‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 2)Chapitre 84 sur 171 · Gavour à Auguste de La Rive, 21 mai 183G · texte numérisé non relu

Gavour à Auguste de La Rive, 21 mai 183G

'•>. Rossier. Cavour et la Bibliothèque Universelle, dans la Bibliothèque de septembre 1910.

qui tous deux l'avaient accueilli lors de son voyage en Angleterre : très épris des idées anglaises sur la « charité légale », il louait vivement les efforts du ministre de l'Intérieur, comte de Pralormo, qui venait d'obtenir du roi, « malgré la plus vive opposition de tous les partisans des vieux abus et des vieilles routines », des mesures pour contrôler les établissements de charité, « le liaut clergé, ajoute-t-il, qui avait eu jusqu'ici, ou du moins avait prétendu avoir la haute main dans l'administration des deniers du pauvre, est furieux de voir transporter en partie une surveillance, qui n'existait pas, à des commissions de laïcs ». La thèse devait devenir une des favorites de Gavour, l'Etat reprenant l'administration de toutes les affaires d'intérêt public, l'Église restreinte à la célébration du culte : c'est ici, sous sa plume, une des premières manifestations de sa formule : l'Eglise hbre dans l'État libre. Dans cet immense domaine de l'assistance sociale, il était une part, la plus importante peut-être, à laquelle il s'intéressait activement, non plus seulement par spéculations théoriques, mais par manière pratique et créatrice : la protection et l'éducation de l'enfance. Sur l'initiative, semble-t-il, de Carlo Boncompagni, se forma un groupe d'esprits éclairés, le comte Frédéric Sclopis, le comte Franchi di Pont, l'abbé Fantini, curé de l'Annonciade. Gavour, qui voulaient créer des asiles infantiles à Turin. Mais il fallait commencer par organiser une association, grosse affaire sous le régime réactionnaire du Piémont : d'où nécessité de déposer en corps une supplique au ministre de l'Intérieur, M. de Pralormo, enquête, avis défavorable du premier Secrétaire d'État, comte délia Margherita, qui flairait une concurrence aux écoles congréganistes, mais avis favorable du département de l'Intérieur et finalement décision conforme du souverain . Alors constitution de la société, nomination d'un comité, Gamille Gavour tréso-

rier, répartition en sous-commissions. Et le mieux est que, malgré toute cette complication, l'association fit une œuvre excellente. Pendant plusieurs années, Cavour prit part personnelle à Tadministration des « salles d'asile » ; il ne s'en retira qu'après son entrée dans la politique pour n'en point compromettre la direction par son attitude critiquée ; et, le 17 mars 1851, il se plaisait à leur rendre un éclatant hommage, à la tribune du Parlement.

Ainsi était-il avantageusement connu de quelques hommes sérieux, qui le voyaient d'esprit ouvert, d'activité personnelle et dévouée. Ils en parlèrent au secrétaire d'Etat pour l'Intérieur, comte Pralormo, qui eût volontiers utilisé au service de l'Etat cette jeune et brillante inteUigence, mais se heurtait au veto du Roi. Faute de mieux, il proposa à la commission de statistique, qu'il présidait, de demander à Camille de participer à ses travaux. Tout alors était à la statistique : dans les pays de pur absolutisme, on n'osait trop parler d'économie politique, science qui sentait le fagot, moins encore de questions sociales, ce qui était l'abomination : mais à Berlin, à Vienne, à Turin on faisait de la statistique, et le diable n'y perdait rien, car les esprits critiques après avoir aligné des chilVres en liraient des conclusions, ce qui n'est pas la plus mauvaise façon de faire de l'économie politique. Ainsi l'entendait Cavour, il accepta donc hi proposition du comte Pralormo, et le 10 décembre 1836, il était nommé membre de la commission supérieure de slati.stique, sur la proposition de la commission môme. 11 en fut un membre zélé, autant que le lui permettaient ses longues absences, quêtant des chiflVes en Prusse, à Genève', et rédigeant de courts mémoires encore inédits, peut-ôtre méritant de le rester, dont il donnait lecture

