Dupin. Mémoires, t. III, p
milieux politiques, dictait à la presse la plus orléaniste des articles d'amer désenchantement, et accroissait chaque jour à la Chambre la force du parti d'opposition que l'on appelait le tiers parti, parce qu'il n'était ni républicain ni doctrinaire, qu'il se modifiait au gré des événements, ayant pour programme, selon l'expression de M. Thureau-Dangin, moins un corps de doctrine qu'un état d'esprit. Pour l'heure, l'opinion était mécontente et le tiers parti en pleine agitation. Louis- Philippe sentit le péril et se résigna : le 12 mars, il appela le duc de Broglie à la tête du cabinet, une fois encore remanié, mais conservant ses deux fortes colonnes, Guizot à l'Instruction publique et Thiers à l'Intérieur.
Cavour était arrivé à Paris au plein de cette crise : c'était une rare fortune pour un jeune observateur ; il ne la manqua point et se passionna au spectacle, ses nouveaux amis le menant dans la salle et dans les coulisses. « De toutes les pièces qui se jouent sur les théâtres de Paris, écrivait-il le 10 mars à son cousin Maurice-Sellon, la plus intéressante c'est l'enfantement du nouveau ministère, qui n'est point encore arrivée à son dénouement. Comme au jour de grande représentation aux Français, tous les principaux acteurs politiques ont passé devant le public. M. Sebastiani, le maréchal Soult, MM. Mole, Dupin sont venus un moment sur l'avantscène pour disparaître l'instant d'après sans avoir rien conclu. Le fin mot de la chose, c'est que le roi veut gouverner sans les doctrinaires ni les hommes du tiers parti, et que cela est impossible. Un ministère sans Thiers, Guizot ou Dupin n'a aucune chance de durée ; eh bien ! Louis-Philippe veut de ces messieurs, mais sans les conditions indispensables de leur existence politique. La manière la plus simple de tout arranger aurait été de laisser le ministère actuel en lui donnant le chef qu'il réclame, le duc de Broglie. Mais le roi s'est buté contre
celui-ci, et voilà trois semaines qu'il s'évertue à trouver une combinaison quelconque de laquelle MM. de Broglie et Dupin fussent exclus, mais il nV a pas réussi et je doute qu'il y réussisse mieux ces jours... Te dire quand cela finira, c'est ce qui n'est pas possible ; demain il y aura des interpellations adressées aux ministres, et je crois que la Chambre aura de l'humeur. 11 y a de quoi en vérité \ »
Deux jours après ce pronostic, le roi prenait sa décision, le cabinet de Brogiie était constitué, et, le 14 mars, Camille assistait à la Chambre, d'une place que lui avait cédée l'ambassadeur des Etat-Unis, M. Livingston, à l'interpellation de M. Mauguin sur la crise parlementaire. Le bouillant chef du tiers parti avait demandé au cabinet des explications sur ces deux questions, qu'il avait rédigées par écrit : « Pourquoi le ministère a-t-il été pendant trois semaines en état de dissolution avouée? — Sur quoi portaient les dissentiments qui se sont élevés entre les membres du cabinet? Portaient-ils sur la politique extérieure ou sur l'ensemble du système?- «. M. Guizot qui fat le premier à répondre au nom du gouvernement, quoique ministre de l'Instruction publique, le fit non sans embarras, car, pour dire toute la vérité, il lui aurait fallu découvrir la personnalité du roi : il exposa le désaccord du cabinet sur la question de Taninistie, il entonna principalement l'éloge du juste milieu, ce parti « honorable et salutaire », qui s'est assuré la prépondérance politique par « sa justice, sa modération et son impartialité ». Cavour se délectait à ces paroles, partisan convaincu du juste milieu. Garnier- Pagès, Mauguin répondirent vivement, et Thiers, ministre de l'Intérieur leur répliqua avec son naturel et son esprit
1. Cavour à P.-E. Maurice Sellon, 10 mars iS3o. Ruffini, t. I, p. 2o3-i.
2. Séance de la Chambre des députés du 1-'i mars iSSô, Moniteur universel du 15, p. 518 et suiv.
Cavour. — i. 10
ordinaires, posant nettement la question de cabinet ; puis, après un vigoureux et éloquent discours de Sauzet, on renvoya au surlendemain la suite des débats. Le 16, la forte parole du duc de Broglie vint décider du succès : abordant la question en son plein, il ne dissimula point les causes profondes de la crise, qui venaient, non de la question d'amnistie, mais de la situation parlementaire, de l'instabilité de la majorité politique ; il appartenait à la Chambre de résoudre définitivement la crise, en se prononçant avec netteté, pour ou contre le ministère. La cause était entendue, et, malgTé un ardent discours d'Odilon Barrot, la clôture fut prononcée sans vote au fond.
