‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 109 sur 347 · Cavour au prince Napoléon, 7 février · texte numérisé non relu

Cavour au prince Napoléon, 7 février

et d'agression; au nom des représentants de la Savoie, MM. Costa de Beauregard et de Yivy protestèrent contre une politique contraire aux intérêts de leur province, et firent allusion à la séparation éventuelle de celle-ci et du Piémont; Mamiani défendit le projet avec cette beauté de langage qui exerce sur les assemblées une influence souveraine. Cavour, enfin, prit la parole : négligeant la -question financière, il entreprit vigoureusement la justification de la politique sarde « depuis le jour où notre généreux roi recueillait sur le champ de bataille de Novare l'héritage de son père, jusqu'à celui où il prononçait, il y a un mois à peine, les immortelles paroles qui firent palpiter le cœur de tous les Italiens et produisirent en Europe un si puissant effet. Notre politique ne fut jamais provocatrice ni révolutionnaire. » Omettant pour l'heure, les menées de la Société nationale, ses propres paroles à Plombières, ses desseins de la veille et du lendemain, il montre le Piémont se contentant, au Congrès de Paris et dans des notes ultérieures, « d'appeler l'attention de l'Europe sur les souffrances de l'Italie, sur sa situation anormale, sur les périls qui en résultaient ». La provocatrice, c'est l'Autriche, qui a successivement étendu sa domination des rives du Pô jusqu'à Ancône, accru les fortifications de Plaisance malgré les traités, cantonné la garnison de la ville jusque dans les forts qui l'entourent, expédié en Italie un nouveau corps d'armée et accumulé les troupes sur les confins du Piémont. En telle occurrence, le gouvernement n'avait- il pas pour premier devoir de défendre la frontière. Sans doute, sa politique a été critiquée à la Chambre des Communes. «J'estime et je respecte l'Angleterre, cette forteresse où la liberté a trouvé et pourrait trouver encore un refuge inexpugnable. » Elle croit actuellement que son intérêt est de se rapprocher de l'Autriche ; elle méconnaît la gravité des difficultés en Italie,

mais elle se reprendra pour se rallier à la cause de la raison, du progrès et de la civilisation. Et après avoir adressé quelques mélancoliques reproches aux deux orateurs savoyards, le président du Conseil termine par ces paroles : « Nous ne provoquons point, nous ne tentons rien de hasardeux. Mais nous ne changeons pas de politique, et nous voulons encore moins baisser la voix quand l'Autriche nous menace. Votre vote montrera que, quelles que soient nos difficultés intérieures, nous sommes unanimes dans nos résolutions quand il s'agit de défendre la sûreté, l'indépendance, l'honneur de la nation1. »

Ce discours était d'un effet sûr et les longs applaudissements dont il fut accueilli, démontrèrent qu'il avait atteint son but. Après quelques répliques, la loi fut votée par 116 voix contre 35 : le chef de la droite constitutionnelle, Revel, avait déclaré qu'il avait toujours combattu la politique du cabinet, mais qu'au point où en étaient les choses, il tenait pour son devoir de fournir au gouvernement le moyen de préparer la défense du pays; et plus significatif fut le vote de l'extrême gauche, favorable au projet, parce qu'elle le considérait comme le prodrome de la «troisième revanche», ardemment attendue'2*

Le 17 février, le projet passa sans peine au Sénat.

L'argent fut plus difficile à trouver, et le résultat de sa recherche souligna ce double et caractéristique sentiment : défiance à l'étranger, confiance en Italie. Cavour essaya de traiter successivement ou conjointement avec quatre banques de Paris, MM. de Rothschild, la firme Saint-Paul, le Crédit mobilier, la maison Fould '; mais les négociations traînaient

1. Cavour à la Chambre, 9 février 185'J. Artom et Blanc, Œuvre parlementaire, p. 489-489.

2. Bersezio, Il regno di Vittorio-Emanuele II, t. VII, p. 72.

3. Cavour au prince Napoléon, 13 et 18 février; à E. de La Rue, S et 18 février : à Lanza. février 1859, etc..

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en longueur et les offres étaient à des conditions douloureuses. Entre temps, il reçut des propositions fort sérieuses de banques sardes, lombardes et toscanes : recueillir en Italie même l'argent de sa libération, présentait d'immenses avantages, à tous égards. « Si ces banquiers, écrivait le spirituel ministre, avaient le toupet d'ouvrir une souscription publique dans les deux principales cités de Toscane (Florence et Livourne), cela ferait le meilleur effet...; ce fait rapproché de l'émigration croissante de la jeunesse lombarde, qui vient s'enrôler sous nos drapeaux, doit prouver que le sentiment national en Italie n'est pas une invention de ce cerveau fêlé du comte Cavour1. » Et la démonstration fut faite : l'emprunt fut réparti en trois cinquièmes pour le royaume sarde, deux cinquièmes à des banquiers de Milan etde Livourne, fixé en rente 5 p. 100 au taux de 79 francs, et très facilement couvert. « La souscription de l'emprunt a dépassé nos espérances, constatait joyeusement le chef du cabinet..., c'est là une preuve évidente que notre politique est éminemment nationale2. »

