‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 16 sur 347 · Minghetti, Miei Ricordi, III, p · texte numérisé non relu

Minghetti, Miei Ricordi, III, p

Cavour. — ni. 2

volontés de la péninsule, de manière à grouper en un faisceau toutes les forces vives de la patrie : faire l'union avant l'unité. Ainsi une nébuleuse en se resserrant forme un monde.

L'union des centres, le conmibio, avait été le premier noyau de cette formation nationale ; la droite modérée n'avait jamais abandonné son « enfant prodigue » ; les partis extrêmes seuls boudaient et combattaient le ministère. Mais l'aile gauche était fortement entamée, car si les radicaux piémontais, Brofferio en tête, ne désarmaient pas, leurs alliés, les émigrés, se ralliaient les uns après les autres à une politique dont ils comprenaient toute la grandeur et tout l'avenir. Chassés de Naples, de Rome, de Toscane, des duchés, de la Lombardie ou de la Vénétie, repoussés par la France et la Suisse, mal accueillis par l'Espagne, il ne leur restait comme terres d'asile en Europe que l'Angleterre, lointaine, de langue inconnue, et le Piémont, tout proche, accueillant, fraternel. Ces émigrés, turbulents, compromettants, avaient d'abord formé un élément d'opposition au sage gouvernement d'un Massimo d'Azeglio ou d'un Cavour : mais à mesure que Camille développait son action nationale, lorsqu'ils le virent colorer sa politique d'une « nuance révolutionnaire », — le mot est du duc de Gramont, — ils se tournèrent vers lui, prêts à se donner s'il acceptait leur credo : l'Italie une et libre. Dès lors, l'ère héroïque de la méthode révolutionnaire était close1.

De tous ces exilés, deux émergeaient de la foule, par leur passé comme par leur pensée, vivant tous deux loin de l'Italie, unis dans leurs espérances, différents dans leurs systèmes de réalisation : Manin et Mazzini. A ce moment, leurs voies se séparent et ne se rencontreront plus.

i. Oriani, La lotla politicain llalia, p. 558.

Après l'effondrement de la République vénitienne. Manin s'était retiré à Paris où il avait vécu d'une existence modeste et silencieuse ; mais son prestige était grand, et, malgré ses défaites, il demeurait une force. Cavour le savait, qui était venu le visiter pour le gagner. Manin s'était longtemps méfié 1 de celui qu'il tenait pour un ambitieux et un « faiseur », et leurs caractères étaient trop différents pour que les deux hommes s'entendissent au premier abord. Mais en étudiant la politique souple et tenace du Piémontais, le noble exilé perçut sa continuité et ce qu'elle préparait. En 1854, il rompt le silence où il s'était jusqu'alors enfermé, et par une série de lettres qui circulent sous le manteau de ses disciples, puis dans divers articles parus dans des journaux de Paris ou du Piémont, il sème les premiers germes d'un programme de conciliation nationale et d'unification de tous les partis 2. La m'-me année, dans une réponse à lord John Russell, lequel conseillait aux Italiens d'accepter la direction de l'Autriche, il écrit : « Nous voulons Y indépendance complète de tout le territoire italien, Y union de toutes les parties de l'Italie en un corps politique... Sur les moindres discussions nous sommes prêts à transiger. » Et au début de 1856, les paroles célèbres : « Le Piémont est une grande force nationale. . . C'est un fait et les faits ne peuvent être négligés de l'homme politique... Persuadé qu'il faut avant tout faire l'Italie, que c'est la question primordiale, je dis à la maison de Savoie : « Faites l'Italie et je suis avec vous, sinon, non... Moi, républicain, je plante le premier l'étendard de l'unification : L'Italie avec le roi sarde. » Telle est, parmi les révolutionnaires assagis, la nouvelle devise, tant est grande l'influence qu'exerce le noble

1. Bolton King, Histoire de l'unité italienne, t. II, p. 30. '2. Masi, Il Risorgimento italiano, t. II, p. 469.

patriote : désormais tout un nouveau groupement se forme dont les chefs ont vécu dans les prisons autrichiennes, tels que Félix Foresti et Georges Pallavicino1, ou se sont associés à toutes les luttes du Midi, comme La Farina, et qui se rallient sans détour à la méthode cavourienne. Une autre recrue, plus extraordinaire ensore, vient à l'habile Piémontais, en la personne de ce demi-dieu de la légende nationale, héros splendide, débordant et sympathique : Garibaldi.

