‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 78 sur 171 · Gavour à son père, i novembre · texte numérisé non relu

Gavour à son père, i novembre

2, Gavour, Diario, 19 février 1836.

chiens, — il n"a que fort peu voyagé sa vie durant en Italie. Et aussi, semble-t-il, sa famille était désireuse de l'éloigner de Turin où il venait d'éprouver au jeu de goffo des pertes assez sérieuses. Il part le 1" avril 1836, tout heureux de « l'agréable perspective » et de ses aventures il a fait un pittoresque récit * : ses démêlés à la frontière lombarde avec la police autrichienne malgré les lettres de recommandation que lui avait remises l'ambassadeur d'Autriche, comte Brunetti ; sa visite de la « superbe Milan », de Vérone, « qui abonde en signes d'ancienne grandeur, dont il ne reste que des traces : l'amphithéâtre admirablement bien conservé est digne de la magnificence romaine ; j'ai été voir par respect pour Shakespeare et par acquit de conscience le tombeau de Roméo et de Juliette, qui n'est autre chose qu'un abreuvoir de bœufs auquel on a mis un nom pompeux ». A Vérone, il se fait rouler par des maquignons et à Villach il touche ses moutons; et c'est tout une affaire de les expédier, d'établir un compte, de distribuer des commissions. Enfin il revient, non par les Etats du Pape, comme il en avait d'abord le projet, car la frontière était fermée, crainte que le choléra ne revînt, mais par les lacs italiens : échange heureux, au lieu de la plaine des Romagnes, les lignes colorées de Cadenabbia ou de Stresa, la luxuriante végétation de Bellagio ou des îles Borromées, et au-dessus de Colico ou de Luino la ligne bleue des montagnes se fondant dans le bleu infini du ciel.

Au début de mai, il était de retour à Turin ; c'était le début des récoltes à Léri : il s'y activa. 11 avait pris goût à ses travaux de culture agricole ; sa vie était encore partagée.

i. Le récit est fort long dans le Diario, p. 2ii3à 23a. mais n'a guère qu'un intérêt anecdotique. Voir aussi la correspondance dans Ruflini. t. II. p. 36 et suiv.

et lui-même confessait qu'à Turin « il se trouvait sur un mauvais terrain, mille circonstamies, mille causes diverses m'ont poussé dans une voie essentiellement mauvaise ». 1[ n'avait pas encore l'énergie nécessaire pour s'arracher à ce milieu pernicieux ; mais, lentement, la bonne terre, forte nourricière des viriles résolutions, le détournera d'une existence oîi se serait inévitablement dépravé sa merveilleuse intelligence.

Rapprochement digne d'intérêt ; à la même époque, à cinq cents lieues au nord, un jeune référendaire qui avait mené vie joyeuse à Aix-la-Chapelle et Potsdam, se retirait pour d'impérieuses raisons d'argent dans le domaine de sa famille, et Bismarck prenait à Kniephof les leçons que trouvait Gavour à Léri. Dans le grand drame qui se joua en Europe au milieu du xix" siècle, les deux acteurs principaux ont travaillé la terre avant de travailler les hommes.

En même temps que la gestion de Léri, d'autres affaires . sollicitaient l'activité de Cavour ; le soin de la fortune de sa tante, M""" de Clermont-Tonnerre, ses entreprises ou spéculations personnelles.

Le 14 avril 1837, le duc de Clermont-Tonnerre était mort brusquement à Turin ; dans cette famille si unie, ce fut « comme un coup de foudre ». Depuis qu'il avait quitté la Chambre des Pairs et Paris, pour rompre avec une politique et un régime qu'il abhorrait, le brillant gentilhomme était entré d'affection dans la famille de sa femme et avait partagé son existence entre Genève et Turin ; spirituel, la conversation pétillante, entier en ses opinions mais tolérant par amitié, il était la gaîté de la Casa Cavour, un peu morne

par elle-même. « Sa mort, écrit Camille, a été pour nous tous un coup terrible ' », et chacun en souffrit. La duchesse n'avait jamais quitté son mari, avec lui elle avait partagé peines et plaisirs, « il était pour elle le but de sa vie, le mobile de toutes ses actions ». Elle était comme annihilée par la douleur.