A ce moment, début de mars, la guerre semblait imminente ; déjà les adversaires prenaient ces mesures qui la préparent et l'annoncent : interdiction d'exporter chevaux et fourrages, rappels de contingents libérés. Des incidents diplomatiques devaient la retarder de quelques semaines.

Cavour avait l'opinion publique, des soldats, les moyens financiers et le « germe » d'une puissante alliance; encore

-1. Cavour à Lanza, loc. cit., à E. d'Azeglio, 8 mars 1330. 2. Cavour à E. d'Azeglio, 10 mars 1859.

fallait-il que l'allié ne s'endormît point, qu'aucun tiers ne vînt à la traverse et que l'adversaire s'enferrât. C'est à quoi l'homme d'État s'occupe pendant trois mois, avec une activité endiablée, des ressources sans cesse renouvelées, parfois une passion allant jusqu'à la colère, toujours avec ténacité : chef-d'œuvre de diplomatie et de volonté.

Pour retarder la guerre, Napoléon III avait ses raisons, qui donnaient à son action un caractère indécis et « tâtonneur »; il devait tenir compte de l'état de l'opinion publique en France et de l'intervention de l'Angleterre. « Selon les cas, a écrit un homme qui l'a bien pénétré, partagé entre ses affections étrangères et sa raison de souverain français, il encourageait secrètement les entreprises qu'on tramait à Turin, ou, par un brusque retour, il mettait les conspirateurs en interdit, ce qui faisait dire à Pie IX : « C'est une politique infernale, qui change sans cesse1. »

Au début de 1859, toute la France était hostile à une intervention en Italie : les ministres, qui n'étaient pas favorables à l'unité italienne ; les hommes de Bourse, dont l'influence était grande, parce qu'une guerre arrête net les affaires; le parti catholique sur lequel s'appuyait le souverain, par attachement au pape et à sa souveraineté temporelle; les bourgeois, qui ne voyaient pas l'intérêt de la France à la campagne d'Italie; les paysans, qui n'étaient point désireux de se faire casser les os pour des querelles étrangères à leur patrie; même l'armée", officiers compris, qui avait beaucoup souffert en Crimée. Pour rallier le pays au delà des Alpes, il fallait donc du temps, de la patience, l'art des transitions et

1. Valbert (Cherbuliez), M. Thouvenel et le duc de Gramonl, dans la Revue des Deux Mondes du lor mai 1889, p. 210.

- E. Bourgeois, Manuel historique de politique étrangère, t. 111. > éd., p. 449.

une maladresse de l'adversaire qui rendît populaire l'entrée en campagne.

Ces conditions étaient plus nécessaires encore pour maintenir l'Angleterre.

Là, comme en France, nul ne voulait une nouvelle conflagration en Europe. Le grand organe de la cité, le Times, cet « ausculteur » de l'opinion anglaise, jadis favorable à l'idée nationale en Italie, avait viré avec une énergie qui remplissait Cavour « de douleur ou pour mieux dire d'indignation1 ». Le reine écrivait elle-même à l'empereur, « dans une profonde anxiété », pour lui demander de calmer les appréhensions de l'Europe en « écoutant la voix de l'humanité et de la justice et en montrant au monde son intention d'adhérer strictement aux^ traités2 ». Le cabinet tory de lord Derby, serré de près par les whigs, était dans une situation difficile, mais avait une opinion très forte sur la question italienne : le premier ministre se posait en « champion des traités de 1815 3 », et lord Malmesbury, au Foreign Office, prêchait la paix avec autant de ferveur que de persévérance4. Or, les lords Derby et Malmesbury, hommes aimables en leur privé, étaient accoutumés à traiter les affaires à grands coups de trique : à Londres, le marquis Emmanuel d'Azeglio gémissait sous les étrivières avec une résignation douce... la plupart du temps; à Turin, quoique sir James Hudson s'efforçât d'appliquer la bastonnade avec suavité, Cavour, qui avait l'échiné sensible, rugissait; et ces pratiques anormales à la diplomatie n'étaient point pour la faciliter5.

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