‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 73 sur 171 · Cavourà Sanla-Rosa, 14 août 1837. LeLLere, V. p. (j · texte numérisé non relu

Cavourà Sanla-Rosa, 14 août 1837. LeLLere, V. p. (j

fut à M. de Cavoiir de confier à son cadet l'administration de ses terres, qu'il lui avait jusqu'alors refusée. Ainsi Camille de Cavour devint-il agriculteur.

Dans quel esprit ce jeune homme de vingt-cinq ans adoptaitil ainsi une carrière nouvelle ? Avec enthousiasme, a-t-on dit et redit. Ce n'est exact qu'en partie : il se donnait à l'agriculture par devoir, pour gagner sa vie, afin de conserver en bon état le patrimoine familial. « Il faut que vous sachiez, écrit-il à un ami de Genève, que je suis devenu agriculteur pour tout de bon ; c'est maintenant mon état. A mon retour d'Angleterre, j'ai trouvé mon père définitivement engagé dans les affaires publiques et ne pouvant vaquer aux siennes ; il m'a proposé de m'en charger et j'ai accepté avec empressement, car lorsqu'on a entrepris de faire valoir soi-même toutes ses terres, il y va de sa fortune à ne pas en soigner l'administration ^ » Et ailleurs : « J'y suis forcé par ma position ; je suis cadet, ce qui veut dire beaucoup dans un pays aristocratiquement constitué : il faut que je me crée un sort à la sueur de mon front. 11 vous fait bon à vous autres richards qui avez des millions à foison de vous occuper de sciences et de théories ; nous autres pauvres diables de cadets, il nous faut suer sang et eau avant d'avoir acquis un peu d'indépendance". »

Mais la première appréhension dissipée, — un de ses parents écrit « la première répugnance » '^ surmontée,. — il applique à cette profession non désirée toute son intelhgence et toute son activité. « Je ne sais pas faire les choses à demi, écrivaitil lui-même, une fois lancé dans les affaires, je m'y suis

1. Cavour à M. Naville de Ghàteauvieux, l*' décembre 1833. Lettere, V., 4o.

•2.. Cavour à Auguste de La Rive, 4 septembre 1836. 3. W. de La Rive. Le comte de Cavour, p. 56.

donné'lout entier. » Et bientôt, par une juste loi de l'humanité, il sera épris de son travail, par le plaisir dans la lutte, l'excitation du succès, la joie de bien faire ce qu'il faisait. Gnq mois après ses débuts, il constate : « Les occupations que j'ai entreprises d'abord par raison, je les suis maintenant par goût; peu à peu je me suis attaché aux travaux agricoles et ce n'est pas sans un vif regret que je me verrais obligé d'y renoncer. » Ce goût deviendra passion, et, en plein combat, il se plaira à prendre dans ses terres quelques jours de repos, à humer l'odeur saine des terres grasses, à « discutailler » avec ses métayers le prix du grain ou la composition des engrais. Mais c'est là un amour d'habitude; il avait une passion originelle, une vocation irrésistible : ce n'était point l'armée, qui fut sa première carrière, ni l'agriculture, sa seconde profession ; c'était la politique, celle-là il l'avait d«ns le cœur et dans les moelles ; mais de longues années devaient s'écouler encore avant qu'il pût s'y donner.

Les propriétés du marquis Michel étaient importantes et nombreuses : le château familial de Santena, à une vingtaine de kilomètres au sud-est de Turin, comportait quelques terres de culture, dont M. de Cavour conserva la surveillance. Le château de Trofîarello — Trufarel disait-on dans la famille — avait cet avantage d'être proche de Turin, sur la colline qui offre au sud-est de la ville d'agréables promenades. Santena devant revenir à l'aîné, le marquis arrangeait Trufarel pour Camille. « Je t'assure, lui écrivait-il, qu'un jour ton domaine sera un des plus beaux de la colline ; si tu épouses une femme à cinquante mille livres de rente, blonde, douce et jolie, c'est le bonheur que je te souhaite'. » Le domaine de Grinzane, dans la province d'Albc, était confié à