M. de Clermont -Tonnerre avait laissé à sa femme toute sa fortune, qui était considérable, mais mal administrée ; sa succession comprenait des immeubles dans diverses régions, à Paris, en Franche-Comté, en Dauphiné, en Suisse ; et comme le noble duc n'avait point voulu depuis des années surveiller ses hommes d'affaires, chacun avait tiré à part soi, sans oublier ses propres intérêts et tout était en grand désordre. M™^ de Clermont-Tonnerre était incapable de s'occuper de ces affaires embrouillées, elle avait la plus grande confiance en Camille, « son cher Délicieux », écrivait-elle dans une charmante correspondance qu'elle entretenait avec lui", elle lui demanda donc de s'occuper de sa fortune et d'y rétablir un peu d'ordre. Dès qu'il eut dépouillé les papiers de la succession, Cavour s'aperçut que « c'était là un bien triste héritage » : immeubles abandonnés au.x fermiers, emprunts en cours à renouveler, comptes de banque fantastiques ; « mieux aurait valu pour elle que le duc eût donné tous ses biens à sa famille en l'obligeant de payer ses dettes et de desservir une rente à sa femme "* » . Il n'était point possible de remettre de loin le tout en bon état. Il était indispensable de se rendre sur place. Et Cavour de partir à deux reprises.

Le 2 juillet 1837, il quitte Turin, et va passer encore deux

1. Cavour à M. de Barante, 2.; juillet 1839, à M. Maurice-Sellon. 24 avril

2. Cavour à M"" de Clermont-Tonnerre, 4 mars 183(i, -4 juillet 1830, etc. Ruffini, t. II, p. 26, 57.

3. Cavour à M. Maurice-Sellon, 4 décembre 1838, à sa mère, août 1840.

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jours dans ses deux domaines, morigène le gérant de Monlarucco, se réjouit de voir à Léri « les belles apparences des récoltes », fait se? recommandations pour les rizières du Torrone, et à Ivrée prend la diligence du Petit-Saint-Bernard. 11 arrive au col par la neige, le S juillet ; il y avait (déjà) un recteur qui avait d'excellent vin et faisait cordial accueil aux passants, prédécesseur du digne et aimable chanoine qui a réconforté tant d'alpinistes pendant les dernières années du siècle. Ainsi réchauffé, il redescend dans la vallée de Bourg-Saint-Maurice, admirant dans le pa3^s, plus encore que le merveilleux pittoresque des Alpes, le labeur fécond des habitants. « Le pays est magnifique, les terres sont cultivées comme des jardins. Le moindre espace de terrain, si haut qu'il soit placé est mis en valeur et travaillé comme s'il était à la porte du village". » 11 reste deux journées à La Perrière, où villégiature son vieux parent le comte de Sellon, qui l'entreprend naturellement sur la paix universelle et l'abolition de la peine de mort. Et il continue son voyage. D'une plume alerte et gaie, il conte ses modestes aventures, ses démêlés avec une bande de commis-voj^ageurs exubérants, ses conversations avec ses compagnons de route, « dont il peut toujours tirer quelque chose ». Et il arrive à Lyon, pour travailler avec l'homme d'affaires de sa tante, M. Passier : il n'y reste que trois jours, emportant cette impression : « ville d'une saleté extrême, il n'y a de beau que les quais, la place Bellevue et quelques rues dans les nouveaux quartiers ». — L^'on a progressé depuis 1837. — Au milieu de juillet, il est à Roybon, chef-lieu de canton de l'Isère, où le duc de Clermont-Tonnerre possédait de vastes forêts ; des comptes de mitoyenneté et de gestion

