Cavour à P.-E. de Sellon, 2 juin 1835, Ruffini, p
de 1841 réalisera en matière financière et économique les plus fécondes transformations. Aussi dès 1835 beaucoup de gens « se sont trouvés attirés dans le parti de la résistance par la détermination que ses chefs ont montré, M. Peel surtout, de continuer la réforme des abus bien que la Constitution ne soit pas en danger », Mais, ce faisant, sir Robert ne manque point d'insister sur les dangers de progrès trop brusques, et profitant des exagérations de quelques nouveaux députés whigs, de ce débraillé qui avait choqué le jeune Gavour, il insiste auprès de ses alliés du centre sur le péril d'une Chambre toute radicale, sur la nécessité de maintenir dans les élections le vote public, au lieu du scrutin secret (le ballot dans le jargon du temps), que déjà réclament les nouvelles couclies parlementaires. Cette prudence, cette sagesse dans le progrès est trop dans le tempérament de Cavour pour qu'il ne s'y rallie point, plus peut-être qu'on ne se fût attendu, qu'il ne s'y fût attendu lui-même à son départ de Turin. Et ainsi réclame-t-il, « un temps d'arrêt de quelques années pour coordonner toutes les parties du système aux grands principes qui ont été dernièrement établis. Pendant ce temps, la société reprendra une assiette plus ferme, les idées se mûriront et l'établissement de nouveaux principes deviendra possible et nécessaire ».
Pendant six semaines, il va ainsi du Parlement aux clubs, des v/higs aux tories, se renseignant, interrogeant, notant.
11 a entendu un des chefs du parti radical, M. Senior, discuter la question de la division de la propriété avec M. de Tocqueville et, « chose extraordinaire, le radical anglais soutenait la grande, et le légitimiste français la petite |)ropriété » ; M. Senior croyait qu' « un petit propriétaire n'a ni sécurité ni aisance et qu'il vaut mieux pour lui d'être à la solde d'un grand propriétaire et n'avoir rien à craindre du sort et des
saisons; M. de Tocqueville a fort bien réfuté cet argument spécieux par des considérations matérielles et des considérations morales ». Gavour a vu Hallam, le publiciste whig par excellence, « monter en voiture pour aller de Londres au fond du Straffordshire donner son vote au candidat anti-ministériel ». Il a écouté un riche propriétaire, M. Le Fèvre, qui « réunit toutes les bonnes qualités des Anglais au plus iiaut degré », se dire partisan du vote par ballot (au scrutin secret), « comme moyen de diminuer l'influence de l'aristocratie et de la démagogie ». Il n'a point été convaincu ; mais de tous ces traits, il a conclu que l'Angleterre est dans une période de transition, qu'elle veut avancer, mais prudemment, que la politique ne doit point entraver son commerce, ses industries, et qu'un grand peuple, fort d'un long passé, peut avancer par sages étapes sans rien brusquer.
A la veille de quitter Londres, il résume ses opinions sur la politique anglaise dans une très intéressante lettre au baron de Barante, qu'il faudrait citer entièrement, tant elle est fouillée et significative, si bien elle représente la situation de l'Angleterre et l'état d'âme de son visiteur \ « L'état politique du pays, écrit-il, est bien difficile à constater pour un étranger qui arrive ici avec des anciennes notions sur les partis qui ne signifient plus rien. Le Reforms bill a complètement changé le terrain sur lequel ils combattaient auparavant, leurs rangs ont été rompus, et ils se sont ralliés sous des noms et des bannières différentes. Tout ce qu'il y a de raisonnable dans le parti tory a parfaitement compris que les anciennes positions qu'il défendait avec acharnement n'étaient plus tenables, que le changement qui s'opérait dans le mode d'élection devait nécessairement entraîner des changements
1. Cavour à M. de Barante, 9 juin 18o5. Souoenirs du baron de Barante, t. V, p. 184.
Cavour. — i. 11
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analogues dans les autres parties de la constitution, et que, pour ne pas exposer l'Etat à de graves dangers, il fallait cesser de s'opposer aux réformes qui portaient sur des abus incontestables. Je crois que dès le jour où le Refonns bill a été adopté, Peel et \\'ellington se sont décidés à suivre cette nouvelle ligne politique et à élever la nouvelle bannière de la réforme conservatrice. » Ainsi, point dentétemenl de parti, — et peut-être Gavour a-t-il opposé les rivalités de personnes constatées à Paris et l'indépendance de pensée qu'il relève ici, — mais une politique de réalités, de progrès effectifs, non d'idéologie ; il en résulte que les partis se disloquent et se reconstituent au gré des besoins publics ; les chefs du cabinet sont abandonnés par les whigs modérés, qui ont passé au camp ennemi, mais soutenus par les radicaux, alors qu'euxmêmes « diffèrent moins de leurs adversaires que de ceux sur qui ils s'appuient ». 11 en conclut — et c'est une erreur — à la chute du ministère ; plus logique avec lui-même, jl aurait prédit l'évolution du cabinet, qui lui assura six années encore d'existence.
