Supra, p
Au moment où il arrivait à Paris, les difficultés d'Orient, la crise égyptienne, prenaient un caractère d'extrême acuité. M. Thiers s'était lancé à protéger Mehemet Ali avec une audace qui avait lié en coalition contre la France les quatre autres grandes puissances européennes, Angleterre, Prusse, Autriche et Russie. Nul ne savait si de ce choc la guerre ne résulterait pas : « La situation me paraît inquiétante, écrivait M. Duchâtel à M. Guizot le 8 août. Nous sommes, comme en 1831, sur la lame d'un couteau et le défilé n'est pas facile à passer. » Et M. Thiers mandait lui-même le 22 août à M. de Barante : « La situation est fort grave..., bien des accidents peuvent se produire qui amèneraient une catastrophe '. » Dans les divers pays intéressés, l'opinion publique s'énervait, mordante en France, amère en Angleterre, ardente en Allemagne. Les gouvernements armaient ; M. Thiers fortifiait Paris.
En traversant la France, Cavour est frappé de l'état du pays. « J'ai trouvé, écrit-il, sur toutes les routes, sur le bateau, dans les villes, une grande quantité de conscrits qui rejoignaient leurs corps. Les bruits de guerre, qui se sont répandus depuis quelque temps, les avaient animés, ils étaient en général pleins de feu et d'enthousiasme. Lorsque l'on réfléchit au mouvement qui s'est développé en France depuis quelques années, aux progrès que toutes les parties du territoire ont fait en peu de temps, on ne peut douter que la France ne fût en état d'entreprendre une guerre européenne. Dieu veuille qu'on ne l'y force pas -. »
Il arrive à Paris, où il ne compte passer que peu de jours ^,
1. Thureau-Uangin. Histoire de la monarchie de Juillet, t. IV, p. ^87. :i. Cavour à sa mère, 2 août 1840.
3. Cavour à M""> X, 18 août 1840. Manuscrits inédits de la Bibliothèque nationale, N. A. F., 21.336.
il se met en quête des nouvelles; i est en état d'être bien informé, car ses relations sont nombreuses, diverses, et sans cesse il en recherche d'autres. Premiers renseignements pris, il n'est point pessimiste. Et il écrit à son cousin Maurice Sellon, à son ami Santa-Rosa que « la paix est plus probable que la guerre... si quelqu'un me forçait à parier, je mettrais trois contre un en faveur de la paix; mais pas davantage... » Il juge les choses avec clairvoyance; il voit bien qu' « au fond toutes les puissances, la Russie exceptée, désirent sincèrement la paix. La France néanmoins (et ceci est très bien vu) est tellement engagée qu'il peut y arriver plus d'un événement qui la force à intervenir les armes à la main, et une fois le premier coup de canon tiré, Dieu sait ce qui arrivera ». Il croit, et c'était l'avis de M. Thiers, que « la France est parfaitement à même de faire la guerre à toute l'Europe ». Car en présence d'un péril extérieur, toute la nation se solidariserait, « une guerre servirait à tous les gens sages du parti (légitimiste) de motif ou de prétexte pour passer dans les rangs des Philippistes conservateurs » ; la force du gouvernement en serait augmentée \ Et il ajoutait : « La France serait aidée par des S3"mpalhies populaires de plus d'une nation. » D'une nation, peut-être; d'un monarque, non, et en tout cas point de celui de Cavour; à ce moment même M. Thiers faisait auprès du gouvernement sarde, avec beaucoup de prudence et par voie indirecte, des ouvertures pour l'attirer dans notre jeu-. C'était mal connaître un monarque craintif et fuyant, un ministre tout acquis à la pohtique autrichienne. M. de la Marguerite révélait ces avances à la cour de Vienne, tout en affirmant à l'ambassadeur de France,
1. Cavour à Sanla-Rosa, août 1840, à Maurice Sellon, 31 août 1840. :2. Thureau-Dangin. Hisloire de la monarchie de Juillet, t. IV, p. 275.