Pour ses débuts à la Chambre, Cavour avait vu le défilé de presque tous les ténors parlementaires^ : il en conserva une forte impression et fit une remarque curieuse et vraie ; ce qui l'avait frappé dans ces débats, plus que la « haute éloquence » de Guizot, ï « esprit infini » de Thiers, la valeur de Sauzet, c'était « la grande vivacité quant aux personnes et l'extrême modération quant aux opinions. Evidemment, ajoute-t-il, les paroles exagérées, les excitations passionnées n'ont plus de retentissement, ni dans les niasses, ni dans l'opinion publique, le modérantisme est à l'ordre du jour- ». Et il remarquait ailleurs que « le besoin du moment, c'est un besoin d'ordre et de stabilité. Malgré cet interrègne ministériel, jamais on n'a joui d'une tranquillité plus profonde et d'un bien-ôtre plus général, on ne sent pas la moindre petite odeur d'émeute, le temps est à l'insouciance et à l'apathie... Les partis extrêmes sont au plus bas'* ». L'observation est
1. Peu de jours aprîjs, il ontcndil Berrycr dans un de ses plus puissants discours, sur le traité avec les Etats-Unis. Berti, p. 218.
2. Cavour au comte de Sellon, 17 mars 1835. Ruffini, t. I, p. 262.
3. Cavour au comte de Sellon, 17 mars 1835, au comte Gustave de Cavour, 20 mars 1835.
exacte : le temps des grandes émeutes, du cloître Saint-Merri, de Lyon, était passé; les attentats de Fieschi, de Darmès, d'Alibaud n'étaient que des actes isolés, réprouvés par l'opinion universelle, produisant un effet exactement contraire à celui que voulaient leurs auteurs. La monarchie de Juillet se faisait bourgeoise, calme, un peu plate ; le parti républicain, pourchassé par la police, redouté et déconsidéré en suite de ces attentats mêmes, ne pouvait plus, écrivait Gavour, que travailler « en sous-main ». Le parti carliste, déchu de ses grandes ambitions, surtout depuis l'aventure de la duchesse de Berry, se montrait bénin, et « s'imaginant qu'en faisant de larges concessions aux idées nouvelles il arriverait au but..., professait hautement la modération et la nécessité de la fusion des partis, . . faisait toutes les avances possibles à la grande masse du juste milieu..., se disant prêt à lui faire le sacrifice de tous ses préjugés aristocratiques et à se constituer le défenseur de l'ordre contre les républicains exagérés' ». Et le gros du pays, préoccupé surtout d'intérêts matériels,- de cet « enrichissement » qui, quelques années plus tard, lui fut indiqué comme but suprême de son existence, vivait au jour le jour, sans ressauts comme sans idéal.
Sans doute la prospérité de la nation était ainsi assurée, et des lois importantes, de grands desseins comme la conquête de l'Algérie pouvaient être votés ou entrepris à l'abri de cette tranquillité. Mais le peuple se désintéressait des affaires publiques, et des jeunes gens vibrants et généreux comme -Santa-Rosa, comme Gavour, ne pouvaient qu'être choqués de cette apathie générale. « L'état d'indifférence morale des Français m'effraye », écrivait le premier. « G 'est un spectacle peu beau à voir, renchérissait le second, cette absence
1. Gavour à Auguste de La Rive, 31 mars 1835, Ghiala, Lettere, V, p. 37.
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d'idées larges et généreuses afflige sous plus d'un rapport '. » Déjà, avec sa jeune et prophétique ardeur, Camille prédisait que si « les révolutions nouvelles étaient ajournées à plusieurs années,... le dégoût viendrait ». Et, il annonçait que « la société marche à grands pas vers la démocratie, il est peutêtre impossible de prévoir les formes qu'elle revêtira, mais quant au fond, il n'est pas douteux... Préparons-nous-y ». Tout cela était bien vu.
En même temps qu'il fréquentait assidûment les séances de la Chambre, Cavour faisait la connaissance des principaux orateurs. S'il n'est point certain qu'il entra dès lors en relations avec M. Thiers, lui-même raconte qu'il « pénétra grâce à M. de Barante chez M. Guizot » ; il avait déjà lu, annoté l'Histoire de la civilisation française, dont il avait goûté toute la sévère profondeur et il en appelait l'auteur « le grand penseur de l'époque" »; il le dit à Guizot, qui le croyaib aussi. Il avait déjà, semble-t-il, rencontré à Genève chez ses parents de Sellon le duc de Broglie, qui venait presque chaque été au château de Coppet, et il avait pour le rude ministre une admiration passionnée. « C'est la plus noble âme de l'Europe », disait-il un jour de lui. Pourquoi tenait-il beaucoup à voir A. -M. Bércnger, savant conseiller à la Cour de cassation et député si habitué à l'opposition qu'il en faisait même quand son parti était au pouvoir ' ? peut-être parce que l'honorable parlementaire appartenait au tiers parti, dont Camille voulait sonder les idées et l'avenir. Il aurait voulu,
1. Sanla-Rosa et Camille Cavour au comte Gustave, 20 mars 1835. Ruffinl, 1, p. 273 et sulv.
2. Cavour à la comtesse de Circourt ou à M"» Villeneuve de Walmor, mai 183b. Ghiala, Leltere, I, p. 290, V, p. xcvii, note 2.
