Cavour à Boggio, 10 décembre 18S
une cruauté1 que La Marmora et Dabormida eurent peine à oublier et que Rattazzi ne pardonna point : ces deux alliés politiques en demeurèrent brouillés à jamais.
Le départ du comte Walewski, la perspective d'une nouvelle politique française faisaient comprendre au ministère sarde que, tel Tircis, il lui fallait songer à la retraite2. « D'une manière ou d'une autre, M. de Cavour sera prochainement maître de la situation », écrivait le baron de Talleyrand3. Pour se prolonger un souffle d'existence, le cabinet pensa envoyer Camille à Paris, même sans Congrès : le prince Napoléon le désirait vivement, croyant « qu'au fond Cavour conservait un ascendant sur l'empereur » ; les hommes d'Etat anglais demandaient qu'il poussât jusqu'à Londres. Ainsi, avant de remonter au pouvoir, eût-il pu dissiper tout malentendu avec Napoléon, prendre le contact avec le cabinet de Saint-James4, établir ses plans... et débarrasser le cabinet sarde de sa dangereuse présence. Tout en se disant fort peu soucieux « de s'associer à des ministres aussi ineptes que les nôtres5 », Cavour était disposé à se charger de cette mission ; mais il posait à son acceptation cette condition, que des élections générales auraient lieu prochainement : le malin homme d'État savait bien quel succès il y remporterait, les candidatures s'offrant à lui spontané-
1. H. d'Ideville, Journal d'un diplomate en Italie, III, p. 231. « J'en suis dégoûté », écrivait La Marmora à Petitti, le 14 janvier 1860.
2. M. degli Alberti, Corne cadde il primo Ministero La Marmora e corne si forma l'ultimo Ministero Cavour, dans la Rassegna contemporanea de décembre 1908, p. 564 et suiv.
3. Le baron de Talleyrand à M. Baroche, ministre des Affaires étrangères par intérim, 16 janvier 1860.
4. Dès la fin de décembre, lord John Russell avait fait demander à Cavour de se rendre à Londres «afin de concerter ce qu'ily aura à faire dans le Congrès ». Des Ambrois à Dabormida, 28 décembre 1859.
o. Cavour à M. de La Rive, lo janvier 1860.
ment1. Le ministre de l'Intérieur était bien moins pressé de réunir les collèges électoraux, il se sentait peu populaire et n'ignorait pas que son administration avait soulevé d'amers mécontentements en Lombardie et « gaspillé la plus magnifique lune de miel qui eût jamais éclairé l'horizon italien2 ». On discuta deux ou trois jours sur les modalités de la convocation des électeurs5. Le 14 janvier, La Marmora, Dabormida, Rattazzi et Cavour se réunirent pour en délibérer : la discussion fut vive, pénible si l'on en croit les confidences de La Marmora, — et l'entente impossible. Le lendemain, Cavour annonça qu'il ne voulait plus avoir rien de commun avec ces gens et se retirait définitivement à Léri.
Au moment de son départ, un incident curieux se produisit, qui déclencha la crise ministérielle, et que les intéressés ont diversement interprété. Dans l'après-midi du 16, Cavour se rendit chez son excellent ami sir James Hudson pour lui faire ses adieux et presque aussitôt arriva un aide de camp du roi, Solaroli, venu pour expliquer au diplomate anglais les raisons de Rattazzi. On causa, on tenta d'obtenir une concession de Cavour qui, « de guerre lasse1 », accepta une transaction sur la proximité des élections; ce fut Hudson qui, sous la dictée de Camille, écrivit une note sur les conditions posées par celui-ci; et Solaroli déporter ce papier au président du Conseil. En le lisant, La Marmora lo crut ou voulut le croire rédigé par le représentant d'une puissance étrangère et pour exercer une pression sur le ministère sarde; il poussa les
1. Cavour à Oldofudi, janvier ; à Niccolini, 17 janvier 1860, etc.
2. M. d'Azeglio à E. Rendu, 30 janvier 1860. Gpr. Masi, Il Risorgimento, II, p. 494.
3. II y a désaccord à ce sujet entre Cavour (à Des Ambrois, 23 janvier) et Dabormida (au même, 18 janvier 1860).
4. Cavour à Des Ambrois, 23 janvier 1860. Cpr. Massari, Vita di Vittorio- Emanuele II, p. 313.
hauts cris, et se rendit chez le roi pour donner sa démission1.
Victor-Emmanuel n'en fut point autrement surpris, car on parlait de la prochaine dislocation du ministère jusque sous les arcades de la rue du Pô; il s'était résigné et avait pris son parti à l'avance en prévision de l'événement fatal; et, tout malade qu'il fût, il donna ordre de mander immédiatement Cavour au Palais-Royal. Un aide de camp arrêta le voyageur sur l'embarcadère même de la gare ; un quart d'heure après, l'ex et futur président du Conseil entrait dans la chambre où reposait le roi : l'entretien fut très simple, Victor-Emmanuel chargea Cavour de former un nouveau cabinet, l'autre annonça qu'il allait « consulter ses amis ».
Ainsi tomba le ministère La Marmora-Rattazzi ; les historiens sont sévères à son égard, mais avec exagération. Sans doute, il ne fit point de grande politique, vécut au jour le jour, à la Sieyès, ménageant le puissant allié et méconnaissant la force du mouvement italien, et Rattazzi fut maladroit dans sa lutte contre Cavour, qui se montra désagréable envers tous les ministres. Mais ce cabinet ne brisa rien, ne compromit point l'avenir, et, gagnant du temps, permit aux Farini, Ricasoli, Cipriani... d'organiser les forces nationales dans l'Italie centrale. Après six mois d'exercice, les ministres laissaient à leur successeur un champ de manœuvres politiques, libre de quelques obstacles qui s'étaient effrités d'eux-mêmes. Cavour trouvait la situation plus nette qu'à son départ.
