‹ Cavour et l'unité Italienne (volume 3)Chapitre 242 sur 347 · Bolton Ring, Histoire de l'Unité italienne, II, p · texte numérisé non relu

Bolton Ring, Histoire de l'Unité italienne, II, p

le faire qu'à bon escient, et changeant d'avis sept fois par semaine. Le 27 avril, les larmes aux yeux, il disait à ses compagnons : « Ce serait folie d'y aller ». Mais F. Crispi reçut ou imagina de meilleures nouvelles de l'insurrection sicilienne, tous pressèrent avec ardeur sur le chef. Enfin, le 30 au soir, en conseil de guerre, le général prit sa décision : on partirait. Ce fut alors le branle-bas de combat : la compagnie Rubattino promit deux navires, à condition que les conjurés fissent mine de les prendre de vive force; les fonds furent transférés, en partie avec la connivence de Cavour; et les caisses s'amoncelèrent à Quarto, sous l'œil bienveillant de la police, qui détournait la tête quand elle ne prêtait pas la main.

Il n'est secret si bien gardé qui ne s'ébruite, quand tant de vaillants le connaissent. La cour de Naples en avait eu vent et accusait le cabinet sarde de travailler à la diffusion par tous moyens de l'idée révolutionnaire en Sicile 1. Le 27 avril, le consul général de France à Livourne télégraphiait à Paris : « Avec la connivence du gouvernement, une expédition se prépare simultanément à Gênes et à Livourne2 ». D'ordre de son gouvernement, le baron de Talleyrand se renseignait auprès du consul général à Gênes et celui-ci répondait le 30 avril : « Il a été en effet question d'envoyer des armes et des munitions aux insurgés italiens et un navire de commerce avait été nolisé dans ce but ; mais cette expédition n'avait pas eu lieu, par suite d'un désaccord survenu entre ceux qui l'organisaient. Aujourd'hui l'on parait y avoir tout à fait renoncé. » Talleyrand sondait très discrètement le premier

1. Luzio, H milioni di fucili, p. 125. Gpr. Trevelyan (G. M.), Garibahli and the Thousand (4« éd., i'Jlu), p. 179 et suiv.

2. Le Consul g.'néral de France au ministre des Affaires étrangères, télégramme chiffré, 27 avril, 12 h. 20 soir; M. Thouvenel au baron de Talleyrand, même jour, 6 heures soir.

ministre, qui multipliait les paroles les plus rassurantes et annonçait qu'il retirait des eaux siciliennes une frégate sarde qui s'y trouvait. Par ailleurs, on racontait que le ministre était parti en hâte pour Bologne, afin de conjurer le roi de s'opposer au départ de Garibaldi ; qu'un mandat avait été délivré contre celui-ci (ce n'était ni la première ni la dernière fois qu'une telle malice politique était lancée) ; que Gavour déclarait : « Si personne n'ose l'arrêter, j'irai moi-même lui mettre la main au collet1 ». Jolies historiettes, destinées à préparer la fable de la correcte attitude du gouvernement, à dissimuler la réalité, qui était son appui discret et efficace à l'expédition préparée.

Cependant, à Gênes les conjurés affluaient : les Mille.

Dans la nuit du 5 au 6 mai, quelques hommes simulent un coup de main dans les docks de la compagnie Rubattino, s'emparent de deux navires, le Lombardo et le Piemonte, et les conduisent à la plage de Quarto où les attendent 1.250 volontaires; l'embarquement se fait dans un joyeux brouhaha, sous la direction de Garibaldi secondé par ses fidèles, Crispi et Nino Bixio; à l'aube, les deux navires lèvent l'ancre et disparaissent vers le Sud2.