1. Diario, 5 juillet 1837, p. 241. Sur ce voyage, les notes de Gavour, dans le Diario, et ses lettres dans le tome II de RufTini, le I'"' de Ghiala.

avaient déterminé un procès épineux avec quelque voisin. Cavour se fait expliquer la difficulté et de suite perçoit que « la logique et la raison n'étaient pas de mon côté, c'étaient de misérables chicanes, j'avais honte de les entendre ». Il propose un arrangement ; le voisin, homme « de retenue et de modération » accepte, il n'y a plus qu'à signer et à partir pour Paris,

Les intérêts de la duchesse dans la capitale étaient bien compliqués, faut-il croire, car le jeune Cavour dut y prolonger son séjour plusieurs semaines et puis y revenir à plusieurs reprises ; on dira plus loin ce qu'il vit et fit à Paris pendant ces divers voyages. En septembre il se rendit à Vauvillers dans la Haute-Saône, où la duchesse avait des forêts et des difficultés non moindres que dans le département de l'Isère ; il arpenta les unes, tenta d'arranger les autres, mais avec moins de succès qu'en Dauphiné, car il dut revenir à Vauvillers en décembre 1837, en juillet et novembre 1840 ; et l'on doit penser que partout les affaires du bon duc étaient aussi embrouillées que les pièces du jeu de jonchet, alors à la mode, puisqu'à son retour Camille soupirait de nouveau : « Quel triste héritage. » Un de ses avantages était d'avoir amené le neveu, quoique non héritier actuel, à voyager en diverses parties de la France, à comparer des procédés variés de culture, à visiter des usines ; et d'ailleurs, quand il était aux champs ou aux ateliers, il ne faisait ni spéculations hasardeuses, ni pertes de jeu ; à Turin, ces aventures étaient trop fréquentes.

Il aimait les affaires aventureuses, il s'y croyait infaillible (son père le lui reprochera un jour de déconfiture), il y réussissait parfois, point toujours. Avec l'expérience qu'il acquérait de la culture et de ses produits, il pouvait se livrer avec chance de succès aux spéculations sur le blé ou la laine, et

de ce chef il réalisa quelques gains. II avait pris pour courtier son ami Emile de La Rue, banquier à Gênes ^, bien placé pour être à même de le renseigner, et le maïs d'Egypte, le blé de Russie, le riz de Piémont et de Lombardie faisaient sur le port des différences de cours permettant à un audacieux de hardies combinaisons : en un coup, Camille réalisait avec son ami Santa-Rosa un bénéfice de 3.000 francs, et, en bon spéculateur, se plaignait de son banquier : a Si de La Riie m'avait écouté, nous aurions fait une spéculation magnifique à Naples, mais il a perdu une semaine et la hausse avait déjà eu lieu; nous aurions facilement gagné 10.000 francs, senza dolor del mastro -. »

Son esprit curieux s'intéressait aux progrès de l'industrie et il aurait voulu prendre une part personnelle dans le développement des usines italiennes; avec une rare intelligence, il avait vu, du premier coup d'œil, le gros obstacle à- l'industrie de son pays, la pénurie de charbon. Plus de bois, les forêts des Alpes sont presque épuisées ; on a vainement cherché du charbon de terre, les mines des Apennins fournissent des produits tellement imparfaits qu'on a presque abandonné leur exploitation ; les gisements d'anthracite n'ont donné que de misérables résultats ; reste la tourbe, il en est dans le pays, mais Cavour se trompe quand il la croit appelée à prendre un certain développements En tout cas, la nécessité apparaît de développer la navigation pour permettre l'exportation des produits agricoles et l'importation de la houille. Et il se lance avec quelques amis dans deux grosses affaires, la société Verbano, qui devait fournir des bateaux à

d. Voyez la correspondance de Cavour et de La Riie, Nouvelles lettres de Cavour, p. 14 et suiv.

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