Cavour à Nigra, ~2i mai
lecture d'une déclaration, en français, des députés de la Savoie, non présents à la séance, constatant que l'unanimité s'était prononcée dans la province pour la réunion à la France. « Après cette manifestation libre et légale de la volonté de la Savoie, qu'irions-nous faire à la Chambre ? » Et, ayant exprimé leur émotion, ces députés demandaient à l'Assemblée « de consacrer, par l'unanimité de son vote, ce que la nature appelle si évidemment, ce que le roi a consenti, ce que l'unanimité des Savoisiens a librement et légalement proclamé1. »
Ceci dit, les opposants chargèrent, Castellani-Fontani d'abord, ensuite Guerrazzi, remplaçant Brofferio absent pour cause de non-réélection. Le chef de l'extrême gauche" reprocha à Cavour d'avoir sacrifié Nice et la Savoie, et inutilement car la France y eût renoncé si le Piémont avait eu une attitude fière et digne. Et, dans un mouvement de vigoureuse éloquence, Guerrazzi rappela que, lorsque le comte de Clarendon, « dur au roi Charles II, âpre au Parlement, et croyant dans son orgueil pouvoir oser toutes choses », eut rendu Dunkerque aux Français, il fut mis en accusation et ne dut la vie qu'à sa fuite. « Le cas de Dunkerque est moins grave que le nôtre, car Dunkerque était une terre française, tandis que Nice est terre italienne. » [Sensation.)
Le lendemain, Rattazzi prit la parole « dans un mouvement d'attention générale » ; son discours fut long, amer, habile toujours, perfide parfois, mais sans conclusion bien nette ; il criblait le président du Conseil de traits piquants, justifia sa propre politique, critiqua la procédure adoptée, — le plébis-
\. Documents Savoie, p. 53. M. Louaraz, présent à la séance, parla dans le même sens, également en français. Gazette officielle, p. 149.
2. Sur le discours de Guerrazzi et ses origines. Raffini, La rottura del Brofferio e del Guerrazzi con il conte di Cavour, loc. cit., p. 23.
cite avant la ratification, — mais sans qu'on pressentît s'il voterait contre la ratification : il préparait une courageuse abstention, refuge des timorés1. Cavour alors parla.
Son discours est, à mon sens, le plus beau de sa carrière, car, à sa persuasion dialectique, à sa profondeur de vues, se joignirent des « accents superbes2 », qui n'étaient point de sa coutume, mais qui jaillirent de son sujet et de sa conscience. C'est un travail ingrat que de résumer une harangue de tissu serré et qui dura près de deux heures3. Après avoir, en son début, exprimé sa douleur d'avoir eu « à assumer sur sa tête la responsabilité presque entière du traité devant la Chambre, devant le pays, devant l'histoire », le ministre déblaie le terrain en répondant aux attaques personnelles de Guerrazzi et de Rattazzi. Au premier4, il jette cette apostrophe : « Puisque le député Guerrazzi me faisait une leçon d'histoire, il devait la faire complète. Après avoir dit ce qu'a fait lord Clarendon, il aurait dû dire quels ont été ses adversaires, ses accusateurs, ceux qui ont partagé ses dépouilles et qui ont hérité de lui le pouvoir. (Avec grande animation) : Il aurait dû dire que ses adversaires formaient cette coterie fameuse d'hommes politiques que ne reliaient aucun antécédent, aucune communauté de principes, aucune idée, et sur lesquels agissait seul le plus impudent égoïsme ; de ces hommes, sortis de tous les partis, professant toutes les opinions, puritains, presbytériens, épiscopaux et papistes tour à
1. « Le Rattazzi a vécu ». écrivait le 31 mai le bon d'Azeglio. C'était exagéré : Rattazzi n'était pas tout à fait mort.
■2. L'expression est de Mm« Rattazzi, qui défend d'ailleurs avec vivacité l'attitude de son mari. Rattazzi et son temps, I, p. 464.