Ainsi partent les Mille, différents de classe et d'origine, en grande majorité Italiens de toutes les provinces, quelques Hongrois ou Français, identiques d'enthousiasme et de

1. Comte d'Hausson ville, M. de Cavour et la crise italienne, dans la Revue des Deux Mondes du 15 septembre 1862.

2. L'expédition des Mille a donné lieu à une nombreuse «littérature», dont les principaux éléments sont indiqués dans ï'Inventario délia raccolta donata da A. Bertarelli al Comune di Milano (1925), I, p. 631 et

costume, chemise rouge et chapeau sombrero, pleins d'ardeur, turbulents, mais soumis à cette discipline volontaire qui l'ait la force des nations armées, prêts à tous les dévouements comme à tous les sacrifices, et qui, en quelques semaines, parcourront d'un élan vigoureux la Sicile et le Napolitain pour culbuter une dynastie au cri de ralliement : Italie et Victor- Emmanuel.

Cavour était revenu le 5 mai à Turin de Bologne où il avait prolongé son séjour dans une évidente intention d'éloignement. 11 était tenu au courant, « heure par heure1 », des préparatifs de Quarto ; au dernier moment Garibaldi — s'il faut en croire un de ses affidés — lui avait écrit directement pour lui annoncer son départ". Le premier ministre ne pouvait qu'attendre les événements, pour y faire face.

Le départ des Garibaldiens fut connu de Turin dès la matinée du 6, et elle y produisit une impression de stupeur indignée parmi les u:is, d'allégresse parmi les autres, d'attente anxieuse chez tous. Où allaient les conjurés? Qu'allaient dire l'Europe, la France en particulier? La dernière question reçut réponse la première. M. de Talleyrand avait été rassuré par les renseignements du consul français à Gênes, et, quoiqu'il ait proclamé plus tard dans sa correspondance « que ses prévisions se trouvaient aujourd'hui confirmées », sa surprise était aussi grande que son indignation. Pour couvrir sa responsabilité, il rédigea une note de protestation, destinée évidemment au Livre jaune3, où il rappelait, d'ailleurs avec exactitude, les avis qu'il avait donnés « sur

i. Chiala, Lettere, IV, préf., p. 170.

2. Luzio, dans le Corriere délia Sera du 8 décembre 190D, d'après les Mémoires de Castiglia.

3. Le baron de Talleyrand à M. le comte de Cavour, Documents parlementaires, 1860, p. 138.

l'existence d'un vaste complot auquel le parti mazzinien ri! est pas étranger*- », et s'élevaitsur un ton scandalisé contre « une entreprise qui peut faire révoquer en doute la loyauté des intentions du gouvernement du roi ». Ceci ne manquait pas de perspicacité. Il fit passer cette note au premier ministre et ne se rendit chez lui que le lendemain. Cavour lui joua une bonne comédie d'indignation émue : « Garibaldi m'a trompé grossièrement, brutalement, car il m'avait envoyé sa parole d'honneur de ne pas prendre part à cette expédition de Sicile. Puisqu'il en est autrement, ajouta-t-il, je dois convenir que son absence diminue considérablement les embarras du présent. Il était le centre des mécontents et tant qu'il a été dans le pays, je me sentais comme un homme blessé; aujourd'hui je suis un homme guéri2. »

Le ministre du quai d'Orsay protestait de même, en style noble et mesuré, donnant « son entière approbation » à la note Talleyrand du 7 mai, « et aux termes dans lesquels elle était conçue ». Le cabinet anglais prenait l'aventure avec beaucoup de philosophie ; la Russie et la Prusse étaient inquiètes et mécontentes; l'Autriche, scandalisée.

Pour rassurer toutes les puissances, Cavour fit publier le 18 mai dans la Gazette officielle une note protestant avec « dignité » contre tout soupçon de « connivence clans l'entreprise du général Garibaldi... Le gouvernement a désapprouvé l'expédition... et il a cherché à l'empêcher par les moyens que suggérait la prudence et que la loi permettait. L'expédition a eu lieu malgré la surveillance des autorités locales... La flotte royale a reçu l'ordre de poursuivre les deux bâtiments et d'empêcher le débarquement. » Toute celte

i. Ces mots, qui contiennent une erreur de jugement, ne sont pas reproduits au Livre jaune.

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