Après la prise de Rome et la mort de la fidèle compagne de tous ses périls, Anita, Garibaldi s'était retiré en Amérique où il avait passé quelques années d'une existence mouvementée, dans l'industrie à New-York ou en Californie, commandant de navire en Chine, général au Pérou; il avait été pris de la nostalgie de son Italie tant aimée et y était revenu, anxieux de se dépenser à nouveau pour l'indépendance et l'unité de sa patrie. Il n'avait le choix qu'entre deux écoles: Mazzini ou Cavour. Il n'aimait point le premier, avec ses procédés de conspiration dans l'ombre, — des « comédies», écrivait-il2, — tandis que lui-même était pour les révolutions au grand soleil. Il vint à Cavour : entre ces deux hommes si dissemblables3, l'un petit, courtaud, sans attraits extérieurs, monarchiste de tradition, mais l'esprit toujours en éveil, tout en souplesse persuasive et insinuante, — l'autre superbe, taillé à l'antique, « guerrier idéaliste », payant de sa personne avec une bravoure invraisemblable, mais plus vaillant que pénétrant, un « cœur d'or, mais un cerveau de

1. Pallavicino aussi se méfia longtemps de Cavour : « Espérer former l'Italie avec Cavour est absurde », écrivait-il.

2. Garibaldi à Cavour, 25 octobre 1856. Luzio, Garibaldi, Cavour, Verdi (1924), p. 271.

3. Uzielli, Garibaldi e Cavour, dans la Revue II Risorgimento, 1910, p. 889 et suiv. Monti, L'idea federalistica nel Risorgimento italiano,?. 51 et suiv.

bœuf1 », (Tailleurs républicain dans l'âme, — tous deux pareils dans leur amour de la Liberté et de la Patrie italienne, — entre ces deux hommes une manière d'entente intervint, qui fut traversée d'orages violents. Au milieu de juillet 1856, ils eurent un long entretien, courtois, puis familier, et ils se séparèrent « en bons amis2 ». Pour le moment, Cavour ne pouvait rien faire de Garibaldi, que le tenir dans sa propre orbite.

Seuls, Mazzini et ses fidèles n'y entraient point. Les conspirations manquées partout, surtout l'échec de la journée du 6 février 18o3 à Milan, avaient porté un coup de mort au prestige de Mazzini : il s'était réfugié à Londres, chagrin, aigri, venait en Suisse, se glissait en Italie sous un déguisement, sentant son influence s'amoindrir et ses troupes l'abandonner ; ses proclamations n'avaient plusleur flamme puissante d'antan ; il avait engagé une vive polémique avec Manin3, qui lui reprochait la facilité avec laquelle il provoquait des insurrections sanglantes et inutiles; lui-même répliquait qu'on ne ferait point l'Italie nouvelle en s'appuyant sur la monarchie sarde et qu'au Congrès de Paris on avait voulu étouffer la révolution d'où viendrait le salut; et il usait de tous ses moyens pour traverser les desseins de Cavour en fomentant une conspiration générale *. Il n'en était qu'aux agissements secrets. Le Piémont vivait dans le calme.

1. «C'est un homme de grands instincts», disait de lui M. Scialoja, qui fut ministre des Finances. Maxime Du Camp, Souvenirs littéraires, II, p. 241.

2. Bersezio, // regno di Vittorio-Emanuele II, VI, p. 443, d'après des lettres de Foresti à Pallavicino et de Garibaldi à La Farina.

3. Rosi, Storia contemporanea d'Ualia (1920), p. 274. Zanichelli, Cavour, p. 289.

i. Infra, p. 27. Mazzini avait envoyé, dans la région de Massa-Carrare, Orsini, récemment évadé avec une habileté extraordinaire de la prison de Mantoue. Cavour à Villamarina, 5 juin 1836.

Le royaume était parti pour une ère de prospérité : sans doute, l'expédition de Crimée pesait lourdement sur le budget, mais les habiles mesures de Cavour a vaieutpresque assuré son équilibre1; en juillet J806, un publiciste, Dina, se plaisait à constater qu' « à l'augmentation des impôts correspondait un développement industriel, une facilité des communications, un accroissement de richesse qui permettaient d'en supporter le poids avec un moindre désagrément 2 ». Le discours du trône, le 7 janvier 1857, ne manqua point de célébrer le courage des soldats piémontais en Orient, l'importance du Congrès de Paris, « où pour la première fois dans une conférence européenne, les intérêts de l'Italie furent défendus par une puissance italienne », et le projet de budget « où les dépenses et les recettes s'équilibrent entièrement ». Et la session parlementaire s'ouvrit pour six mois.

Elle fut intéressante, sans passions excessives, reflétant exactement les préoccupations publiques, donc consacrée surtout à la rivalité de l'Autriche et de laSardaigne. Le bouillant leader de l'extrême gauche, Brofferio, bondit dans l'arène les mains pleines de banderilles à piquer sur Cavour ; à l'en croire, le cabinet n'avait rien fait, rien produit. « Les promesses ont toujours été magnifiques, disait-il; les faits nuls et sans valeur. L'alliance des faibles avec les forts tourne toujours au désavantage des premiers... Quelle conduite le cabinet a-t-il tenue dans les affaires de Naples ? et quelle en Orient?» C'était le pessimisme de l'opposition ; après quelques couplets d'un prestigieux orateur, Mamiani, Cavour apporta l'optimismedu gouvernement. La question italienne, réponditil, a été discutée avec bienveillance au Congrès de Paris :

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