‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 140 sur 347 · Rosi, Sloria conlemporanea d'italia, p · texte numérisé non relu

Rosi, Sloria conlemporanea d'italia, p

apparaissait comme certaine. Cavour alors risqua une démarche habile et audacieuse, et qui obligeait le gouvernement grand-ducal à se prononcer. Le 14 mars, Boncompagni proposa aa chef du cabinet toscan une alliance de la Sardaigne et du grand-duché en vue des hostilités prochaines ; l'offre était astucieuse, car elle permettait au ministère sarde de protester de son profond respect de l'autonomie toscane, si profond qu'il demandait au grand-duc sa participation dans la lutte commune1. Mais comme les tendances de Léopold et de ses conseillers étaient connues; que d'ailleurs, prince autrichien, soutenu par l'Autriche et sapé par les amis de la Sardaigne, le grand-duc ne pouvait faire autrement que de décliner cette proposition, — la maison de Savoie préparait à une dynastie rivale tout l'odieux d'un refus froissant les aspirations nationales. Ainsi advint-il. Léopold repoussa les offres de la Sardaigne, le bruit s'en répandit et Boncompagni, qui prenait goût au jeu, réunit dans sa propre maison, sous le pavillon sarde, les chefs du parti libéral. Ceux-ci étaient divisés, les uns, Ricasoli, Lajatico, voulant que le grand-duc donnât des garanties à la cause italienne, gagnât du temps pour mettre ses troupes en état, et plus tard entrât dans la lutte ; les autres exigeant une intervention immédiate, dût la monarchie être sacrifiée. La rue commençait à s'agiter, l'armée était toute gagnée au mouvement national2.

Le 24 avril, lendemain de l'ultimatum autrichien, Boncompagni remit, sur l'ordre de Cavour, une note au gouverne-

1. Cpr. la correspondance de Boncompagni dans Bianchi, Sloria documenlata, VIII, p. 82 et suiv. ; et Manzone, Cavour e Boncompagni nella revoluzione toscana ciel 1859, dans le Risorgimento italiano, 1909, p. 199 et suiv.

2. M. FerrièreLe Vayer, ministre de France en Toscane, à M. Walewski, 27 avril 1859. Sur la révolution du 27 avril, les ouvrages cités supra, p. 190.

ment florentin pour l'inviter à se déclarer formellement en faveur du Piémont. Le chevalier Lenzoni, ministre toscan des Affaires étrangères, répondit par des paroles dilatoires; ni Léopold, ni Baldasseroni ne voulaient céder. Le lendemain, des groupes animés se formaient devant le Palais Vieux, sur la place de la Cathédrale, dans les rues qui descendent sur l'Arno. Il devenait certain que si le grand-duc ne se décidait pas à s'allier au Piémont, lui-même serait balayé promptement.

Il le comprit, céda, trop tard. Il appela Lajatico, — qui lui conseilla d'abdiquer ; le prince héritier désignerait un gouvernement national qui s'unirait au Piémont. Léopold déclara qu'il n'abdiquerait jamais et qu'il préférait s'en aller : il manda le corps diplomatique, lui annonça sa volonté et se retira au fort du Belvédère ; le soir même le grand-duc et sa famille partaient des Jardins Boboli dans les voitures de la cour, accompagnés jusqu'à la première porte par l'internonce, les secrétaires des légations française et anglaise, escortés d'officiers et de gendarmes en grande tenue : le peuple regardait passer avec curiosité, sans malveillance, « pas une menace, pas une insulte1 ». C'est ainsi que le dernier souverain de Toscane prit le chemin de l'exil le 21 ami 1859.

Dans les rues et sur les places, bourgeois et soldats chantaient des airs de 18 48; un cortège parcourut la ville, drapeaux déployés, musique en tête, acclamant Napoléon et Victor-Emmanuel ; devant la légation d'Autriche, nul ne souffla mot, « avec une délicatesse de tact qui faisait honneur à la civilisation raffinée du peuple florentin' ». Baldasseroni, interloqué, murmura devant Rayneval : « Oui, c'est une révolution faite avec courtoisie ». Le lendemain, l'ordre le

1. Rapport du comte de Rayneval, secrétaire de la légation de France, 30 avril 1859.

2. M. Ferrière Le Vayer à M. Walewski, 27, 28, 30 avril 1858.

plus parfait régnait dans la ville, qui reprenait son aspect accoutumé. Tout le grand-duché suivit avec tranquillité cet excellent exemple.

C'était bien taillé, mais il fallait recoudre. Pour ce travail délicat on ne pouvait compter que sur l'aide du Piémont, et Boncompagni devint the great leader and directùr*. Il engagea le conseil municipal à nommer un gouvernement provisoire, qui s'empressa d'offrir la dictature à Victor- Emmanuel pour la durée de la guerre, et, sans attendre la réponse, invita les troupes toscanes à prêter serment de fidélité au monarque appelé par le destin à faire l'Italie.

Cavour eût volontiers engagé son roi à accepter une dictature2 qui n'était qu'une première étape vers l'annexion, ou plus exactement vers la fusion des deux monarchies. Mais qu'en dirait le tout-puissant allié ° Afin de ménager Napoléon, Victor-Emmanuel se contenta d'un protectorat provisoire, « pour l'ordre public et pour la guerre3 ». Boncompagni fut nommé « commissaire extraordinaire du roi pour la guerre de l'indépendance », et dans sa proclamation au peuple toscan déclara qu'il se comporterait de manière à ce que « rien ne fût engagé quant à la constitution future de la Toscane et à l'assiette définitive de l'Italie ». A ce nouveau gouvernement, il fallait un chef : après une semaine de négociations laborieuses, Boncompagni désigna Ricasoli.

De mœurs antiques et de pensers modernes, le masque énergique, le regard dur, de volonté inflexible et autoritaire, l'accueil froid, la parole sûre et droite1, le baron Bettino

1. M. Scarlett à lord Malmesbury, 30 avril 1859. Corresponde?ice respecting the affaires of Italy, p. 12. De La Gorce, III, p. 60.

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