marquis de Dalmatie, sa bienveillance envers le cabinet de Paris ; et en même temps le gouvernement piémontais appelait deux contingents sous les drapeaux, mettait en état de guerre ses forteresses sur la frontière française, et des officiers de l'état-major russe se promenaient, comme par hasard, sur les crêtes des Alpes ^
Cependant de jour en jour la situation s'aggravait ; l'ultimatum de l'Angleterre à Mehemet Ali, la déchéance du pacha prononcée par le sultan, le bombardement de Beyrouth semblaient les premières étapes d'une conflagration générale. La Confédération germanique bouillonnait d'une ardeur guerrière, prête à mobiliser sur le Rhin toutes ses colères et toutes ses ambitions. En France, l'opinion publique se montait, arrivait à un énervement que l'attentat d'un criminel sur le Roi, le 15 octobre, souligna brutalement. Au début d'octobre, la guerre paraissait inévitable. Cette quasi certitude porta Cavour à une imprudence dont il se repentit amèrement et qui lui servit de forte leçon".
11 était entré en relations, par quelque ami du monde où l'on s'amuse, avec la maîtresse du chargé d'affaires anglais, Bulwer, et il en avait obtenu certains renseignements qui lui avaient permis de gagner à la Bourse une quinzaine de milliers de francs. 11 se crut infaillible. Un jour, le 7 ou 8 octobre, on vint lui annoncer que M. Thiers avait rédigé une note belliqueuse, approuvée par les ministres, acceptée par le roi, et conçue en termes tels, — Camille en avait copie d'une partie — , qu'elle équivalait à une déclaration de guerre.
1. Le marquis de Dalmatie à M. Thiers, 2.5 août, 19 septembre, 23 octobre, 3 novembre 1840. Archives des Affaires étrangères, fonds Turin, t. CCGXIV.
2. L'histoire de l'aventure a été reconstituée par M. Ruffini, La Giovinezza di Cavour, t. II, p. 199 et suiv., sur des documents inédits ; une lettre essentielle lui manquait, mais son sens peut être facilement établi.
Demain la Bourse allait s'émouvoir, prise de panique ; une telle indiscrétion, pour un joueur audacieux, c'était la fortune. Cavour se précipite chez son agent de change, et malgré de sages conseils, fait une grande opération à la baisse sur la rente française. Le soir on lui annonçait que le roi avait résisté, M. Thiers n'était plus minisire ; c'était la paix et la hausse. Désespoir. Mais le bruit était faux, M. Thiers restait au pouvoir. Reprise d'espérance. Seulement la note était de ton conciliant, — oh ! les renseignements des maîtresses de diplomates, — et bien accueillie à Londres ; la rente montait. C'était le krach pour Cavour; il perdait 45.000 francs, qu'il n'avait pas, ses gains antérieurs étant déjà évanouis.
Le jeune homme fut affolé, coup sur coup, il écrit deux lettres désespérées à son père', oîi se mêlent l'amertume de la perte, l'humiliation de l'erreur commise, la honte de la faute à confesser; il supplie le marquis de lui ouvrir un crédit de 45.000 francs, car « il faut pa3^er ou se brûler la cervelle » ; il offre en garantie une h^^pothèque sur le Torron
— le bien qu'il a acheté mais non encore payé ; il propose à son père de renoncer à ses bénéfices sur Léri, jusqu'au remboursement de sa dette ; il est persuasif, pressant, émouvant,
— en réalité atteint à fond, et termine par ces mots qui dénotent l'agitation de ce cœur fier : « Mon cœur se serre en pliant cette lettre, mon père, ne m'en voulez (sic) pas trop. Je vous jure que la leçon que je viens de recevoir me rendra meilleur sous tous les rapports. Peut-être un jour la considérerai-je comme un événement heureux. Je vous demande encore une fois pardon de la peine que je vous fais ; ma vie entière sera employée à la réparer. Votre fils. »
