M. de Rumigny au duc de Broglie, 10 décembre
182 GAVOUR
promulgué le 30 juin 1839, complété par diverses ordonnances ou lettres patentes sur la tenue des registres de l'étatcivil, les majorais, Texpropriation pour cause d'utilité publique, le retrait des droits féodaux en Sardaigne, etc. Moins libéral à certains égards que notre Code civil, notamment par le maintien des privilèges ecclésiastiques, la célébration dujmariage suivant les formes de l'Eglise (sauf pour les non-catholiques) , la confirmation du droit d'aînesse et des majorais, il était en progrès sur d'autres chefs, tel que le régime hypothécaire, la réglementation des servitudes et le régime des eaux. Et on l'a remarqué justement S les rédacteurs du Code sarde n'ont pas travaillé pour des Français, leur rédaction ne pouvait qu'être conforme aux mœurs et à la civilisation de leur pays ; d'habiles révisions ont perfectionné leur ouvrage et l'ont mis à l'égal de notre droit.
Le Code civil terminé, on s'attaqua successivement à la législation pénale, à la procédure civile et criminelle, ^au droit commercial : ainsi fut promulgué en peu d'années, pendant le règne même de Charles-Albert, tout l'ensemble de la législation de droit privé; la tradition nationale en a fait remonter l'honneur au monarque, qui en prit l'initiative, et a donné à son œuvre le nom de Codes Albertins.
Dans ce travail, si considérable et varié, il n'y avait point de place pour Camille de Cavour, et pour diverses raisons.
Rien à faire pour lui dans la diplomatie, où son nom, ses études, ses voyages semblaient l'appeler naturellement. Là , M. de la Marguerite était maître, il savait les aventures et les opinions du jeune libéral, il n'en voulait pas dans un corps où il n'admettait que des jeunes gens à ses idées et à sa dévotion. Dans les études législatives, Cavour n'avait aucune com-
1. Portalis. Le code cioil de Sardaigne, lecture à l' Académie, publié dans l'édition de ce code par Victor Foucher, p. xxvi.
pétence, n'ayant jamais mis le pied dans une Faculté de Droit ni scruté les livres de jurisprudence, Dans les réformes économiques, il eût été bien à sa place; déjà quelques études de cet ordre lui avaient donné un renom de bon aloi, et le ministre de l'Intérieur, comte Pralorme, désira 1' « attacher au gouvernement ». Il s'en ouvrit au Roi..., et se heurta à un veto absolu : Charles- Albert avait conservé un mauvais souvenir de son ancien pa^e, il le savait porté au progrès, ce qui était bien, mais dévoué à la liberté, ce qui était abominable. Il lui faisait d'ailleurs bon visage, s'enquérait de ses nouvelles auprès du marquis son père, le chargeait même à Paris de quelques commissions. Mais lorsque Pralorme « revint à la charge » , il trouva « dans la volonté suprême un obstacle invincible ^ » .
Cavour le savait ; in petto il en eut peut-être quelque mélancolie, car il avait la politique dans les moelles, il était ambitieux et sa famille l'en plaisantait, en disant « qu'il voulait devenir tout de suite premie?' ' » . Il eût bien accepté de commencer par le commencement, et dès 1834, se rappelant qu'à son âge Pitt était chef de cabinet, il soupirait : « Ah ! si j'étais anglais, à l'heure qu'il est, je serais quelque chose, et mon nom ne serait pas tout à fait inconnu ^ » Mais il sentait qu'il n'avait point entrée dans cette maison administrative, qu'il qualifiait d'enfer intellectuel, « la science et l'intelligence, écrivait-il, sont réputées choses infernales par qui a la bonté de nous gouverner' ». Et, trop droit pour dissimuler son parti et ses pensées, il ajoutait : a Quand je conserverais
1. Cavour au marquis Costa de Beauregard, octobre 1847. Leitere, 1, p. 386.
2. Marquis Cavour à Camille, 18 octobre 1840. Ruffini, I, p. 2iS.