3. Cavour à J.-J. de Sellon. Il mars J83b ; Ruffini. I. p. 2tJ4, note I, f|ui publie cette lettre, confond le savant criminaliste avec le poète-chansonnier et se demande pourquoi Cavour le tient pour» une des sommités (lu tiers parti ».
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avec ces grands hommes, rencontrer un jeune écrivain politique qui débutait alors avec éclat, mais Tocqueville était à Londres; la Démocratie en Aiyiériqiie venait de paraître et son succès avait dépassé celui réservé en général par le grand public aux ouvrages de cette austère vertu ; tout Paris répétait le mot de Royer-CoUard, « c'est une continuation de Montesquieu », et Cavour se l'appropriait dans une lettre du 20 mars. L'œuvre était faite pour le séduire, par la nature même du sujet traité, la prolondeur des analyses et des déductions, la noblesse du style. Aussi Cavour était-il dans l'enthousiasme. Il en recommandait la lecture à son frère : « Hâte-toi de te le procurer... C'est certainement l'ouvrage le plus remarquable et de la plus haute portée des temps modernes... celui qui jette le plus de lumière sur la question politique de l'avenir. »
De l'animation du Palais-Bourbon, Cavour passait quelquefois au calme de la Chambre des Pairs : ce calme allait d'ailleurs être troublé pendant de longs mois et le Palais du Luxembourg secoué par le « procès monstre » qui devait se dérouler devant la Haute Cour ; il s'agissait de juger les insurgés d'avril 1834 à Lyon, et ceux qui les avaient poussés, et ceux soupçonnés de les avoir plus ou moins inspirés, comme Armand Marrast ou Godefroy Cavaignac ; 164 républicains étaient ainsi accusés, 152 défenseurs se portaient à la barre, et quels défenseurs, Ledru-RoUin, Auguste Comte, Michel de Bourges, Carnot, Jules Favre, Lamennais, etc.. Il y eut plutôt quelques incidents, mais Cavour n'en vit que les escarmouches de début ; car le procès commença le 5 mai, Camille assista aux premières séances, introduit dans les tribunes par son oncle, le duc de Clermont-Tonnerre, et son grand ami, le baron de Barante ; il prévit que les violences de la défense feraient grand mal à la cause des
accusés, qu'elles seraient lassées par « la patience » de la Chambre haute ^ : il n'en vit point davantage, car il partit de Paris le 9 mai.
Ne se laissant point absorber par la politique, l'intelligent voyageur fréquentait les studieuses maisons du quartier latin : la Sorbonne, le Collège de France, la Faculté de Droit. En l'absence de ses notes journalières (le Diario est suspendu pendant le séjour à Paris, faute de temps pour le rédiger), il est difficile de savoir quels cours il fréquenta, on n'en peut indiquer que deux avec certitude, à l'Ecole de Droit celui de Rossi, son compatriote, grand penseur, noble cœur, à la* Sorbonne celui de Jouffroy ; on l'a déjà dit", il avait lu, le crayon à la main, les Mélanges philosophiques et hautement apprécié la logique rigoureuse, l'accent convaincu, la profonde sincérité du noble penseur ; il mit à se rendre à son cours « ce religieux empressement qu'on doit apporter lorsqu'il s'agit du plus consciencieux et du plus rationnel des philosophes modernes » ; dans la petite salle du Collège de France, il vit, selon le dire de Taine, « un homme maigre, un peu voûté, les épaules saillantes, comme tous les poitrinaires ; les yeux d'un bleu pâle, profondément enfoncés dans l'orbite flétrie, l'air pensif et mélancolique, portant dans toute sa personne une expression de fatigue, de noblesse et de résignation'^ ». Et le portrait que Cavour esquissa le jour même n'est pas moins expressif dans son incorrection grammaticale : « Superbe figure : on dirait un Abeilard, que les méditations et veilles ont maigri et imprimé [sic) quelque chose de mystique ». Chargé du cours de philosophie grecque et latine, Jouffroy expliquait ce jour-là le système moral de Kant. « Il