‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 61 sur 171 · Cavour, Iiiario, 25 mai \S:V6, p · texte numérisé non relu

Cavour, Iiiario, 25 mai \S:V6, p

pauvres qui a été pour Gavour l'objet d'une étude attentive * : comment a-t-il été accueilli ? Qu'a-t-il donné dans son application, demande le jeune voyageur ? Il a soulevé quelque opposition, lui est-il répondu, il a donc fallu ne l'appliquer qu'avec prudence et par étapes, en commençant par les régions où il est accepté sans résistance ; les seules personnes qui y ont résisté ouvertement, ce sont les petits boutiquiers, à cause de la taxe à payer, et les débitants de bière et d'alcool, parce que les pauvres ne reçoivent plus d'argent à dépenser au cabaret. Partout où il est franchement exécuté, « le bill est suffisant pour empêcher l'accroissement du paupérisme, et même pour faire disparaître ce qu'il a de plus intolérable ».

Et si les indigents sont malades que deviennent-ils ? et Camille de visiter les hôpitaux, Saint-Bartholomé, Saint-Thomas : ici, quelques réserves : « Ces deux hôpitaux sont propres, bien tenus, mais ils n'ont aucune apparence de luxe ou de charité. L'absence de personnes qui se dévouent par esprit de charité à ce pénible métier se fait partout sentir. » D'ailleurs pas de statistique, pas de généralisation possible, c'est une lacune, une infériorité sur l'assistance à Paris.

Et si ces malheureux perdent le sens ? Où envoie-t-on les lunatics '? et Cavour de se rendre dans une maison de fous, à la campagne. « L'aspect en est agréable, rien ne rappelle extérieurement sa triste destination ; au contraire, un joli jardin soigneuseihent tenu lui donne l'air d'une maison de campagne d'un riche seigneur. » Donc, impression favorable.

Et s'il se trouve à Londres quelque criminel, où le met-on ? interroge Cavour, et comment dépeindre à mon oncle de

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Selion des établissements pénitentiaires d'Angleterre? et il visite les prisons avec le zèle attentif d'un vieil inspecteur : Tothillfields, prison toute neuve, régime cellulaire, silence absolu, les condamnés travaillant au tread-milL grande roue qu'ils font tourner en marchant à l'intérieur, et bien inutilement, car son axe ne répond à aucune machinerie ; Cavour ne manque point de s'en étonner et de blâmer ; Milbank, maison pénitentiaire, place pour 620 condamnés, « nourriture saine et abondante », où le gouverneur et le chapelain se disputent sur l'opportunité des remises de peines : la grâce est utile, dit le premier ; elle n'encourage que l'hypocrisie, réplique l'aumùnier : Cavour ne note point ce que dit le condamné. — Couvent Garden, prison, hélas ! d'enfants : plus de garçons que de filles, cela tient, remarque Cavour, « à ce que les filles de douze à quatorze ans peuvent être placées comme servantes, tandis qu'il est difficile de trouver un emploi pour les jeunes gens » ; les temps sont changés, aujourd'hui la difficulté est inverse. — Cold-Bathfields, prison supérieure à tout dans ce genre; Newgate, d'autres encore. Mon oncle de Selion sera satisfait des notes et renseignements. Peut-être y manque-t-il une toute petite note de pitié.

Ces intéressantes études et tournées ne l'empêchent point de visiter Londres et les Londoniens : il parcourt avec admiration les grandes artères, le Strand, Piccadilly, si vivants chaque jour, qu'anime encore davantage quelque cérémonie, un grand drawing-room à la cour, une parade de horseguards ; et ce serait superbe, si n'était installée la bonne pluie londonienne. 11 se perd dans les petites rues de la cité, affairées en plein midi, mornes matin et soir; il circule dans les docks, les ports, amusé par cette agitation ordonnée ; il visite les Inns, « immenses bâtiments composés

de plusieurs cours et contenant une foule de petits logements où demeurent les hommes de loi * ; chacun de ces Inns forme une corporation, dans l'une desquelles il faut nécessairement que le jeune avocat qui veut obtenir la faculté de plaider devant les cours du royaume se fasse entendre » . Il assiste aux audiences des cours, King's Bench, où « lord Denman et ses trois confrères jugent vêtus d'écarlate en l'honneur de la fête de la restauration de Charles II » ; Court of the Exchequeer où le président, sir John Scartlett, plaisante d'un air goguenard avec les avocats ; Common-pleas, etc., admirant l'autorité du Juge, qui statue, seul, sans contrôle, fort de sa situation personnelle, née de son passé, de sa science et de son impartialité. Le soir, il est tantôt au banquet de la Société royale de géographie, où le jeune aristocrate étranger est fêté avec cet art d'hospitalité que pratique tout Anglais; tantôt il assiste à un meeting pour Fabolition de Fesclavage, tenu par les quakers, « braves et honnêtes gens dans toute la force du terme », pas très éloquents, mais convaincus, convainquants par Tardeur de leur foi et la noblesse de leur cause. Tantôt il va au bal, admirer les charmantes figures des jeunes misses et les riches parures des vieilles ladies ; moins qu'à Paris, il fréquente les salons politiques, néanmoins il est présenté au duc de Devonshire, à lord Hamilton, au marquis de Lansdowne. Et c'est dans un cottage de la banlieue, chez M. Senior qu'il rencontre enfin Tocqueville. Le jeune et déjà célèbre auteur de la Démocratie en Amérique était venu- avec son fidèle ami Gustave de Beaumont en Angleterre, tout comme le jeune

1. Où plutôt ils ont leurs cabinets; leur demeure es! toujours loin de l'office.

2. Ou plutôt revenu^ car il y avait déjà fait un séjour de six semaines en 1833.

Cavour, pour y étudier l'état social et moral du royaume ; il était comme auréolé de son récent succès, reçu en égal par les maîtres, consulté par le Parlement, et il promenait, dans tous les milieux, son intelligente ingéniosité ; ses notes *, qu'il est curieux de comparer avec celles du jeune Italien, sont d'un esprit plus muret plus instruit certainement, moins pénétrant parfois, peut-être moins libre de toute idée préconçue ; peu d hommes ont exercé plus d'influence sur Cavour, il a lu son grand ouvrage, il le presserait volontiers de questions, car ils sont presque du même âge, — cinq années à peine les séparent, mais Tocqueville est déjà un maître, et « commence à s'entourer de cette réserve difjniteuse qui sied bien aux grands hommes » ; il semble que Cavour, peu timide par nature, en fut quelque peu interloqué : devant un tel seigneur, il se sentait mince personnage.

Ainsi le temps passe et bientôt presse : il faut quitter Londres, et pendant une semaine Cavour parcourt l'Angleterre centrale : Windsor et son château, Oxford et ses collèges, Strafford où naquit Shakespeare, Birmingham et ses vastes usines'... Le 6 juillet il retraversait le Channel.

Ce séjour de deux mois fit sur Cavour une impression forte et durable. 11 avait j)Our les institutions politiques de l'Angleterre une admiration si vive qu'elle le fît taxer à Turin A' aiu/ lomanie et lui valut parfois le surnom de Mylord Caï)iiUo'. Il avait, de lui-même, constaté l'initiative individuelle s'exerçant dans un pays de liberté. « Les Anglais parlent moins que les autres nations, mais ils font infiniment

1. A. de Tocquevillo. Noies de voyage en Angleterre, 1835. dans le volume de Mélanges (éd. 1865), p. o40 et suiv.

2. On possède encore peu de renseignements sur ce voyage dans la province anglaise : le Diario a une lacune de quelques jours, la correspondance de celte date n'est pas publiée.

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