Cavour à P.-E. de Sellon, ^ juin lS3o
arrangées, résultats financiers très médiocres, mais état de moralité fort bon.
Les deux jeunes gens vont enfin au château de Hoogstraeten, transformé en dépôt de mendicité pour la province d'Anvers; ici l'institution est excellente : depuis 1819, les mendiants, vagabonds et autres miséreux sont employés à l'exploitation d'un domaine, qui a été toujours croissant au fur et à mesure des défrichements successifs : les résultats ont été si favorables, que la Belgique a créé ultérieurement un tel dépôt par province; l'Allemagne a organisé des établissements analogues ; en France, quelques dépôts de mendicité et maisons d'assistance par le travail occupent à la culture agricole leurs hospitalisés, mais il ne semble pas qu'aucun soit aussi fortement organisé que Hoogrstraeten en 1833, tel que le décrit Cavour dans son Diario.
Et malgré l'excellence de son administration pénitentiaire, la Belgique vo^^ait croître avec inquiétude le nombre des criminels. Cavour en recherclie les causes et en trouve deux : l'indulgence excessive du jury et l'absence d'une police fortement organisée. De trop de crimes, les auteurs demeurent inconnus, et ceux qui sont découverts bénéficient de l'ignorance et de la faiblesse des jurés. L'opinion pubUque s'est émue, et la peine de mort, abrogée en fait, sin^n en droit, depuis la révolution de 1830, a dû être de nouveau appliquée à deux reprises en 1835, malgré les protestations des aboliiionnisles. Quelle triste exemple à rapporter au bon oncle de Sellon !
Pendant son séjour à Bruxelles, Cavour ne manqua point de se rendre dans la modeste maison d'éducation où s'était retiré Gioberli, banni d'Italie après les événements de 1834 '.
i. Cpr. supra p. 428.
Le jeune homme connaissait, semble-t-il, le grand patriote, qui avait été chapelain de la cour sarde; leurs chemins devaient être bien difîérents, mais dirigés vers un même but, l'unité nationale.
Vers le milieu de juillet, les deux voyageurs reprirent le chemin du retour par Malines, Anvers, Liège, le Rhin et la Suisse, achevant ainsi en son entier le projet dessiné par Camille dans sa lettre à Brockedon en janvier. A la fin du mois, ils rentraient au Piémont.
Ces six mois de voyage marquent une étape décisive dans la vie de Cavour. Jusqu'alors il n'avait vécu que dans des villes de second plan, Turin, Gênes, Genève ; sans doute, il avait cherché à en tirer ce qu'elles pouvaient lui donner de meilleur, à l'ambassade de France en Piémont, dans l'activité économique d'un grand port, dans la culture intellectuelle de la Suisse ; mais à Paris, à Londres, il avait trouvé bien autre chose, une intensité de vie, dans tous les domaines, comme il n'en était alors point d'autre au monde. A ce mouvement pohtique, moral, artistique, industriel, Cavour s'était mêlé avec une joie intense et comme s'il était né pour une telle existence : il a fréquenté et interrogé quelques-uns des grands hommes du temps, il a vécu leur vie et désormais peut la revivre de loin par la pensée et en imitation. Les grands problèmes de l'humanité en lutte, qu'il n'avait étudiés jusqu'alors que dans sa chambre solitaire, il en a vu le débat en pleine réalité. Ainsi est-il sorti de lui-même pour entrer dans la vie des nations. Son intelhgence s'est élargie, car elle a participé à l'âme de deux grand peuples.