1. Voir les lettres k ce sujet, publiées par Ruffiiii, t. 11, p. o9 et suiv.

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devant un auditoire point futile. Une de ses études lue à la séance du 17 janvier 1840 avait déjà une belle allure, et constitue, avec le travail sur les pauvres présenté en 1834, la meilleure production de sa jeunesse'. Sous ce titre « Sur la statistique morale et intellectuelle de la nation )),.Gavour traçait devant ses collègues le plan d'une vaste enquête, qu'il proposait à leurs délibérations, et portant sur cinq « chefs » : l'instruction, avec la statistique des illettrés et des écoles, les résultats acquis et les progrès de la presse ; le paupérisme et la charité publique et privée, avec l'étude de toutes les institutions de bienfaisance; le culte, avec le dénombrement du clergé et des églises ; la statistique judiciaire, tant civile que criminelle, et qui devrait être renouvelée chaque année ; les habitudes morales enfin, avec l'étude de ce qui les pouvait dépraver, et Cavour y mettait en première place « la propension au jeu », — il avait ses raisons personnelles pour ce faire. Dans l'ensemble, il demandait ainsi à la commission de dresser un vaste bilan de la condition morale de son pays en 1840 ; l'idée était curieuse, il serait bon que de temps à autre chaque peuple établît ainsi son examen de conscience.

Et il semble ainsi démontré que l'intelligence de Camille n'était points! « dégradée », si « détériorée » qu'il se plaisait à le dire ; peut-être, après tout, ses gémissements sur son « mai » misérable n'étaient-ils qu'une forme de ce mal de 1840, dont nous avons déjù constaté chez lui quelques poussées, le dandysme de la désespérance.

1. Publiée par Chiala. Leltere, t. V, préface p. xcix et suiv., sur la communication du baron Antonio Manno ; ce travail est écrit en italien, est-ce là une traduction? si l'original est en italien ce serait le premier écrit dans cette langue par Gavour à qui ses amis, notamment Cesare Balbo, reprochaient véhémentement de ne vouloir écrire. Cavour au comte Balbo, 12 mars d83o.

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Au demeurant, le meilleur fils du monde.

Ses relations avec sa famille avaient heureusement perdu cette aigreur, ce ton de bouderie réciproque trop fréquents dans les années précédentes. Son père ne le tançait plus comme un gamin — sauf lors d'une occasion que lui fournit Tincorrigible joueur, — et reconnaissait les incontestables services qu'il rendait aux siens, la supériorité de son intelligence, sa curiosité toujours en éveil. Comprenant mieux ses fils, il voyait la différence entre Taîné, sage, pondéré, un peu ennuyeux, et le cadet, tout bouillonnant d'idées, avec ses défauts de jeunesse, ses splendides qualités d'avenir. Avec la mère, un abandon délicieux ; elle était tombée gravement malade aux bains de Yaudier pendant Tété de 1838, Camille était accouru pour lui prodiguer ses soins ', il le fit avec une douceur de femme. « Vous savez qu'on ne soigne pas mieux que Cavour, écrivait le marquis avec émotion. C'est une grande tranquillité pour sa mère, pour moi, quand il est présent; je suis bien plus tranquille que lorsque j'y suis moi-même. » Et, si Camille s'éloigne, sa tante. M""' de Clermont-Tonnerre, lui écri' ce billet charmant : « Il est bien juste, mon cher Délicieux, que tu sois tenu au courant de la santé de ta bonne mère, à laquelle lu as si puissamment concouru-. » M"" de Cavour avait quelque peine à comprendre la nature si riche, mais parfois contradictoire de son Camille. « Son état flottant me peine et m'inquiète », écrivait-elle dans son calendrier. Et un soir qu'il allait à un bal, elle notait : « Je l'ai vu partir

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