CHAPITRE V
(Juillet 1859- Janvier 1860)
I. En Suisse et a Léri. — Départ de Cavour pour Léri, pour Chamonix, pour Pressinge. — Heures de désespoir, puis de détente : paroles hardies. Retour à Turin et retraite à Léri : le centre de la politique nationale, l'activité de Cavour.
IL L'initiative des peuples de l'Italie centrale. — Les quatre Etats du centre et le cabinet de Turin. — En Toscane : les partis, Ricasoli, l'Assemblée constituante et le vote de rattachement à la maison de Savoie. — A Modène : Farini, dictateur. — A Parme : lacune des préliminaires de Villafranca, espérances de la population ; protestations de Walewski ; rappel du commissaire sarde; action énergique de Farini. — Les Romagnes : le pape, souverain légitime; ses protestations; Cipriani et le vote d'annexion. — La Ligue militaire. — Les regards vers Napoléon; opinion de ses conseillers; missions du comte Arese. — Réception des délégués toscans par le roi et par Cavour. — Article du Moniteur. — Les délégations de Parme, Modène et des Romagnes. Rupture diplomatique avec la cour pontificale. Note sarde du 28 septembre. — Retour de Napoléon; nouveau discours de Bordeaux. Voyage de Dabormida; lettre autographe de l'empereur. — Le traité de Zurich.
III. L'union du Centre. — Union législative des quatre Etats. Difficulté et nécessité d'une seule autorité. — Les origines de la régence; le prince de Carignan; coups de sonde à Paris; le vote des quatre ; Farini, dictateur des Légations. — Embarras du cabinet sarde; le conseil du 11 novembre; l'expédient de Cavour et l'incident Damormida; Boncompagni, chargé de la régence dans l'Italie centrale. — Opposition de Walewski, de Ricasoli; acceptation de l'empereur; départ de Boncompagni pour Florence. — Satisfaction de Cavour.
IV. Un projet de Congrès. — Annonce du Congrès au lendemain de Villafranca. Espérances suscitées; lettre de CaVour à ce sujet. — La convocation du 21 novembre. La question Cavour;
l'opinion publique; hésitations du roi; opposition de Brofferio et des Rattaziens, résistance de Walewski; tergiversations du gouvernement sarde et mécontentement de Cavour. — La nomination officielle; préparatifs de départ. — L'évolution de l'empereur. La brochure : le Pape et le Congrès : ses conséquences ; retraite de Walewski; l'avortement du Congrès. V. Les derniers jours du cabinet La Marmora-Rattazzi. — Coup porté par le départ de Walewski. — Projet de mission de Cavour; son échec; mécontentement de Cavour; un incident; démission du cabinet; Cavour convoqué par le roi; le nouveau ministère.
Au début d'août 1859, un voyageur de courte taille descendit à Hermance du bateau venant de Genève; ne trouvant pas dans une villa voisine le parent qu'il y venait chercher, il fréta une carriole et se fit conduire à Pressinge, à deux lieues dans les terres; cordial, sans façon, il s'entretenait de la moisson avec le cocher^ en vrai connaisseur ; au village, il trouva maison vide; alors, mettant redingote sur le bras, il monta sous un soleil ardent au château voisin, entra en familier de la maison et se jeta dans les bras d'un vieux gentilhomme stupéfait; ce voyageur était Cavour.
Dès le nouveau cabinet constitué, il s'était retiré à Léri, le cœur navré, ne voulant pas jouer le rôle « d'un ministre tombé qui boude », « profondément persuadé que sa participation à la politique en ce moment serait nuisible à son pays », tant il était a en mauvaise odeur auprès des diplomates », acceptant qu'on fit de lui « une victime expiatoire »... pour le moment1. Mais Léri était trop près de Turin pour qu'il ne parût point y conserver la direction occulte des affaires. Il partit donc, « sans but déterminé », annonçant qu'il allait
1. Cavour a Villamarina. 2 juillet; à la comtesse de Circourt, 22 juillet; a Kigra, U juillet 1859, de Léri.
« s'établir au pied du Mont-Blanc, pour y oublier au milieu de la nature les misères des affaires menées par les hommes ». Il passa en effet quelques jours à Genève, à Bonneville, à Chamonix et à Taninges1, mais il avait besoin de la tendre affection de ses parents suisses, et le 6 août était à Pressinge.
Il était encore en pleine crise de colère et de douleur, une crise de désespérance comme il n'en avait point traversé depuis les heures sombres de ses vingt-trois ans2, doutant de tout et de tous, voyant son œuvre compromise, et fermé l'avenir de son pays. Son cousin William de La Rive, qui ne le quitta point pendant ces jours d'angoisse, Ta représenté « en révolte, ou distrait, préoccupé, sombre, roulant dans sa tête les projets détruits, les combinaisons de la bataille perdue3 ».
Bientôt, l'air calmant de la campagne genevoise, les soins délicats d'une famille où il vivait en complet abandon de cœur et d'âme, lui rendirent toute son ardeur à la vie ; « il se remit de son irritation, de sa rêverie stérile, de ses regrets superflus]», et, en homme d'action, se reprit à parler dans l'intimité des nouveaux projets que la paix brusquée le contraignait de former : « Ce n'est pas en arrière qu'il convient de regarder, mais en avant. Nous avons suivi une voie, elle est coupée, eh bien ! nous en suivrons une autre... C'est une politique différente qu'il faut inaugurer, complexe, lente parfois jusqu'à l'inertie, d'autres fois téméraire jusqu'à sembler défier l'Europe, louvoyant entre mille écueils... C'est autour de l'Angleterre à faire pour l'Italie... Je m'occuperai de Naples : on m'accusera d'être un révolutionnaire., mais avant tout il
1. Gavour à E. de La Rue, 1« août; à Gorio et Castelli, 8 août 1859.
2. Ruffini, La rottura del Brofferio et del Guerrazzi con il conte di Cavour, dans la Nuova Antologia du l»r novembre 1920, p. 19.