CHAPITRE VII
§ I. La politique du Piémont. Déception du retour. — ^ Le choléra.
— Stagnation politique. — M. de la Marguerite et la politique delà Congrégation. — Affaires d'Espagne. — M. de Pralorme. — Isolement et incertitudes du roi Charles-Albert : ses sentiments envers l'Autriche ; préparatifs militaires. — Réformes pratiques.
— Le Code civil. — Cavour toujours écarté du pouvoir : sa rancune.
§ II. La grande culture. Le marquis Cavour, vicaire de Turin. — Camille agriculteur : résignation et premières joies. — Les domaines familiaux : Grinzane ; Trufarel ; Léri. — L'influence de Léri sur le caractère de Cavour. — La culture de la. plaine du Pô. — Le régime des eaux. — Les rizières. — La betterave et l'industrie sucrière. — Le bétail : voyage d'affaires en Carinthie.
I III. Affaires diverses. Mort du duc de Clermonl-Tonnerrc : la gestion d'une succession embrouillée. — Voyage de Cavour à Lyon, en Dauphiné, à Paris et Vauvillers. — Spéculations commerciales. — Affaires de navigation ; le Verbano et la Société savoyarde. — La Bourse. — Les jeux de hasard.
§ IV. L'activité INTELLECTUELLE. Séjours à Genève. — Mort de l'oncle Sellon. — .\. de La Rive et la Uibliolhcque universelle. — Projet d'article sur le paupérisme en .Vugleterre. — Question d'assistance sociale : les asiles infantiles. — La Commission de statistique : un plan d'enquête.
^5 V. Vie privée. Meilleures relations avec sa famille. — Projets de mariage. — Un célibataire endurci. — Le « terrain d'autrui »•
— La vie mondaine.
§ VI. A Paris. Les séjours de 1837-1838. Intérêts de M'"« de Clermont-Tonncrre et de la ville de Turin. — La politique : calme plat. — Les salons. — Les Tuileries. — Vie de plaisirs. — Le Jockey-Club. — Quehjues sottises. — Le voyage de 1840: séjour à
FIN DE LA JEUiNESSE 173
Lyon pour la Compagnie savoyarde, à Paris. — Grave situation de la France. — Impression de Cavour. — Duplicité du cabinet de Turin. — Le plein de la crise. — Une spéculation malheureuse : désespoir ; lettre du père. — Une forte leçon. Cavour à trente ans.
Cavour avait vécu pendant six mois dans les milieux les plus intelligents et les plus actifs de France et d'Angleterre : au Palais-Bourbon, au Luxembourg, à Parliament House, il avait assisté aux tournois politiques, à l'éternel combat du pouvoir et de la liberté ; ii la Sorbonne, au Collège de France, il avait réfléchi avec de grands penseurs, rejeté des idées surannées, cherché la vérité; en Angleterre, il avait visité des institutions d'une initiative hardie et déjà riches en résultats bienfaisants; toute sa pensée s'était tournée vers l'avenir. Et il retombait dans une ville somnolente, vivant d'une existence mesquine et comme ratatinée, tout enchaînée au passé. Il lui sembla qu'après avoir respiré l'air pur, le grand vent du large, il pénétrait dans une chambre depuis longtemps close, à l'atmosphère étoufîée, à vague odeur de moisi.
L'impression était d'autant plus vive, pour le jeune voyageur, qu'il rentrait en Piémont à un moment tragique : au début de l'été une violente épidémie de choléra-morbus avait éclaté sur la côte méditerranéenne, avait frappé brutalement Gênes où elle faisait jusqu'à trois cents morts par jour, s'était étendue à Coni, et menaçait Turin ' : l'ignorance des médecins, la fuite des populations terrorisées, les calomnies et les préjugés les plus ridicules, tout aggravait la terreur publique "^
1. Brofferio. Sloria del l'iemonte del 1SI4ai uoslri giorni, fasc. 3, p. 92.
2. Souvenirs hislorioues de la marquise d'Azpglio, née Alfieri, p. 13.
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La fin de l'été seule marqua la fin de l'épidémie et l'existence reprit en Piémont sa torpeur engourdie.
