L'abbé Frézet
cepteur dans la famille de La Marmora d'où il avait passé dans la maison de Cavour pour l'éducation de Gustave et de Camille. C'était un homme de bon sens, sans grande élévation, mais droit et honnête. Devenu professeur de belles-lettres à l'Académie militaire, il s'est livré tout entier, avec ses qualités moyennes et ses intentions très pures, dans un ouvrage en trois gros volumes consacré à l'histoire, ou plutôt à l'apologie de la Maison de Savoie ^ : tous les princes y sont éminents et vertueux, « dirigeant les affaires delEtat, comme les règle un père de famille qui entre dans les plus petits détails pour porter partout la justice, l'ordre et l'économie ». Dans une introduction naïve et touchante, l'excellent homme explique le but de son travail. « Je l'ai consacré particulièrement à l'instruction de la jeunesse. Elle y apprendra quelles sont les vertus qui fondent les États, assurent leur durée, augmentent leur prospérité. Elle se convaincra que la prudence, le courage, la persévérance du souverain, unies à la fidélité et à l'amour des sujets, triomphent de tous les obstacles. Elle se sentira enflammée d'une noble émulation, par le parallèle de ce que ses ancêtres ont été. » Et si quelque duc a commis une escobarderie trop marquée ou une paillardise trop éclatante, son historien l'omet avec pudeur ou l'excuse si bien qu'elle semble une vertu. C'était le Berquin de l'enseignement. Camille de Cavour, qui suivit d'autres voies, n'en parlait plus tard que comme du « bon abbé ».
Sous cette sage direction, les jeunes Cavour travaillèrent pendant plusieurs années, chacun selon sa nature, l'aîné studieux et appliqué, le cadet vif et priniesautier. D'autres professeurs venaient compléter l'éducation des jeunes garçons : pour rallcmand, un émigré de Bohême, i\I. Maréchal»
i. Jean Frézet. Histoire de la Maison de Savoie, 3 vol. Turin (Alliana et Paravia), 1826-1327.
que ces gamins avaient surnommé le « Maréchal d'Encre », tant il trempait ses doigts dans l'encrier ; pour les nobles arts de Téquitation et de l'escrime, des spécialistes, qui ne réussirent guère avec Cavour. Et surtout la direction de la mère demeurait maîtresse.
L'intelligence prompte de Tenfant se développait sous ces diverses influences. Ses lettres enfantines prennent dès lors ce ton allègre, ce style pittoresque qu'il développera si heureusement plus tard. « Ma chère tante Victoire, écrit-il à cette époque à M"'' de Clermont-Tonnerre, le 5 de ce mois j'ai dit adieu à Santena, à tous les peupliers, à tous les ormeaux, à tous les sapins, à tous les arbres... Je me suis mis en voiture avec maman pour aller à Turin pour tourmenter tout le monde, mais par malheur j'ai été malade, maintenant je suis très foliquet. » Et la lettre continuait, pleine d'entrain et de détails amusants ^
Camille avait dix ans ; à l'éducation familiale, devait succéder un enseignement plus complet et une émulation plus vive dont découlerait la carrière de l'enfant. L'avenir des jeunes Cavour était d'ailleurs tracé par les traditions mêmes de leur race et de leur monde : il était naturel que l'un entrât dans la diplomatie et l'autre dans l'armée ; ainsi fut-il décidé que Gustave ferait son droit pour se préparer à la Carrière et que Camille entrerait à l'Académie militaire pour être soldat. Les familles proposent, le destin dispose : Gustave ne devint point ambassadeur, Camille ne fut que lieutenant pendant quatre années. Mais, celui qui ne devint point général, réussit quelque peu à brasser les grandes affaires internationales.
1. Ces lettres, conservées dans les archives de !a famille, ont été dépouillées par Berti, Il conte di Cavour aventi il IS-'iS, p. 50 et suiv.