3. Artom et Blanc, Œuvre parlementaire du comte de Cavour, p. 511 à
4. Cavour avait supporté avec douleur le parallèle avec Clarendon : « Le Guerrazzi s'est suicidé, écrivait-il à Ricasoli le 31 mai; sa résurrection me paraît impossible. »
tour ; républicains un jour, royalistes exaltés le lendemain ; démagogues dans la rue, courtisans au palais ; tribuns devant le Parlement, fauteurs de réactions et de mesures extrêmes dans les conseils du prince; de ces hommes enfin dont la réunion forma le ministère que l'histoire a stigmatisé du nom de cabale... Je laisse à la Chambre, au pays, le soin d'apprécier ce qu'il convient d'en conclure pour le cas présent. » — Dure riposte, directe, personnelle. Sa colère ainsi exhalée, il entreprend l'examen du traité. Oui, dit-il en substance, la perte de la Savoie et de Nice est grande pour nous, elle n'est pas sans inconvénients pour la défense du royaume. Mais les Alpes nous sont conservées, qui protègent Turin par leur altitude, ainsi que le haut Piémont et la Ligurie dont tous les passages restent en notre pouvoir. Pourquoi ce sacrifice ? parce qu'il est nécessaire. Sans doute la politique du cabinet nous a valu la délivrance de la Lombardie et nous a conduits à Parme, à Modène, à Bologne, à Florence. Et, « en vérité, je ne crois pas que le pays soit disposé à s'en tenir là ». La situation du royaume n'est point sans dangers : l'Autriche n'a pas accepté l'annexion de l'Emilie et de la Toscane ; le pape a repoussé toute tentative de conciliation et réunit une forte armée. Point donc de politique d'isolement : et le traité en discussion est une condition essentielle de la continuation de notre politique, c'est-à-dire de l'alliance française. Orr en France, il existe de nombreux partis qui nous sont hostiles ou modérément favorables. « Je le dis avec une conviction profonde, la cession de la Savoie et de Nice était indispensable pour maintenir les masses françaises dans de bons sentiments envers l'Italie. » Il faut d'ailleurs le reconnaître, il existe depuis longtemps un parti français dans les deux provinces. « Les rapports commerciaux, la communauté de langue ; la facilité des communications étaient des
forces qui poussaient la Savoie vers la France ;... ses députés, malgré leur serment, cachaient mal leur désir. » Et Nice ? eût-on pris l'habitude de l'appeler Nice-en-Provence si c'était une ville italienne? « Non, Messieurs, Nice n'est pas italienne, w Si donc le traité nous impose les sacrifices les plus douloureux, s'il nous prive de deux nobles provinces qui nous ont été et pouvaient nous être encore larges de secours en forces et en argent, nous n'avons pas enfreint le principe sur lequel repose notre politique. » Et dans une péroraison mélancolique, il conclut : « Si j'ai réussi (à vous convaincre), venez, l'âme attristée mais la conscience tranquille, déposer dans l'urne un vote favorable au traité, et l'histoire louera cet acte comme un témoignage de la sagesse éclairée, du patriotisme véritable de ce premier Parlement italien ». [Applaudissements généraux et prolongés.)
Après un tel discours, tout était dit, le sujet épuisé, la cause entendue. Le débat se prolongea deux journées encore sans grande utilité; le 29 mai, la Chambre ratifia le traité par deux votes, dont le dernier, à l'appel nominal et au scrutin secret, donna 223 voix contre 36 ; il y eut 23 abstentions dont celle de Rattazzi. Le 10 juin, après trois séances assez mouvementées, le Sénat à son tour approuva le traité par 92 voix contre 10. La loi de ratification porte la date du
11 juin.
De nombreuses conventions intervinrent pour fixer les détails du transfert de nationalité'; un sénatus-consulte du
12 juin 1860 déclara la Savoie et l'arrondissement de Nice partie intégrante de l'Empire français; la constitution et les lois françaises y devinrent applicables le 1er juin 1861. Et,
1. Documents et notices publiés par le Conseil général de la Savoie à l'occasion du cinquantenaire de la réunion de la Savoie à la France, p. 63 et suiv.
bien que la législation des deux provinces fût contenue dans les Codes Albertins, postérieurs de date aux Codes français, personne ne se plaignit de cette prompte assimilation.
Pour Fltalie, la cession des deux provinces, la constitution d'un royaume de 12 millions d'habitants, c'était déjà le passé, et comme l'avait dit Cavour, « le pays n'était pas disposé à s'en tenir là ». Déjà de graves événements dans le Sud suscitaient des espérances et des ambitions nouvelles.
Le 5 mai, Garibaldi et ses Mille, nouveaux Argonautes, avaient quitté le rivage de Quarto.