1. Marquis Cavour à Camille, 31 drr. 1837. Ruffini, II. 8'.i.

un fermier dont il fallait suivre de près le travail ; depuis trois années, Camille avait été chargé de ce soin par son père, il ne cessa de se rendre sur place, poussant son agent, toujours en quête de quelques améliorations et de quelques essais^ ; syndic de Grinzane de 1832 à 1848, il contribua à l'érection de la localité en commune et en paroisse indépendantes, à la construction de l'église, à la percée d'une bonne route menant à Albe. Mais c'est surtout au domaine de Léri qu'il va consacrer toute son activité ; sans doute il n'y résidera point à perpétuelle demeure; dans les années 1837, 1840, 1843, il entreprendra des voyages, qui l'éloigneront pendant de longs mois de ses cultures ; mais toujours il y reviendra avec allégresse ; là, il est « chez lui », et jusqu'à sa mort ce sera son Tusculum, un Tusculum bourdonnant d'activité.

La plaine de Verceil, située entre Turin et iXovare, est parmi les plus fertiles de l'Italie septentrionale ; ses terres basses sont brûlées du soleil, mais l'eau peut y être amenée du Pôou des torrents alpins, et dès qu'elles sont habilement arrosées, elles sont propres à toutes les céréales, et d'une rare fécondité. Le pays est plat et monotone ; les champs de blé et les rizières s'étendent en tous sens, rarement coupés par des lignes de peupliers ou de saules au grêle feuillage, fermés à l'horizon par de douces collines et vers le Nord par la ligne lointaine des Alpes. A dix kilomètres environ de la petite ville deLivorno-Vercellese, une grande église en briques domine quelques maisons, de vastes cours de ferme, une villa : c'est Léri. Ici, aucun luxe : point d'entrée monumentale, de jardin d'agrément, de parc ombreux. Les champs arrivent jusqu'à la demeure du maître, son étroit balcon domine la cour de la

1. Cavour à Emile de La Rue, 27 juillet ISiiS ; Bert, Nouvelles lellres de Cavour, p. 3.

ferme et les terres d'alentour, comme pour faciliter la surveillance des travailleurs. La maison est de construction fort simple, à deux étages, avec quelques salles vastes, fraîches et claires. Rien d'une villa de plaisance, encore moins d'un château; tout parle de travail paisible, régulier, continu. Xi au Jockey-Club, ni à la Société du Whist, peut-être même point au ministère, Cavour n'a trouvé autant qu'ici le repos de l'esprit par l'activité suivie ; c'est là que son caractère, jusqu'alors inquiet et troublé, s'est assagi dans le travail quotidien ; que plus tard il est venu se réfugier dans ses heures de mécontentement, se recueiUir dans ses moments de doute, mûrir dans la solitude ses grands projets. Et c'est avec une juste fierté que l'actuel tenancier, le rustique chevalier Vercellotti, nous disait naguère : « Ici s'est faite la patrie itahenne ' . »

Le domaine de Léri, avec son importante annexe de Montarucco était entré définitivement, comme on la dit, .dans la fortune des Cavour en 1822" ; à la fin de 1836, Camille y adjoignit la propriété de Torrone, qu'il acheta à crédit, espérant s'acquitter du prix sur les bénéfices annuels. « Je suis, écrivait-il le 4 septembre, dans de grandes spéculations, j'ai acheté une vaste terre dans les rizières. Je crois avoir fait une excellente affaire, il me manque seulement l'argent pour la payer ; à cela près, elle doit me donner des bénéfices superbes *. » Quelques spéculations malheureuses, des pertes de jeu et de Bourse, l'en empêchèrent longtemps, et ce n'est que dans une période plus assagie de son existence, entre

1. Paul Maller. Chez Cavour, IV, Leri ; Revue Bleue du 24 fovrier rjl2. Le dernier des Cavour, k- marquis Aynard, neveu du prand homme, a légué le domaine de Léri à l'hospice de la Charité de Turin.

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