En quatre jours, Cavour constitua son ministère; il prit la présidence avec les Affaires étrangères et provisoirement l'Intérieur en attendant que Minghetti ou Farini devînt libre de s'en charger; le général Fanti, commandant l'armée de
1. D'après Bersezio,.^ regno di Vittorio-Emanuaie Il,[. VII, p. 338, l'initiative provint de Rattazrd.
l'Italie centrale, et dont la présence dans le ministère sarde était tout un programme1, reçut le portefeuille de la guerre; Mamiani, ancien ministre libéral de Pie IX, le premier orateur du Parlement subalpin, l'Instruction publique; Gassinis, avocat piémontais, la Justice; Vegezzi, autre avocat sarde, les Finances; et Jacini, économiste milanais, les travaux publics; — tous hommes nouveaux, chaleureux partisans de l'unité nationale.
Ceci fait, Cavour se mit allègrement à l'œuvre. Volontiers eût-il dit à l'Europe, comme Cyrano aux cadets de Gascogne : « Et vous allez voir ce que vous allez voir » .
i. Massari, Vittorio-Emanuele H, p. 315. Pressentant que le général Fanti conserverait le commandement des troupes en Italie centrale, le baron de Talleyrand écrivait avec perspicacité le 23 janvier 1860 à son ministre : « Militairement parlant, l'annexion se trouverait ainsi accomplie et le ministère aurait débuté par un acte d'une hardiesse qui porte bien l'empreinte de l'aventureuse intelligence de son chef. »
I. Deux négociations connexes. — Le programme de Cavour. L'accueil des unitaires. Colère à Rome; mission Stellardi; lettres de Victor-Emmanuel et de Pie IX. Les puissances du Nord; l'Angleterre et la France. — La circulaire du 27 janvier. Son effet à Paris. Les quatre points anglais. Politique de Cavour. Nice et la Savoie : leur nationalité, leur évolution; l'inévitable. Le traité secret et l'armistice de Villafranca; la reprise du projet secret. — Changement de personnel. — Premières négociations. Mission Arese. Voyage du roi à Milan. Une vie agitée.
II. L'annexion de l'Italie centrale. — L'opinion publique en Emilie et en Toscane. Ricasoli. Le suffrage universel. — Les cinq dépèches de M. Thouvenel, en date du 24 février. Entretien de Cavour et de Talleyrand. Revirement du cabinet anglais. Conduite hardie de Cavour, initiative de Ricasoli et Farini; convocation des électeurs. —Protestations de Thouvenel. Discours de Napoléon III (1er mars) et ses conséquences. — Cavour pousse de l'avant. Le résultat du plébiscite en Emilie et Toscane : le fait accompli. — Farini et Ricasoli à Turin : les décrets d'annexion. — Les nouvelles provinces. — L'Etat pontifical et ses frontières.
III. La cession de la Savoie et de Nice. — M. Thouvenel demande l'application du traité secret de janvier 1859. Réponse de Cavour. Opposition en Suisse; émotion en Angleterre. — L'opinion publique à Nice et en, Savoie. Les opposants en Piémont. Résignation de Cavour. — Préparation d'un nouveau traité secret : sa signature, les 12-14 mars. — Nécessité d'un acte public, pour la France, le Piémont, les deux provinces, l'étranger. — Mission Benedetti. Les dernières négociations; Cavour maintient les élections à Nice et en Savoie. Le traité du 24 mars. « Maintenant, nous sommes complices ». Les ratifications. — Les votes des 15-22 avril 1860. La Savoie et Nice dans l'unité française.
IV. La ratification parlementaire. — La dissolution de la Chambre et la période électorale. Les résultats. Succès de Cavour. — La
séance royale du 2 avril. — Premières difficultés parlementaires. L'interpellation Garibaldi. — Victor-Emmanuel et Cavour à Florence; retour à Turin : crise menaçante. A Bologne. — Préparatifs de combat parlementaire. La commission. Les débats : Guerrazzi, Rattazzi, le discours de Cavour; le vote. La discussion au Sénat. La loi de ratification et les conventions spéciales. Une prompte et volontaire assimilation.
« Tu connais notre système : conservateurs libéraux à l'intérieur, italianissimes jusqu'aux extrêmes limites de la possibilité à l'extérieur1. » En écrivant ces lignes à son ami Massimo, le jour même où il constituait son ministère, Cavour définissait exactement la politique qu'il devait suivre jusqu'à sa mort : dans le royaume, chaque semestre agrandi, tendre à 1' a union sacrée » ; dans les affaires italiennes, aller toujours de l'avant, sans savoir exactement jusqu'où le permettra la fortune, mais en ne tenant la conquête du jour que comme le prélude de la victoire du lendemain. « Décidé à faire l'annexion » de l'Italie centrale-, il donne à ses lieutenants le la de la musique à entonner3, tout ensemble plaintive et menaçante, mais se terminant en air de marche et de conquête.
Xul en Italie et à l'étranger ne se méprit sur la signification de son retour au pouvoir. Après « l'intermède rattazzinien », qui avait mis à dure épreuve les peuples de l'Italie centrale, ceux-ci pressentirent que « tout se remettait dans la bonne voie* ». Des témoignages de joie et de confiance
1. Cavour à M. d'Azeglio, 20 janvier 1860. Bolléa. Una Silloge di Letteve. p. 174. L'ouvrage e&t une riche mine de documents sur cette époque.
2. Cavour à E. d'Azeglio, 24 janvier ; à Marliani, 30 janvier 1860;