1 La première est perdue ; la seconde est du 18 octobre 1840. Iluffini. t. IF, p. 201.
La réponse du père est un modèle de sagesse et de bienveillante sévérité ; naturellement il transmet la lettre de crédit si humblement sollicitée, mais il en profite pour envoyer à l'enfant prodigue une admonestation où il passe en revue toutes les « sottises » accumulées par le jeune présomptueux, et il en met : précipitation dans les affaires déplorables de Lyon, dépenses ridicules à Paris, recherche des plaisirs les plus coûteux et les moins honnêtes, et, malgré un solennel serment à sa mère, jeu à la Bourse, « parce que tu crois avoir les secrets de TElat ». En face de ce tableau hideux, le portrait de ce qu'aurait pu être la vie du jeune homme : un bon mariage, avec « une femme douce, aimable, vingt à vingt-cinq mille livres de rente », une existence utile, où développer ses talents et qualités. Ces reproches faits, le père en appelle aux nobles sentiments de son fils. « Sois Camille de Cavour. Laisse aller la bonté de ton cœur, l'élévation de tes sentiments, la noblesse de ton caractère... Maintenant la leçon est faite, profitons-en, et qu'elle serve à consoUder notre bonheur. Je veux bien te dire la vérité telle qu'un père la doit à son fils; mais je ne veux rien t'écrire qui puisse froisser ton cœur..., je désire que tu sois persuadé que ceci n'altère en rien et ma tendresse pour toi et le cas que je fais de tes talents et de tes qualités. Je les apprécie... je crois que fu peux en tirer un grand parti ; c'est une mine mal exploitée, mais dont le filon est riche : travaillons-la ensemble. » La lettre est belle ^
La morale de la Bourse l'est moins ; dans ses secousses, la rente baisse de nouveau, et, prenant conseil de son agent de change plutôt que d'une petite dame, Cavour put liquider à temps pour résoudre sa perte à 20.000 francs. Mais il
1. Le marquis Cavour à Camille, 13 octobre 1840. Ruffini, II, :!12. Cavour. — i. 1.5
n'eut point à regretter ses heures d'agitation et de désespoir : le coup porté était rude, mais bien asséné; Camille avait été atteint dans sa fierté ; il avait risqué son honneur ; il avait frémi dans son cœur droit et noble : et comme il l'avait écrit à son père, il put considérer la leçon « comme un événement heureux ». Félix culpa. Avec elle se termine sa jeunesse.
Il partit peu après pour les forêts de M""" de Glermont-Tonnerre en Franche-Comté, traversa Genève, et rentra à Turin vers la fin de décembre, plus pauvre d'argent qu'à son départ^ plus riche d'une expérience et d'une résolution qui, de son aveu, « valaient un million ».
Sa jeunesse était passée ; Cavour avait trente ans; pour un homme d'action , c'est l'âge des premières réalisations. Camille n'en était malheureusement point encore là. Ecarté de l'armée et du o'ouvernement par ses opinions franchement professées et par un monarque inquiet et méfiant, jeté de la vie régulière du soldat dans l'oisiveté d'un jeune désœuvré, il avait gâché son existence pendant quelques années et risqué de compromettre sa brillante intelligence. D'heureuses influences s'étaient exercées sur lui, il avait voyagé à l'étranger et en lui-même, il s'était mis avec passion, parfois avec maladresse, aux affaires agricoles et financières. 11 y avait acquis, tout au moins, un riche bagage d'expériences fort variées. Désormais, il va s'assagir, régulariser son oisiveté parfois brouillonne, se mêler au noble mouvement intellectuel et national qui va remuer son pays, comme pour se préparer à des événements qu'il n'était point possible dès lors de prévoir, et, ainsi que l'y avait engagé son père un jour de forte semonce, « il sera Cavour ».