Rien ne changeait dans la vie politique du Piémont, les hommes se succédaient, le régime demeurait. Dès son arrivée à Turin, l'observateur étranger était frappé de la fixité des choses, le gouvernement étant fondé non sur des personnes, qui passent, mais sur de vieilles traditions, qui se transmettent de générations en générations comme un flambeau fumant. Le nouvel ambassadeur de France, le marquis de Rumigny, signalait à son gouvernement, l'existence de puissances occultes et anonymes : « L'on cherche vainement, écrivait-il, où est l'autorité qui dirige et gouverne. D'après la forme du gouvernement, l'on devrait supposer que c'est le Roi puisqu'il est absolu, ou du moins ses ministres. Dans la pratique, l'on reconnaît que ce n'est ni l'un ni les autres; mais en réahté une sorte de puissance mystérieuse, intrigante, qui sous divers noms exerce le véritable po^uvoir et influe sur tout ce qui se fait. On la retrouve sous toutes les formes. Tantôt, c'est une Société qui va tête levée sous le titre de Congrégation; tantôt c'est l'un ou l'autre personnage étranger aux afl'aires; tantôt l'archevêque, tantôt une femme, M""® de Robilant, grande maîtresse de la Reine et favorite du Roi, etc., etc. Comme au miheu des divers mobiles qui mettent en œuvre ces diverses volontés, il est impossible qu'il y ait accord parfait, il en résulte un perpétuel conflit qui tient dans l'irrésolution les organes patents de l'autorité, et en même temps, de la crainte et de la défiance parmi les gouvernés qui cherchent en vain quelle est la volonté du roi '. »
1. M. do Rumigny au duc de Broglie. 26 février 1836. Archives du ministère des Affaires étrangères. Ciitte imporlauto dépêche a clé pul)liée avec de 1res intéressantes notes par le C Weill, Relations de la France et de la Sardaifjne, Revue des Etudes historiques, ]\ï\\\c[ et octobre 1"J18.
Sans doute, il y avait, sinon un cabinet, du moins des ministres. Mais en les renouvelant, le roi Charles- Albert avait soin de les prendre différents d'esprit et d'opinion, comme pour les opposer les uns aux autres.
Au commencement de 1835, le secrétaire d'État aux Affaires étrangères, — qui était par ses fonctions et par son autorité le premier dans le gouvernement, — comte de La Tour, s'était senti fatigué par un long exercice du pouvoir et avait pris sa retraite dans la charge reposante et dorée de gouverneur de Turin. Le roi n'en avait été que médiocrement attristé, car le comte était autoritaire, même envers son monarque, auquel on prétait cette exclamation : « Enfin me voilà hors de tutelle ^ « Déjà l'opinion publique désignait pour remplacer de La Tour\in ou deux hommes notoires dans la politique ; à letonnement général, le roi fixa son choix sur un personnage jusqu'alors de second plan, le comte Solaro délia oNIargherita, — ou, suivant la langue en usage à la cour, — le comte de la Marguerite. Le comte de La Tour approuvait fort ce choix, qui semblait médiocre, car il espérait continuer ainsi à diriger par l'intermédiaire d'un premier commis les affaires de l'Etat ; le roi, au contraire, avait pris un homme nouveau pour le conduire en personne. Or arriva-t-il que l'obscur débutant devint maître de l'heure en s'appuyant sur les puissances mystérieuses qui avaient frappé M. de Rumigny.
Le comte Solare de la Marguerite, qui allait diriger pendant douze ans la politique extérieure du Piémont et prendre sur la politique intérieure une influence souvent décisive, avait déjà exercé des fonctions nombreuses et diverses : professeur de droit civil, procureur général à Turin, chargé