Victor-Emmanuel II au prince Napoléon, 17 mars
5. Le prince Napoléon à Cavour, 23 mars 1859. Détail significatif, le voyage ne fut révélé que par Cavour au prince de La Tour d'Auvergne, qui en avisa gravement son ministre, le jour même du départ, 24 mars.
tion de l'empereur », mit « de nouveau tout en l'air1 ». Le comte Walewski, à l'insu de qui le projet de voyage s'était tramé, était mal à son aise, tourmenté de l'avenir ; l'ambassadeur d'Autriche, furieux jusqu'à la souffrance; le monde diplomatique, inquiet et anxieux.
Gavour arriva le lendemain à Paris, et, après une courte visite au prince Napoléon, se rendit chez Walewski; de leur entretien on sait peu de choses, et, — sauf quelques mots du ministre français dans une lettre à son représentant en Piémont, — seulement par la voie indirecte d'un correspondant du prince consort2, probablement lord Cowley : Walewski se déclarait résolu à tout faire pour détourner l'empereur de la guerre, alors que Napoléon s'était mis d'accord avec l'Autriche pour arriver à une solution pacifique des questions italiennes ; lui-même persistait dans son opinion sur la nécessité du Congrès et du désarmement préalable du Piémont. Cavour aurait répondu en donnant le détail des négociations de Plombières, en déclarant qu'il avait en mains des documents dénature à établir que l'idée première de la guerre contre l'Autriche provenait non des Italiens, mais de Napoléon ; d'après le comte Walewski cette conversation se termina presque amicalement3. Mais ce premier contact n'était guère heureux, et Gavour en sortit découragé; il hésitait, a-t-on raconté '*, à se rendre chez l'empereur, et parlait de rentrer immédiatement à Turin pour donner sa démission au roi : on
1. Hùbner, Neuf ans de souvenirs, 24, 25, 26 mars 1Sj9, t. II, p. 540 et suiv., avec les extraits de ses dépêches à son gouvernement.
2. Th. Martin, The Life of the Prince Consort, t. IV, p. 420.
3. Walewski à La Tour d'Auvergne, 30 mars 1859. Rothan, loc. cit., Revue des Deux Mondes du 1er avril 1898, p. 599.
4. Th. Martin, loc. cit., p. 421 : il y a certaines contradictions entre le récit du correspondant du prince consort et la lettre de Walewski ;'i La Tour d'Auvergne; or, le ministre écrivit celte lettre presque immédiatement.
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n'en doit rien croire, il n'était venu à Paris que pour voir Napoléon; il se rendit donc aux Tuileries. De cette deuxième conversation, et la plus importante de toutes, on ne sait rien, que par hypothèses et rapprochements ; mais les deux interlocuteurs, leurs idées, leurs caractères sont trop connus, pour que la scène ne se puisse reconstituer : Cavour, reprenant les arguments de sa dépêche du 19 mars, insinuant avec sa merveilleuse richesse de ressources, tenace dans sa souplesse, s'appuyant sur une précieuse et abondante correspondance; Napoléon se dérobant d'abord, séduit à son insu par la nombreuse argumentation de l'Italien, n'accordant rien, mais, parla même qu'il ne. rompait pas net, laissant encore place à l'espérance.
Pendant les deux journées qui suivirent, Cavour vit grand monde, et, suivant son habitude, de six heures du matin, chez lui, à minuit, en ville. Il rendit visite à lord Cowley, ambassadeur d'Angleterre, au comte Kisseleff, ambassadeur de Russie, au comte de Pourtalès, ministre de Prusse, s'exprimant avec beaucoup de calme et de modération1, et, comme l'Anglais le conjurait d'accepter la proposition de désarmement et de ne point insister sur l'admission du Piémont au Congrès, Camille de répliquer : « C'est impossible; l'Italie considère la Sardaigne comme son champion, aussi la pensée qu'elle ne sera pas appelée au Congrès cause-t-elle une douleur universelle. Cette pensée détruit tout espoir d'un meilleur avenir ; si maintenant la Sardaigne est forcée de désarmer, son existence politique est annulée ; les délibérations du Congrès ne peuvent mener à rien, et le sort de l'Italie sera plus fâcheux que jamais. »
A son ami Rendu, qui lui exposait que les Français en
i. Hûbner, loc. cit., 29 mars 1859, II, p. 351.
étaient restés à l'Italie de Byron et de Lamartine, la terre des morts, il riposta vivement : « Non, non, elle n'est pas morte », et protesta qu'il ne visait point Rome : « Dieu me garde d'un pareil guêpier1 ». Au baron de Rothschild, il déclara humoristiquement : « Il y a beaucoup de chances pour la paix, il y a beaucoup de chances pour la guerre », et plaisanta sur l'effet que produirait sa démission sur la Bourse : « Une hausse de trois francs. — Vous valez bien six francs », répondit le financier". Chez ses amis de Circourt, il se rendit une heure pour se délasser et ne point rencontrer « de personnes qui lui arracheraient les yeux par amour de la paix3 ». Mais partout, une discrétion, une réserve absolues.
Il profita de son séjour à Paris pour reprendre avec les émigrés hongrois des pourparlers déjà anciens et destinés à préparer la révolution sur le Danube : depuis son entretien de septembre avec le général Klapka 4, le projet n'avait point avancé; le 29 mars, Cavour reçut un autre exilé, Szarvady, qui venait au nom du plus illustre des Magyars, Kossuth, l'entretenir d'une insurrection éventuelle en Hongrie si la guerre éclatait en Italie5; mais Kossuth voulait des garanties, une lettre de l'empereur : « Nous ne pouvons pas, opposa le ministre, conclure un traité avec lui (Kossuth) comme avec une puissance existante et reconnue. » D'ailleurs le Sarde se méfiait du Hongrois, ami intime et collaborateur de Mazzini, « notre adversaire politique » . Aussi la négociation n'eut-elle aucun résultat.