S'il ressent, en matière parlementaire, un certain étonnement nuancé à quelques égards d'un léger désappointement, sur le terrain économique, au contraire, Gavour n'éprouve qu'une admiration sans mélange ; il ne connaissait point la grande industrie ni le commerce à vaste envergure ; à Londres, ses visites lui révèlent un monde nouveau et il les multiplie à plaisir ; à l'usine à gaz, « immense établissement qui éclaire une grande partie de la Aille » ; à la grande brasserie Barcklay « qui dépasse tout ce qu'on peut imaginer » ; à l'imprimerie Stowes, « le plus grand établissement de ce genre dans Londres ; on y imprime le Pennij Magazine et le Saturdaij Magazine, le premier à 180.000 exemplaires, le second à 80.000 » ; à la fabrique de serrurerie Mordant où il
est accompagné par le fils du propriétaire, « parfaitement bien élevé, il parle français à merveille, s'exprime bien et a les manières d'un homme comme il faut ; c'est cette classe-là qui ne voudra plus porter le joug de l'aristocratie... », etc. Dans chaque usine, il se fait expliquer la marche des machines, et note sur son Diario les prix de revient, les gains des ouvriers, le revenu du capital. Il se renseigne sur les industries textiles, soie, coton, laine, et remarque l'évolution de l'industrie moderne ; « une foule de petits fabricants sans capitaux ni connaissances, n'avait fait aucun progrès depuis des siècles, et par conséquent, était dans un état continuel de souffrances » ; mais grâce à la liberté du commerce, assurée par Huskisson en 1824, « l'industrie a changé de face, de grandes manufactures se sont élevées dans ce pays, on y a introduit tous les perfectionnements connus dans la mécanique, et peu à peu elle atteignit un état de prospérité et de progrès que rien jusqu'ici n'a interrompu ». Une autre nouveauté va transformer la vie économique de l'Angleterre et du monde, la construction des chemins de fer ; Cavour visite les travaux du futur railway entre Greenwich et Londres où il remarque les premiers essais de béton armé, il circule sur les chantiers de la ligne de Londres à Birmingham, et note comment est organisée la compagnie, quels capitaux elle doit engager, quels résultats elle peut obtenir. Et c'est ici qu'il prend sa première leçon de finances privées, dont il cherchera plus tard à tirer un parti, tantôt heureux, tantôt désastreux, dans la création de sociétés commerciales en Italie ou même en France, de banques d'escompte ou de compagnies d'exportation.
Moins prospère est la situation de l'agriculture, car les fermiers souffrent « excessivement » du bas prix du blé ; mais ce bon marché d'une denrée indispensable à l'alimentation, et
qui provient du développement des importations, s'il grève les cultivateurs, est favorable à la population des villes et contribue à leur bien-être. C'est ce que voit Cavour. à premier examen, et il s'en exprime avec enthousiasme dans sa lettre au baron de Barante : « Jamais le pays n'a joui d'une aussi grande prospérité... Les richesses de l'Angleterre ont, pendant ces dix dernières années, prodigieusement augmenté, tout le prouve : la surabondance des capitaux, l'accroissement constant de toutes les branches du revenu public, les entreprises gigantesques des compagnies anonymes, les bénéfices prodigieux de presque tous les manufacturiers, le taux élevé des salaires, enfin les embellissements et les amélioralions de tous genres entrepris sur lous les points du pays, et poursuivis avec une activité sans exemple ^ »
Mais cette prospérité a son revers, l'enrichissement des uns fait la ruine des autres ; le pain à bon marché entraîne la misère des cultivateurs ; le développement des manufactures textiles frappe les tisserands en chambre qui ont souffert « d'une manière irrémédiable de l'introduction des machines, leur industrie est morte,... leurs souffrances ont été inouïes et sans les lois sur les pauvres, plusieurs d'entre eux seraient morts de faim ». De là, nécessité de réformes et d'institutions d'intérêt général, qui prime tout, car il convient d'abord de vivre, et Cavour conclut : « Le devoir de tout homme réellement intéressé à la cause du progrès, est de travailler maintenant sans relâche à la réforme sociale, en renvoyant i\ d'autres temps la continuation de l'œuvre de la réforme politique-. »
D('jà une disposition législative a été prise, ce bill sur les
i. Cavour à Baranle, iijiiin 1831'.