. A cette intelligence en éveil, il fallait un guide sûr et droit ; le marquis de Cavour en confia l'éducation à l'abbé Frézet ; le choix était heureux.
Né à Mentoules, près de Fenestrelle, dans ces vallées piémontaises où la culture était alors plus savoyarde qu'italienne, l'abbé Jean Frézet avait pris les ordres dans la congrégation de Saint-Joseph de Lyon, et, en 1790, était professeur au collège de Belley en Bresse. La Révolution ayant fermé le collège, l'abbé était entré en qualité de pré-
i. Lettre conservée dans les archives de la famille et publiée par Berti, Jl conte di Cavour avanli il ISâS, p. 50.