Le comte Mortier à M. Guizot, 29 mai
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sans amis, sans énergie, sous l'influence de qui lui parlait le dernier. Il voyait de grandes choses à faire, mais sentait lui-même qu'il n'aurait ni la résolution ni la volonté nécessaires pour les réaliser. Et ainsi son gouvernement semblait reposer sur « un système de bascule '■ ».
Tantôt l'influence de La Marguerite et du clergé l'emportait, de la Congrégation surtout qui agissait fortement sur son âme dévote : alors tout progrès était arrêté, la censure saisissait livres et journaux, les Débats de Paris étaient interdits comme « empreints de protestantisme », les diplomates calvinistes n'obtenaient point d'établir une chapelle hors de leur hôtel, les Jésuites exerçaient partout une influence étouffante. « En Piémont, écrivait Cavour, ils sont tout-puissants -. » Alors, encore, la politique extérieure était à la dévotion de T Autriche ; l'on envoyait aux cantons du Valais, en lutte avec les radicaux, des fusils, des munitions ; les prétendants au trône d'Espagne et de Portugal, don Carlos et don Miguel, étaient traités en souverains légitimes ; et, lors du mariage du fils aîné du roi, le duc de Gênes, qui sera Victor-Emmanuel II, avec une princesse autrichienne, fille du vice-roi Régnier représentant de l'empereur à Milan, tout semblait porter la monarchie piémontaise vers la maison de Habsbourg.
Si, au contraire, dominait l'influence des ministres indépendants, Gallina, Villamarina, Desambrois, tout allait au progrès et aux idées françaises. Alors, on activait les réformes législatives : on adoptait le principe d'une Cour de révision, remplaçant dans tout le royaume les Sénats aux jurisprudences divergentes ; on rédigeait un Code d'Instruction criminelle aux idées modernes ; on autorisait la création d'une
1. Le comte Mortier à M. Guizol, l'J juin 1846, dépêche précitée.
2. Cavour k Naville de Châteauvieux, 29 mai 1844. Lettere, V, 112.
société nationale d'agriculture, dont nous dirons plus loin les origines et le but ; on préparait les plans des lignes de chemins de fer et on rédigeait les décrets pour leur mise en œuvre; on sapait en Sardaigne les derniers vestiges du régime féodal ; le roi signait à T occasion du mariage du prince royal une amnistie pour effacer les dernières conséquences de la répression de 1821 : on passait avec le pape une convention donnant aux tribunaux laïques la connais- -sance des crimes et délits d'ordre pécuniaire commis par des prêtres, première atteinte aux immunités ecclésiastiques ; et, pour affranchir l'enseignement public, on appelait le marquis Alfieri à sa tète. Cette dernière mesure avait une importance spéciale, car elle marquait nettement l'influence française. A la même époque, de grands débats étaient engagés au Parlement de Paris sur la question de l'enseignement, que Cavour suivait avec une curiosité passionnée. La liberté de l'enseignement était réclamée par le parti des jeunes catholiques, que Cavour appelait la théocratie démocratique ', et en son nom, avec une splendide éloquence le comte de Montalembert revendiquait les libertés, les droits de l'Eglise. Représentant de la Société de Jésus, le père de Ravignan faisait l'apologie de l'Ordre, dont « il réclamait publiquement sa part d'héritage ». Mais ni l'un ni l'autre ne convainquaient Cavour et le parti libéral en Piémont, car « tandis qu'en France, les évêques soutiennent une polémique si ardente au nom des principes les plus libéraux, leurs confrères ici dans leurs mandements et leurs décisions attaquent avec un redoublement de virulence toutes les libertés, depuis celle de la parole jusqu'à celle de la pensée' ». Quant aux révérends